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mardi 11 juin 2019

Six portraits XL (Alain Cavalier, 2017)


Au début des années 1990, je regardais les courts portraits d'Alain Cavalier qui passaient à la télé (était-ce sur Arte ou sur FR3, peu importe), c'était ma première rencontre avec le cinéaste alors en train de modifier sa manière de filmer, passer de Thérèse célébré par de nombreux César à la plus grande modestie possible. Passée cette série documentaire télé, j'imagine qu'il a continué de filmer mais que la télé n'en a plus voulu (je n'en sais rie, mais c'est probable).

Les premières images de ces Six portraits XL datent de 1995, lit-on dans un carton. Et qu'elles sont vilaines ces images vidéo, mal calibrées, mal cadrées, floues, tremblantes, mal sonorisées. Rien n'est beau, tout est approximatif quand il filme cette Jacquotte, une bourgeoise en robe bleue qui vient chaque début du mois d'août dans la maison de ses parents où toute son enfance est concentrée. Elle traverse les pièces remplies de ses souvenirs.

Alain Cavalier connaissait plus ou moins les gens qu'il filme, il tutoie Jacquotte comme son époux mais vouvoie Léon le cordonnier arménien qui annonce à ses clients qu'il va prendre sa retraite (filmé en 2005), le jeune Guillaume (en 2015-2016) veut ouvrir une boulangerie en banlieue chic, Daniel est acteur, Alain Cavalier vient lui rendre visite trois fois, Philippe est très connu, c'est Labro le journaliste filmé en 2006 puis 2016 enfin Bernard est comédien picard.

A priori, rien ne rapproche le boulanger de Philippe Labro si ce n'est que le cinéaste a croisé leur route un jour ou l'autre, de la même manière ion ignore ce qui lie Cavalier à Jacquotte alors qu'on apprend que Bernard Crombey a joué dans Le Plein de super et travaillé sur Libera me quant à Bernard Isoppo il a une longue carrière de troisièmes rôles (notamment chez Claire Denis), ce qui les rapproche tous, c'est l'obsession et la répétition.

Certes Bernard Crombey parce qu'il est comédien répète sa pièce constamment et ne cesse de la jouer, la même depuis 10 ans, mais le succès est enregistré par Alain Cavalier. A l'inverse, Bernard sombre petit à petit dans ses tocs, Alain Cavalier filme une sortie de son appartement qui dure minutes, Bernard reste bloqué dans la répétition des mêmes gestes, la séquence (très longue) est autant troublante que drôle.

Jacquotte est vissée aux objets de son enfance jusqu'au morbide (ces oiseaux empaillés qu'elle admire), on se croirait chez Hitchcock, elle fait le désespoir de son mari. Plus simple est le travail répétitif de Léon et Guillaume, la routine qui s'achève à la retraite pour le premier dans un local rempli d'objets et celle qui démarre pour Guillaume quand il ouvre sa boulangerie avec autour de lui sa fille pénible comme tout.

Reste la vedette de l'ensemble, Philippe Labro, un coq toujours satisfait de la soupe qu'il produit (avec Christophe Bourseiller). Il passe la journée à préparer et enregistrer son émission Ombres et lumières. Alain Cavalier filme un homme paternaliste, satisfait de son travail, amoureux de son propre pouvoir. Ce portrait est sidérant (quand Labro parle de Vincent, il s'agit de Bolloré) et je ne sais pas le cinéaste se rend compte de sa violence cachée.

lundi 10 juin 2019

Un Américain (Alain Cavalier, 1958)

Ce premier court-métrage d'Alain Cavalier est tout à fait contemporain de ceux des cinéastes de la Nouvelle Vague et au générique, il y a du beau monde, Maurice Pialat est assistant réalisateur, Pierre Lhomme est chef op'. Comme les courts les plus connus de Jean-Luc Godard, tout commence dans une petite chambre, exiguë et dont les murs sont couverts d'images diverses et variées. Dans un coin, pas loin de la fenêtre, un petit lit et dessus un jeune homme.

Dans une forme de boucle, le premier dialogue est en anglais comme le dernier. Ce jeune homme se présente, dit qu'il est américain et c'est une partie de sa vie que le film va décrire dans un mouvement de balancier, de la nuit au jour, de l'oisiveté au travail car le jeune homme raconte qu'il passe son temps à faire la fête mais qu'il n'a pas le sou, si ce n'est pour se payer un petit coup dans le café qui est sous sa chambre.

La voix off est omniprésente, le film n'est pas en son direct et c'est cette solution qu'Alain Cavalier a choisi pour sa narration, le commentaire de l'Américain est à la fois un récit et des considérations personnelles sur cette vie de patachon qu'il mène, sur ce rêve français de devenir artiste qui s'est évaporé au fil des mois de sa présence à Paris. Il croise aussi certains de ses compatriotes à Montmartre aussi désœuvrés et désargentés que lui.

