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mercredi 13 février 2019

Vice (Adam McKay, 2018)


Le voilà le grand film politique que j'attendais. Depuis quand d'ailleurs j'attendais ça ? Depuis Blackkklansman, ça fait un peu plus de six mois. Spike Lee s'attaquait aux racines du mal qui rongent les USA, Adam McKay dans Vice déchiffre avec génie et acuité les marionnettistes qui tirent les ficelles du pouvoir depuis 40 ans. Ce récit est fascinant du début à la fin. Le cinéaste n'a jamais semblé plus à l'aise que dans ce film, qu'il a écrit. Ne pas rater la courte séquence au milieu du générique de fin, les jeux de mots ne sont pas forcément très bien traduits mais tout cela décrit l'actuelle bataille entre libéraux et fans de Trump qui a lieu notamment dans les commentaires des vidéo youtube ou des articles en ligne avec ses termes vindicatifs.

Jeux de mots, Vice ce titre fonctionne dans nos deux langues anglais et français, le vice contre la vertu et le vice-président Dick Cheney (Christian Bale), sa vie, son œuvre, son cul, de 1963 dans le patelin de Carter, Wyoming 1963 jusqu'à aujourd'hui. Son cul, c'est sa vie amoureuse, Cheney se marie avec Lynn (Amy Adams, tailleur dès sa jeunesse estudiantine à Yale où son mari se fait vite virer pour cause d'alcoolisme, de bagarre dans le bars. Comme le dit la judicieuse voix off (celle de Jesse Plemons, il expliquera plus tard les rapports qu'il a avec Cheney), Dick Cheney était ce que l'on appelle aujourd'hui un loser, un raté. Et ce raté deviendra l'homme politique le plus important de ces 40 dernières années.

Sa vie privée est totalement liée à sa vie publique, Lynne soutient sans faillir son mari qui se voit enfin offrir un jour un poste d'assistant à la Chambre des Représentants. Superbe scène de son entrée dans le monde politique où, sur un coup de dé, il décide d'être Républicain parce que son coturne choisit un Démocrate. Il devient l'assistant de Donald Rumsfeld (Steve Carell), l'homme le plus vulgaire de Washington DC, et l'acteur s'en donne à cœur joie, retrouvant la verve des premiers films d'Adam McKay. Car ce qui compte dans Vice, c'est ce ton acerbe, un mélange de cynisme pur et de sérieux total, l'essence du burlesque. Adam McKay ne se prive pas de faire exploser sa narration pour tenir le rythme, l'un des nombreux exemples est cette fin si Cheney s'était contenté d'être un businessman.

Un cœur gravé sur le tronc d'un arbre, en son centre les deux prénoms Dick + Lynn. Le cœur est au centre du récit, celui de Dick Cheney est défaillant, il fait un AVC lors de sa première campagne électorale sous l'élection de Jimmy Carter. Mais assez vite, il ne peut faire campagne et c'est Lynn qui arpente les villages et les ranchs du Wyoming. Elle est d'abord peu adroite, elle ne sait pas bien parler et les conseillers commencent à douter mais elle trouve les bons mots pour plaire aux rednecks, pour parler à leur cœur. C'est ce même langage que les populistes utilisent encore et toujours, vantant le bon sens commun (celui du cœur) et dénigrant l'intellect (saletés de Newyorkais et de bureaucrates). Des attaques cardiaques, il en aura plusieurs mais chaque fois, il les décèle avant même leur arrivée. Cheney prévoit tout surtout le pire.

Laisser son épouse parler lors des meetings n'était pas prévu mais cela rentre dans la logique du personnage que se construit Dick Cheney parfaitement résumé par Donald Rumsfeld « j'aime bien ce que tu fais : tu ne parles pas ». Effectivement, le futur vice-président de George W. Bush (ici incarné avec délices par Sam Rockwell, c'est-à-dire en cabotinant) est un homme qui observe. S'il était un animal, un serait un crocodile tapi dans la vase et qui bondit pour prendre sa proie. Cette métaphore du charognard cherchant sa proie est décelable dans plusieurs moments du film, surtout quand Dick Cheney a enfin accès à la Maison Blanche, d'abord comme assistant (lumière glauque, littéralement) puis comme vice-président, dans une obscurité qui n'est pas sans rappeler Nosferatu près de semer la mort.

