samedi 26 mai 2018

Flesh (Paul Morrissey, 1968)

La mâchoire carrée, l’œil bleu qui frise, le sourire légèrement narquois, le cheveu clair et lisse qui retombe sur sa nuque, le premier gros plan (comme le dernier) montre Joe Dallesandro endormi, clin d’œil au film le plus célèbre d'Andy Warhol Sleep, un homme filmé pendant tout son sommeil, durée du long-métrage : plus de 5 heures. Ce qui a souvent par ailleurs posé la question de l'auteur dans les films de Paul Morrissey, un peu partout on peut lire que Warhol est le réalisateur des films notamment de Flesh, Trash et Heat.

Joe Dallesandro avait tout juste 18 ans, beau comme un Dieu grec et Paul Morrissey en profite pour le filmer sous toutes les coutures mais bien entendu le plus souvent nu. Pour passer du visage d'ange au corps entier, il faut pratiquer un zoom arrière, passer du gros plan au plan d'ensemble, du personnage de Joe seul au groupe : sa petite amie qui l'oblige à ramener de l'argent, les garçons qui couchent avec lui, le vieux qui le dessine (le plan le plus iconique du film) et enfin les deux filles, Patti d'Arbanville et Geri Smith.

La nudité de Joe est magnifiée à chaque moment, Flesh est essentiellement un film d'intérieur, une chambre souvent avec un lit. Joe est un prostitué à la recherche de clients. Le film est constitué de discussions de durée variée que l'on sent extrêmement improvisée mais mise en scène par le montage avec ce « scratch » régulier (et franchement énervant à la longue) entre les plans, un son qui rappelle les scotchs de changement de bobines dans les projections de film en 35mm. Ce son affirme l'idée underground du film


Les scènes d'extérieur se déroulent dans les rues de New York, des rues plutôt dépeuplées, dans les deux autres films Trash et Heat seront en Californie et ils sont beaucoup moins naturels que Trash. Joe Dallesandro porte un chemise bleu sur un t-shirt noir et, accessoire vestimentaire essentiel, un bandana rouge pour calmer l'esprit rebelle de ses cheveux. Joe Dallesandro avec son petit tatouage « Joe » sur le biceps droit ressemble à un petit garçon naïf lâché au milieu d'une faune interlope, c'est dans ce paradoxe que Flesh fonctionne.



















jeudi 24 mai 2018

Manhattan stories (Dustin Guy Defa, 2017)


Tout commence dans un lit. Voici Benny (Bene Coppersmith) réveillé en sursaut par un coup de téléphone, ailleurs Claire (Abbi Jacobson) qui espérait dormir un peu plus, mais son chat en a décidé autrement, là Wendy (Tavi Gevinson) qui est déjà levée et en train de faire son lit, enfin Ray (George Sample III) qui dort dans le canapé de Benny. Dustin Guy Defa choisit la manière la plus simple pour entamer Manhattan stories, cueillir ses personnages au petit matin et les suivre toute la journée.

Etape suivante, quitter leur domicile. Wendy est encore lycéenne ou étudiante, en tout cas, elle vit chez ses parents. Coupe garçonne très Jean Seberg, jamais un sourire, maigre comme un clou (son petit déjeuner consiste à boire un jus de fruits), elle va rejoindre sa meilleure amie qui elle veut retrouver son petit copain et présenter un mec à Wendy. Les deux amies font l'école buissonnière. Elles vivent dans les beaux quartiers, vers Central Park.

Claire prend son vélo et quitte Brooklyn pour aller travailler à Chinatown, dans le sud de Manhattan. Elle commence un nouveau boulot, stagiaire dans un canard nommé New York News. Son patron (Michael Cera), fan de death metal, la charge d'enquêter sur un suicide suspect. En vérité, le patron du journal veut coucher avec elle et il fait le mariole devant elle qui se rend vite compte que ce boulot d'enquête où elle quémande des indices n'est pas fait pour elle.

Benny est le mec le plus positif de New-York, il encourage Ray a sortir de sa torpeur. Ce dernier a fait un sale coup à sa copine, mis sur Internet des photos dénudées. Ray déprime et n'ose plus sortir. D'autant que le frangin de la petite amie a bien l'intention de lui péter la gueule. Benny part sur son vélo (comme Claire) mais reste à Brooklyn, son coup de fil lui avait annoncé une bonne nouvelle, on lui propose d'acheter un vinyle rarissime de Charlie Parker.

A cela, il faut ajouter un trio de petits vieux dans Chinatown. Jimmy (Philip Baker Hall) est horloger. Il mène une vie lente et s'apprête à réparer une montre qui va prendre une importance croissante. Il reçoit la visite de deux de ses amis qui s'installent sur le porche de sa petite boutique où les clients ne sont nombreux. Et ils papotent. Pendant ce temps, Claire et son patron, en planque, viennent poser des questions à Jimmy sur cette montre.