Il sera toujours habillé de son t-shirt blanc qui commence à être sérieusement élimé. Ce qui l'intéresse, c'est les filles. Mais il doit trouver du boulot et ce sera vendeur de journaux américains. Je ne peux pas m'empêcher de penser à Jean Seberg dans A bout de souffle dans ce personnage et ce court-métrage apparaît alors comme une ébauche du film de Jean-Luc Godard auquel le cinéaste suisse aurait piqué quelques idées. Qui sait ?


Le film montre l'épreuve de la solitude, cet Américain a le regard triste et se rend compte que la vie qu'il est en train de mener est l'inverse de ce pourquoi il a quitté son pays pour venir en France. Il montre l'épreuve de la banalité, de l'amertume, de ce sentiment que plus rien ne tourne très bien et c'est montré quand enfin il rencontre une fille qui tente de le remettre sur la voie de la sculpture, rien n'y fait, il s'ennuie même avec elle.














Etre vivant et le savoir (Alain Cavalier, 2019)


Cette semaine écoulée, j'ai beaucoup regardé d'Alain Cavalier. D'abord les DVD de Six portraits XL que je n'étais pas allé voir à sa sortie au cinéma en octobre dernier, ensuite le court-métrage Un Américain, son premier film inclus dans ce coffret DVD et mis en scène en 1958, sa période cinéaste, puisque maintenant il revendique n'être qu'un filmeur et qu'il profite des petites caméras pour filmer ce qui l'entoure en gros plan avec sa petite voix derrière, sa voix reconnaissable entre toutes.

Au cinéma, je suis allé voir Etre vivant et le savoir, nous étions six dans la salle (dont quatre étudiants en short qui se connaissaient, on pourrait faire un court film sur les raisons qui les ont poussé vers le cinéma. Avec un titre pareil, Alain Cavalier filme la mort en œuvre, celle de l'écrivaine Emmanuèle Bernheim, par ailleurs épouse de Serge Toubiana, ancien des Cahiers (je me rappelle son long texte lors de la sortie estivale de La Rencontre, premier film de filmeur d'Alain Cavalier).

Pas plus que lui, on ne voit à l'image Emmanuèle pendant de longues minutes, en tout cas pas son visage. On entend sa voix qui se mêle à celle d'Alain (je vais l'appeler comme ça), dans un vouvoiement de convention, purement cinématographique. Plus tard dans le film, le tu sera employé entre eux quand ils oublient le vous. Alain veut faire une fiction avec Emmanuèle et Etre vivant et le savoir est le making off de ce film qui n'aura jamais lieu, ils le conçoivent à deux vois à défaut de deux visages.

C'est à partir du récit « Tout s'est bien passé », dont il est lu quelques extraits, que cette fiction doit se construire. Alain jouera le père d'Emmanuèle, il ira en Suisse pour mourir. J'emploie ici le futur volontairement plutôt que la phrase Alain aurait joué le père, car c'est cela le plus étonnant dans ce film, il est entièrement tourné vers le futur alors qu'on sait pertinemment qu'elle est décédée en 2017. Mais le film lui se construit sous nos yeux et par nos oreilles pendant ces quelques 80 minutes que dure Etre vivant et le savoir.

J'imagine que cette fiction aurait pu prendre les mêmes atours que Pater quand Vincent Lindon jouait le premier ministre qu'Alain Cavalier devenu pour l'occasion président de la république se serait choisi. Ici ce sont aussi des digressions sans fin que l'on retrouve, des clins d'oeil entre l'écrivaine et le filmeur, car au bout d'un moment, enfin il se décide de filmer son visage et effectivement ses yeux. Car ils se retrouvent régulièrement dans l'appartement d'Emmanuèle où partout trônent des pistolets (dont certains d'Andy Warhol).

Le tournage a été long et c'est justement pendant les interruptions qu'il a pris le temps de monter les Six portraits XL. Ce long temps, il est visible à l'écran avec ces courges qui envahissent son espace et qu'il laisse mûrir et pourrir, il les associe avec des crucifix trouvés ici et là. Là la petite caméra se frotte au temps qui passe inexorable, certes parfois Alain Cavalier s'écoute un peu parler, parfois le film n'échappe pas à des longueurs, mais comme toujours c'est sa tendresse et sa légèreté qui l'emporte sur le reste.

vendredi 21 octobre 2016

La Chamade (Alain Cavalier, 1968)

L'oisiveté est un art que Lucille (Catherine Deneuve) pratique avec délices et bonheur. Elle vit depuis trois ans avec Charles (Michel Piccoli), un homme plus âgé qu'elle de 10 ans. Une belle maison à Neuilly qu'ils quittent tous les soirs pour aller voir leurs amis, tous aussi mondains et bourgeois qu'eux. Cette après-midi-là, quand commence La Chamade que Alain cavalier adapte avec Françoise Sagan du roman de cette dernière, toute la petite bande joue au croquet dans un jardin.

