jeudi 10 janvier 2019

Border (Ali Abbasi, 2018)


L'odorat est l'un des sens les plus difficiles à filmer au cinéma – et ce n'est pas John Waters et Polyester qui vont démentir – cela passe par un élément visuel de dégoût (quand l'odeur est mauvaise) et de plan rapproché (du nez qui s'active). Tina (Eva Melander) travaille aux douanes suédoises et les premiers plans font découvrir son visage ingrat, la peau boursouflée, les yeux rapprochés, les cheveux rêches. L'odorat est aussi une astuce scénaristique pour montrer ce visage hors du commun, rugueux totalement hors des canons que l'on se fait d'une femme suédoise.

Tina décèle, grâce à son nez qu'elle remonte légèrement, montrant ses dents, ceux qui triche aux douanes. Un ado qui transporte de l'alcool est le premier cas pour montrer comment fonctionne Tina, on se rend compte qu'on est vraiment dans un film suédois, pas du tout à Hollywood, le calme et la délicatesse avant tout. Mais le deuxième cas est un col blanc, un type bien propre sur lui (l'inverse de Tina). Dans son portable, elle décèle des vidéos porno impliquant des bébés. Voilà Border lancé sur une enquête et un polar poisseux.

Cette enquête policière occupera tout le récit du film, mais avec une certaine nonchalance, sans avoir l'air de trop s'y pencher alors que les éléments prennent régulièrement une tournure atroce. Comme dans tout film délicat, rien n'est montré, pas même suggéré. Cette enquête, elle commence dans un « appartement Ikéa » où seraient tournés ces scènes de pédopornographie. La manière qu'a Tina de prononcer ces mots en dit beaucoup de son mépris pour ces gens à l'apparence normale mais qui cache une pourriture ineffable.

Tina n'habite sûrement pas dans ce genre de logement, elle réside dans un chalet au milieu de la forêt, elle vit avec un drôle de type, Roland (Jörgen Thorsson) qui semble inactif sauf lorsqu'il s'agit de s'occuper de ses deux clébards. Tina a encore son père (Sten Ljunggren), un type qui perd un peu la mémoire et qui vit dans un hospice. Elle va lui rendre souvent visite et ce père lui pose des questions embarrassantes sur son intimité avec Roland. Il regrette que sa fille soit stérile, il déplore qu'elle ne vive pas pleinement sa vie de femme.

Les deux molosses de Roland aboient dès que Tina pointe le bout de son nez au retour du boulot ou quand elle part en promenade, toujours pieds nus dans cette forêt de lichen et de mousse. Tina rencontre un renard, un élan, des chevreuils, chaque fois, elle les entend et les sent. Les animaux de la forêt constituent un élément essentiel de Border, ils placent le film dans une forme d'esprit païen et mythologique revigorant mais pour l'instant Tina, comme le spectateur, ne peut pas comprendre ce qui attire ces animaux vers elle.

Il faut pour cela l'arrivée de Vore (Eero Milenoff) devant le poste de douanes, devant les yeux et le nez de Tina. Elle sent chez lui quelque chose. Vore possède la même ingratitude corporelle et faciale. Tina ne comprend pas ce qu'elle a senti chez Vore mais elle va le découvrir quand elle le revoit, d'abord dans l'auberge de jeunesse puis à nouveau aux douanes. Il va s'installer dans la chambre d'hôte à côté de son chalet, au grand dam de Roland qui voit un rival pour son lit gratos en celui qu'elle nomme un vieil ami.

Et cette enquête alors ? Elle prend une tournure terrifiante avec l'arrivée de nouveaux éléments, terrifiant est le mot puisque le film tourne vers le fantastique horrifique après avoir exploité le fantastique domestique. L'horreur ce n'est pas le visage et le corps de Tina et Vore mais ce qui se trame autour d'eux, l'horreur de l'histoire de la Suède des années 1970 et de son eugénisme institutionnel, l'horreur de la vengeance qui disséminent lentement mais sûrement un malaise tenace qui doit plus à James Whale qu'à James Wan.

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