samedi 21 octobre 2017

Le Suicide du dernier Juif du monde dans le dernier cinéma du monde (David Cronenberg, 2007)

J'avais commencé ma rétrospective David Cronenberg par un court-métrage Caméra, je la termine par un autre court-métrage Le Suicide du Dernier Juif du monde dans le dernier cinéma du monde, un titre très long pour un film très bref conçu pour le 60ème Festival de Cannes (la compilation Chacun son cinéma). David Cronenberg, veste noire sur la peau, est devant la caméra, son buste occupe tout l'espace, tout juste aperçoit-on derrière lui des toilettes recouvertes d'éléments disparates. Plan unique et fixe sur le cinéaste à l'air fatigué, les yeux hagards, il ne dira pas un seul mot pendant les à peine 4 minutes du film.

Ce qui sature la bande son, ce sont les voix de deux commentateurs de la télévision (Jesse Collins et Gina Clayton), leur ton est franchement réjoui à l'idée que cet homme, qui manipule d'abord des balles puis un revolver, va se suicider en direct. En anglais, to shoot a deux sens, se tirer une balle et filmer, le court-métrage joue sur cette confusion des sens. Il joue aussi sur la fin des salles de cinéma (celle où il se trouve sert de dépotoir) et de l'emprise de la télévision (on remarque le logo en bas) qui vendra du spectaculaire bon marché, tel le suicide d'un homme. Le film s'achève, par un fondu au noir, juste avant le geste fatal.


C'est la première fois dans un film de David Cronenberg qu'un personnage (lui-même qui plus est) est présenté comme un Juif et le dernier en l'occurrence. La commentatrice demande « le cinéma a été inventé par les Juifs ? », son collègue répond « Pas le cinéma, Hollywood, mais c'est la même chose ». Et ce cinéma dans lequel il a choisi de mourir aurait été un cinéma résistant, camouflé en garage (déjà l'idée de Cosmopolis semblait lui traîner dans la tête) et son propriétaire a été dénoncé. La démolition de cette salle de cinéma sera diffusée en prime time, comme les explosions finales dans le cinéma d'action actuel est le clou du « scénario ». 








vendredi 20 octobre 2017

Danielle Darrieux (1917-2017)

La dernière fois qu'on a pu voir Danielle Darrieux dans un film, ce n'était pas dans Pièce montée où elle jouait avec Jean-Pierre Marielle, mais dans Le Cancre de Paul Vecchiali. Le cinéaste vénérait l'actrice aux 100 films et aux 80 ans de présence cinématographique. Certes, comme je le soulignais dans mon texte sur ce film, elle n'était pas physiquement présente, mais son esprit hantait celui de Vecchiali, ici une plaque sur une cheminée, là une photo de sa jeunesse réfléchie sur un miroir. A défaut, Catherine Deneuve était dans Le Cancre. Elles ont joué ensemble dans cinq films, la mère et la fille, L'Homme à femmes de Jacques-Gérard Cornu (1960), Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967), Le Lieu du crime d'André Téchiné (1986), 8 femmes de François Ozon (2002) et Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007). Claude Autant-Lara (l'acide Le Rouge et le noir), Max Ophuls (ses trois meilleurs films La Ronde, Le Plaisir, Madame de), Julien Duvivier (je compte revoir très prochainement Marie-Octobre), Joseph L. Mankiewicz (sublime L'Affaire Cicéron), Sacha Guitry (ses films « historiques » à sketches), un petit Claude Chabrol (Landru) et des films de Paul Vecchiali, d'André Téchiné ou de Jacques Demy. Elle venait d'avoir 100 ans. Elle nous manque déjà.
















jeudi 19 octobre 2017

La Belle équipe (Julien Duvivier, 1936)

La Belle équipe entame et conclut son histoire par des fleurs. Huguette (Micheline Cheirel) travaille chez un fleuriste, elle attend avec grande impatience la fin de la journée pour retrouver son amoureux Mario (Raphaël Medina). Ce sont deux horizons opposés mais communs, Huguette est orpheline, elle n'a plus que sa grand-mère, elle travaille déjà, elle est jeune et innocente, Mario n'a plus de patrie, c'est un exilé qui ne cesse de se cacher, de vivre derrière les murs par peur de la police, ce qui n'arrange pas les rendez-vous que les deux amoureux se donnent le soir.