« Qui est Antoine ? » demande Lucille au sujet du prochain joueur, « c'est lui » répond-on. Un grand garçon au sourire discret, Antoine (Roger Van Hool) semble être la récente conquête de Diane (Irène Tinc, l'épouse d'Alain Cavalier à qui il consacrera des décennies plus tard le film Irène), la pimpante et bavarde amie du couple. Ou peut-être devrait-on dire duo car Charles et Lucille se vouvoient, à l'ancienne, et ne font pas chambre commune. Et si l'on en croit son sourire pendant ce début de film, elle vit une vie idéale.

Un soir, après une représentation de théâtre, Charles et Diane ont l'idée saugrenue de mettre Lucille dans les pattes d'Antoine. Il doit la conduire dans son auto jusqu'au restaurant. Sans doute, Charles et Diane testent la fidélité de leurs amants respectifs, comme un jeu qu'ils vont perdre. Antoine devient l'amant de Lucille, une liaison qu'ils gardent secrète, malgré les regards de certains de leurs amis communs, elle continue de vivre à Neuilly elle va le voir dans son petit appartement.

Il vit dans une chambre de bonne à Paris. L'endroit n'est pas grand, les étagères sont remplies de livres alors que chez Charles ce sont surtout les volumineux bouquets de fleurs qui encombrent les immenses pièces qu'elle traverse dans ses robes Yves Saint Laurent (il l'habille pour la première fois). Seulement voilà, Antoine veut qu'elle vive avec lui, uniquement avec lui, il veut qu'elle quitte Charles définitivement. Mais elle n'y arrive pas, elle ne s'y résout pas, elle ne veut pas choisir.

Le sourire de Lucille donne une grâce exquise au film. Catherine Deneuve avec un naturel confondant joue la légèreté (la belle scène devant le théâtre où elle mange des chips face à quatre jeunes qui la draguent) comme l'ennui (les scènes où elle travaille aux archives d'un journal) ou la gravité (son avortement, alors illégal, aborder le sujet pouvait causer des soucis au cinéaste). Ce sourire incarne la liberté de Lucille, son indépendance d'esprit, son mai 68.
























dimanche 1 novembre 2015

Le Caravage (Alain Cavalier, 2015)

Le cheval hennit. « Tu dis bonjour ? », pause d'Alain Cavalier qui reprend « Bonjour, bonjour ». Le cinéaste se taira jusqu'à la fin, jusqu'à ce coup de langue sur l'objectif. Pour l'instant, il filme en très gros plan la robe du cheval, ce sera lui ce Caravage du titre avec cette couleur proche des tableaux du peintre. Il filme les yeux de très près, puis s'éloigne petit à petit. Le cheval est la vedette du spectacle de Bartabas. Il a droit à tout. Des tresses sur sa crinière, des soins attentifs, une douche bienfaisante, des caresses et des câlins. On soigne son sabot, on fait attention à ses pattes, sinon un accident et adieu le cheval vedette. Contrairement aux autres chevaux, figurants du film, qui partagent une étable, Caravage a sa propre loge, son box personnel. Les autres chevaux ne seront que des ombres chinoises derrière les toiles pendant le spectacle, Caravage sera au centre de la scène avec Bartabas sur son dos. Bartabas est un partenaire du cheval, un collègue de travail. Ils travaillent ensemble, une série de touk touk touk sort de la bouche de Bartabas, le cheval enchaîne tel pas, une série de tchip tchip tchip, il exécute une autre figure. Bartabas envisage parfois de lui dire « Non, non, NON ». Caravage tente un caprice de star, de n'en faire qu'à sa tête de partir en avant quand il faut reculer, mais le producteur Bartabas le remet en scène. Et puis les petits rituels de l'acteur, se rouler trois fois au milieu de la piste, et faire le tour de piste en courant comme un dératé. Caravage sait qu'il est une vedette, et le fait savoir. Ses regards caméra laissent Alain Cavalier bouché bée. Cela n'est pas la première fois. Déjà quand il filmait un autre acteur qui cabotinait dans René, le cinéaste lui laissait la vedette. Dans Pater, il tentait de rivaliser avec la star du cinéma français, Vincent Lindon. Cette fois, dans cette nouvelle tentative de filmer la société du spectacle, il trouve plus bavard que lui, sans que le cheval n'ait besoin de prononcer un seul mot. Sinon, il reste une vraie question : pourquoi l'image est-elle si moche ? Pourquoi Pathé, le producteur, ne peut-il pas fournir à Alain Cavalier une meilleure caméra où tout ne serait pas pixélisé à ce point sur l'écran de cinéma ?