Le film, sous des aspects de comédie populaire, n'est pas simple à suivre, non pas tant à cause de l'avalanche de noms et d'événements successifs mais à cause de la violence du système qu'il décrit par le menu, comment ce système ultra-libéral mais liberticide a été créé de toute pièces, comment il a été vendu aux Américains, comment il est utilisé pour cacher le reste, le business. Tout est une question de business, de pouvoir (la traversée du couple Cheney lors d'une réception est l'un des moments les terrifiants), de garder le pouvoir. Sans cet aspect de comédie – et c'est une comédie extrêmement réussie avec de superbes idées qu'il faut découvrir sur grand écran – Vice serait un film d'horreur. Simplement, il est un film d'horreur, on est en train de le vivre encore et encore.

mardi 9 janvier 2018

Ricky Bobby, roi du circuit (Adam McKay, 2006)

Genèse de Ricky Bobby : avant même sa naissance, il est placé sous le signe de la vitesse. Au volant de sa voiture de sport – qu'il conservera pendant tout le film, son père Reese Bobby (Gary Cole) file à 170 km/h sur une route de campagne de nuit, à l'arrière sa mère Lucy Bobby (Jane Lynch), enceinte à terme. Ils dépassent l'hôpital, le père freine et le bébé naît. A cinq ans, Bobby ne réclame qu'une seule chose « je veux aller vite ». Pendant que sa maman achète du lait, il s'empare du volant et fonce sur les routes, l'enfant hurle « je vais vite ». A 11 ans, à l'école, le jour où les pères viennent expliquer leur métier, Reese, qui a abandonné sa femme et leur fils depuis dix ans, débarque dans la classe en racontant que conduire vite permet de gagner plein de fric et de draguer toutes les nanas. Applaudissements des élèves et regard navré de l'institutrice.

Will Ferrell, acteur de génie, aurait très bien pu jouer Bobby Ricky jeune mais il se contente de l'incarner adulte, un homme qui a toujours poursuivi un but unique, celui que lui énoncé ce père absent depuis toujours la dernière fois qu'ils se sont vus à l'école « si tu n'es pas le premier, tu es le dernier ». ce but, une seule manière de l'atteindre, une sorte de rêve américain qu'il partage avec Cal Naughton Jr (John C. Reilly) son meilleur ami depuis l'enfance est de bosser dans le NASCAR. Pas pilote, seulement mécanicien pour un sponsor tocard (une boîte d'alcool de malt). Mais quand le pilote déclare forfait par paresse, Ricky Bobby devient le roi du circuit. Enfin, il peut aller vite, très vite. Effectivement, le récit s'accélère au rythme des courses, Ricky espère que son père viendra un jour le voir et il réserve deux billets au guichet pour lui, Reese ne viendra jamais.

Le succès sur les pistes du NASCAR provoquent des changements dans la vie de Ricky Bobby : il se marie avec une superbe blonde Carley (Leslie Bibb) qui lui donne deux enfants (incroyable scène du bénédicité où le repas est composé de junk food, où la prière est infantile et stupide et où les deux gamins insultent le grand-père), il gagne toutes les courses et gagne beaucoup de pognon en faisant de la pub tandis que Cal doit se contenter d'être le second de la course, les deux amis sortant à chaque occasion leur rengaine sur leur amitié éternelle par un « shake 'n bake ». Une amitié où Ricky domine Cal. Adam McKay décrit une société où les crétins règnent en maîtres sur les Etats-Unis, ici les états du sud, la violence , l'ignorance, la bigoterie, tout est passé à la moulinette dans une description à la fois réaliste (et souvent surréaliste) et absurde de ces winners : une Amérique dégénérée, un cauchemar américain.


Le scénario de Ricky Bobby roi du circuit est un décalque de celui de La Légende de Ron Burgundy présentateur vedette. Après avoir vécu la belle vie, il se voit confronter à un adversaire de taille, non pas une femme comme à la télé de San Diego, mais un homme, français et gay, Jean Girard (Sacha Baron Cohen) avec un accent français à couper au couteau. Ce pilote va détrôner Ricky, causer sa séparation d'avec Carley qui se met avec Cal et amorcer la fin de son succès. Pourris gâtés, Ricky et ses deux sales gosses se retrouvent chez sa mère Lucy qui va tout faire pour les rééduquer, là le film commence à patiner dans un retour moral : bonne éducation, respect familial, amour de son prochain, nouveau couple pour Ricky avec sa gentille assistante Susan (Amy Adams). Si ce retour moral est l'objet de critiques par Adam McKay et Will Ferrell, scénaristes du film, il demeure bien moins drôle, percutant et novateur.






















vendredi 5 janvier 2018

La Légende de Ron Burgundy présentateur vedette (Adam McKay, 2004)

« Un Dieu évoluant parmi les mortels, Sa voix pouvait faire roucouler une marmotte, ses costumes faisaient passer Sinatra pour un clodo, autrement dit, Run Burgundy était à tomber » Ron Burgundy est entièrement décrit par la voix off qui ouvre le chef d’œuvre de Will Ferrell, un rôle taillé à sa démesure, écrit par lui-même et Adam McKay. Des chaussures blanches éclatantes, un costume rouge cramoisi, une magnifique moustache et un sourire ravageur, « I look good », se dit le présentateur vedette du journal du soir de la télévision de San Diego, Californie.