Mario a beau être sans pays, il n'est pas sans amis. Il les retrouve au café du coin, une belle équipe toujours partante pour faire quelques aimables facéties, comme secouer la machine à lots pour que Mario puisse offrir un petit cadeau à Huguette. On trouve Raymond dit Tintin (Raymond Aimos), véritable Titi parisien tout en loufoquerie et joie de vie, Jacques (Charles Dorat) ne rêve que voyage et Amérique, Charlot (Charles Vanel) et Jeannot (Jean Gabin), ces deux derniers, en tant que tête d'affiche du film de Julien Duvivier sont les plus raisonnables.

Les premières scènes de La Belle équipe se déroulent dans ce café puis, parce qu'aucun d'eux ne travaille et qu'ils n'ont pas le sou, les amis se retrouvent dans la piaule de Jeannot. Julien Duvivier filme la façade de cet immeuble gris et uniforme dans son intégralité dans un grand mouvement circulatoire des personnages dans les couloirs et les escaliers (25 ans avant Jerry Lewis dans Le Tombeur de ces dames). Jeannot, comme certains de ses voisins, se plaint de la rapinerie du propriétaire qui en retour se plaint qu'ils ne paient pas les loyers.

Grâce à un billet gagnant de la loterie, ils vont pouvoir partir de ce taudis. Quand ils gagnent, le propriétaire est tout miel, tout en obséquiosité, et les amis offrent du mousseux à tout l'immeuble qui se presse dans la piaule de Jeannot. Dans un beau raccord, Julien Duvivier filme le passage des chaussures usées et trouées aux souliers vernis dans lesquels ils ont un peu de mal à marcher sans claudiquer. Au lieu de dépenser l'argent dans des projets personnels (Jacques veut partir au Canada, Mario s'enfuir avec Huguette), propose d'acheter une guinguette en commun.

Paris était filmé de nuit, la campagne sera filmée de jour. Une belle maison au bord de la Marne, tout en ruine mais Tintin qui a tôt fait de grimper sur le toit est ravi de pouvoir travailler, de la restaurer. Dans la pièce commune du rez de chaussée, chacun a son petit lit et chacun est le président, démocratie totale, personne ne dirige, personne ne se soumet à l'autre. Les travaux avancent vite. Huguette vient voir Mario tous les soirs après son travail et, par pudeur, rentre à Paris chaque soir, c'est que même chez les gens les plus libres comme ceux de La Belle équipe, on ne badinait pas avec la vertu.

La guinguette doit ouvrir pour Pâques, la belle saison des fleurs du printemps, c'est une promesse que se font les amis. Seulement voilà, Jacques a le béguin pour Huguette et préfère s'enfuir et quitter l'aventure, seulement voilà, un gendarme (le sympathique Charpin tout droit sorti de Pagnol) vient expulser Mario (rien n'a changé depuis 1936), seulement voilà, un orage s'abat sur la guinguette pas encore achevée et fait s'envoler les tuiles que Tintin venait de poser (scène nocturne, comme pour rappeler que la nuit est synonyme de malheur). Tous se retrouvent couchés sur le toit sous les trombes d'eau.


Alors entre en scène Gina (Viviane Romance), le deuxième personnage féminin du film. Epouse de Charlot, mais séparée de lui, Gina vient réclamer sa part de la loterie. Gina est l'inverse de Huguette, elle est délurée, provocante et au caractère bien trempée. Jeannot capitule à son charme, sans en parler à Charlot. Les fleurs des cerisiers commencent à s'épanouir sur le bord de la Marne mais ni Charlot ni Jeannot ne sont à la fête pour l'ouverture de la guinguette qui verse lentement mais sûrement dans la mélancolie, pour la fin originelle que Julien Duvivier et Charles Spaak avaient tourné, désormais unique version.























mercredi 18 octobre 2017

Parabole d'or (Vittorio de Seta, 1955)

Centre de la Sicile, 1955. Le blé est mûr, il faut le moissonner. Tout se fait à la main. Les femmes et les fillettes sont courbées au ras du sol pour couper les céréales. Puis les hommes prennent le relais, prenant les mottes de foin en paquet, les posant sur le dos des mulets. Le blé est porté dans la cour de la ferme, mis au sol et là les chevaux et mulets prennent leur forte part de travail. Quatre bêtes tournent en rond, les sabots détachent le bon grain de l’ivraie.


C'est enfin le vent qui aide, les paysans soulèvent à la fourche le blé avant que les femmes ne reprennent place pour tamiser les grains. Le soleil tape, c'est le milieu de l'été, tout le monde fait la sieste, le mulet aussi. La paille sera apportée ici et le grain ailleurs dans un mouvement perpétuel où chacun a sa place, hommes, femmes, animaux, soleil et vent. En partant, les paysans croisent un agriculteur qui s’est équipé d’une machine à moteur. C'est un chercheur d'or des temps modernes.