La petite musique de ces histoires et de quelques autres est entraînante. Ce sont des récits minimalistes, tout à fait dans l'esprit du cinéma indépendant newyorkais actuel (Benny Safdie joue un petit rôle dans l'histoire de Ray). Avec cette importance pour la bienveillance vis-à-vis des personnages, une nonchalance narrative appréciable. Les quelques coups de théâtre qui viennent mettre des bâtons dans les roues (de vélo) sont donnés sur un ton comique.

L'esprit choral du récit est assez vite balayé, il ne s'agit pas pour le cinéaste de faire se croiser ses personnages s'ils n'ont pas de raison de le faire. Ce qui va les lier est leur rapport à la loi et au crime. Petit crime quand Benny comprend qu'il a été escroqué (une course-poursuite en vélo délicieuse est mise en scène), gros crime avec l'enquête de Claire, Wendy débarque sur le lieu d'un meurtre et Ray a commis un acte peu charitable.

Il faut signaler que le titre français du film Manhattan stories est un peu bête (le titre original est Person to person) ne serait-ce que parce qu'une moitié des histoires se déroule à Brooklyn. Il faut aussi signaler la grande maîtrise du montage dans le passage d'une histoire à l'autre, tout en harmonie, évidemment comme je l'écrivais plus haut parce que le cinéaste rejette cette idée du coup de théâtre et du lien forcé. Le film a été tourné en 16mm ce qui confère ce joli grain cinéma.

mercredi 23 mai 2018

Le Gai savoir (Jean-Luc Godard, 1968)

Dans mon incessante quête de voir les films de Godard en salle, j'avais découvert Le Gai savoir en mars 2003 au Crac Scène Nationale de Valence, dernière salve de sa directrice Françoise Calvez avant sa retraite. Le film n'était jamais sorti au cinéma, censuré selon le Godard par Godard (édité par les Cahiers du cinéma). Voir un film tous les 15 ans, c'est une bonne cadence, je l'ai regardé en DVD Gaumont (coffret Godard Politique édité en 2011).

Le noir absolu accueille (plutôt bien rendu en vidéo) deux figures qui jouent comme au théâtre. Aucun décor, aucun accessoire si ce n'est un parapluie. Ils s'assoient à même le sol quand ils ne restent pas debout. Elle, Juliet Berto est Patricia Lumumba, lui, Jean-Pierre Léaud est Emile Rousseau. Une figure de la révolution du Tiers-Monde (comme on disait en 1968) et un visage de la philosophie des lumières (mais dans ce noir des ténèbres).

Je ne prendrai pas le risque de résumer ce que ce disent Patricia et Emile, c'est évidemment à haute teneur politique, Jean-Luc Godard amorçait sans frein son virage gauchiste. Ici, il tournait quelques semaines avant mai 68, avant que les événements ne viennent tout chambouler. Il s'est autorisé à revenir légèrement sur son texte pour faire dire à Juliet Berto un couplet (en off, on décèle clairement le rajout) sur Mai 68.

Ces dialogues et monologues, face à face, côte à côté, en champ-contrechamp, jouent sur les oppositions (la plus simple est « je suis la théorie » dit Emile « je suis la pratique » dit Patricia), sur les chocs du langage et de la diction, les contradictions. C'est non seulement très beau à écouter mais aussi à regarder, les deux interprètes s'insèrent dans une chorégraphie que la caméra en plans d'ensemble que suivent des plans rapprochés vient dessiner.

Il y a une réelle grâce à voir Juliet Berto et Jean-Pierre Léaud dans leur ultime film de Jean-Luc Godard (ou presque), lui retournera chez François Truffaut (« on s'est fait baisé, on s'est volé » dira Godard jaloux), elle partira s’encanailler chez Jacques Rivette (Out 1 puis le génial Céline et Julie vont en bateau), c'est un film d'une grande complicité où l'humour pince-sans-rire et burlesque débarque sans crier gare.

Le Gai savoir fait partie des films « tableaux noirs » de Jean-Luc Godard qui va de La Chinoise (1967) à Letter to Jane (1972). Le tableau noir, présent physiquement dans La Chinoise, est l'occasion de donner des leçons de révolution, des leçons qui pèsent des tonnes, dans One + one, entre les répétitions des Rolling Stones, ce sont des saynètes aujourd'hui irregardables et ce système aboutit à Luttes en Italie.

Mais il y a bien mieux dans Le Gai savoir. Entre ces dialogues noirs, Jean-Luc Godard insère des scènes de la vie parisienne (pur style documentaire filmé en école buissonnière) et des collages d'images (magazines, photos, pubs) où l'écriture du cinéaste vient se poser. Ces collages tiennent autant du slogan que de la poésie, c'est surtout très beau, ce sont les collages les plus inspirés de tous ses films politiques.


Parmi les collages (texte + image + son) que je trouve les plus aboutis (Alain Bergala appelle ces collages des « clignotements ») car certains en fin de film sont bien moins créatifs, voici celui-ci : « Hegel est le premier penseur qui ait tenu la gifle comme argument philosophique irréfutable » en six images que j'ai longtemps connues uniquement en noir et blanc avant de découvrir ce beau film.