L'homme présente son journal avec ses trois collègues, Brick Tamland (Steve Carell) officie à la météo, il a le QI d'un enfant de 7 ans, Champ Kid (David Koechner) s'occupe du sport son chapeau texan vissé sur la tête et débite son « whammy » à chaque phrase, enfin Brian Fontana (Paul Rudd) reporter people, il est justement en direct pour commenter l'annonce importante du moment, une maman panda du zoo est enceinte. Tous les quatre sont dans le poste depuis des années, persuadés d'être les meilleurs journalistes des Etats-Unis.

Le directeur d'antenne Ed Harken (Fred Willard) laisse ses soucis familiaux de côté (en trois hilarants coups de téléphone à une bonne sœur, on apprend que son fils regarde dans son lycée catholique du porno allemand, prend de l'acide et menace ses camarades avec un flingue) pour célébrer les bons chiffres de l'audimat. Ron et sa bande vont fêter ça au bord d'une piscine, ils vont picoler et draguer des filles. Ils sont tellement irrésistibles, personne ne leur résiste sauf Veronica Corningstone (Christina Applegate).

Veronica débarque à Channel 4 avec plein d'espoirs, surtout celui de présenter le journal. Pour l'instant, Ed Harken lui confie un reportage sur un défilé canin (son caméraman est Seth Rogen, dans un de ses tout premiers rôles). Elle doit surtout subir les dragues intempestives et minables de Ron, Brick, Brian et Champ, des ados dans des corps d'hommes (ah, la scène du parfum de Brian au musc de panthère qui sent « les couches pourries dans de la bouffe indienne », les répliques premier degré au sourire débile de Brick).

Des gamins pourris gâtés, inconséquents et inconscients, pour contenter le public passif. Quand Ron et Veronica entament leur liaison amoureuse, leur première scène d'amour est rendue dans un dessin animé puéril où ils chevauchent des licornes avant de faire du toboggan sur des arcs en ciel. Tel un ado prépubère, Ron criera partout qu'il a une petite copine. Mais comment pourrait-il en être autrement pour un homme dont le meilleur ami est un chien prénommé Baxter avec lequel il a des conversations et avec qui il dort la nuit ?

Ron est au firmament du succès, il va tomber au plus bas, tout ça à cause de ses gamineries (jeter son burrito à la gueule d'un motard, joué par Jack Black) et perdre son chien, plongeant le présentateur vedette dans une déprime absolue. Dans cette courte scène de la cabine téléphonique où il hurle sa douleur à Brian, Will Ferrell déploie tout son génie, sa manière de parler est au cœur de son comique, une voix stridente à la limite du supportable (pas très éloignée de celle de Jerry Lewis), absolument pas transposable en français (la plupart de ses films ont été doublés, d'où ses échecs publics en France).

Veronica remplace ce soir-là Ron trop déprimé par la disparition de Baxter, c'est un triomphe malgré les pitreries de Brian et Champ (des gamineries où ils font des grimaces en slip), malgré les bâtons dans les roues du patron. Ron le prend très mal et sa réaction est de soûler en buvant un brick de lait (là encore une attitude infantile). Le patron décide qu'ils présenteront ensemble le journal, mais dès que le son est coupé, ils se balancent des insultes croustillantes et vicieuses (certaines d'elles, improvisées par les deux acteurs figurent dans le générique de fin).

Ron Burgundy ne doit pas seulement affronter Veronica mais aussi ses concurrents de la télévision. Le présentateur du journal du soir (Vince Vaughn), N°2 des sondages est le plus jaloux, ils s'envoient des vannes avant de s'avoiner comme des gangs dans un coin de rue. Au combat, d'autres JT, celui de midi mené par Luke Wilson, celui de la chaîne à péage avec Tim Robbins aux cheveux bouclés et celui en espagnol dirigé par Ben Stiller. C'est la meilleure scène de La Légende de Ron Burgundy présentateur vedette où les très bonnes scènes abondent.


Le titres du film fait bien de parler de « légende » au sujet de Ron Burgundy, bien plus vrai qu'une histoire, d'indiquer que tout cela est tiré de faits réels mais que les noms, lieux et événements ont été changé. A la fin des années 1970 quand se déroule le film de Adam McKay, c'est un monde où règnent des hommes stupides et vaniteux mais sarcastiquement présentés comme des héros, où les femmes sont des potiches. Le sens de l'absurde du comique permet de tirer le récit vers le politique avec une touche de féminisme sincère.