jeudi 21 septembre 2017

A history of violence (David Cronenberg, 2005)

Comme elle est charmante et tranquille la bourgade de Millbrook dans l'Indiana, tout le monde se connaît, se dit gentiment bonjour et le matin vient prendre son petit déjeuner au Stall's Diner, le restaurant où la serveuse, le cuistot et le patron sont tout sourire. Ce patron est Tom Stall (Viggo Mortensen) sympathique papa de deux enfants, Jack (Ashton Holmes) et Sarah (Heidi Hayes), qu'il a eu avec son épouse Edie (Maria Bello). Une charmante et tranquille famille dont les seuls ennuis sont les cauchemars de Sarah, elle voit des monstres dans sa chambre. Son grand frère la rassure, les monstres ça n'existe pas, il n'y a aucune raison d'avoir peur.

Les monstres, David Cronenberg, en montre deux dans le plan séquence d'ouverture de A history of violence. Deux hommes sortent de leur chambre d'un motel, se dirigent vers leur voiture pour poser leur bagage, l'un d'eux avance de quelques mètres le véhicule, l'autre entre dans le bureau du motel et revient une minute plus tard. Puis, le conducteur se rend au bureau pour remplir sa bouteille d'eau. Tout est calme, surtout les deux cadavres fraîchement abattus, mais derrière la porte se cachait une petite fille, qui sort en silence. L'homme, tout sourire, s'accroupit, commence à lui parler et sort son revolver pour tuer l'enfant.

Un village charmant et tranquille où ces deux assassins vont débarquer un soir et entrer dans le restaurant de Tom Stall. « On ferme messieurs » dit-il avec calme. Le plus vieux des deux hommes ne l'entend pas de cette oreille et réclame un café, le plus jeune une part de tarte au citron. Ces deux hommes ne sont décidément ni charmants ni tranquilles, ils menacent la serveuse et les flingues sont de sortie. Sans prendre le temps de penser à quoi que ce soit, Tom frappe l'un, récupère le revolver et les abat tous les deux, le plus jeune va se fracasser contre la porte du diner. Tom s'en sort avec un coup de couteau dans le pied droit.

Le charmant et tranquille shérif Sam Carney (Peter MacNeil) vient rendre visite aux Stall. Tom et ses employés l'ont échappé belle, c'était deux tueurs réputés. Assez vite, la presse vient faire des reportages, mais cela n'intéresse guère David Cronenberg, ces journalistes sont utiles uniquement pour faire avancer le récit, pour expliquer comment cet homme hideux et inquiétant qu'est Fogarty (Ed Harris) débarque à Millbrook, avec deux sbires patibulaires, dans une voiture aux vitres teintées, et qu'il vient, lui aussi, prendre un café au Stall's diner, le meilleur café du comté. Fogarty engage la conversation avec Tom.

Les monstres apparus dans le cauchemar de la petite Sarah sont bien là. Le visage de Fogarty, dès qu'il enlève ses lunettes de soleil, montre un œil blanc et des larges cicatrices sur la joue. Selon Fogarty, l'auteur en est Tom. Fogarty ne l'appelle pas ainsi, il le nomme Joey Cusack et prétend bien le connaître et affirme que Joey est le responsable de ces balafres et de son œil mort. Le policier est obligé de questionner Tom, de lui demander s'il n'est pas dans un programme de protection des témoins. Tom nie être Joey devant tous jusqu'à ce que Fogarty revienne à la charge. Tom tuera ses deux sbires et son fils Jack abattra Fogarty.

« Je t'ai vu te transformer en Joey devant mes yeux » dit Edie, terrifiée, à son mari. « Je ne croyais jamais revoir Joey » confesse Tom, Joey est un autre mais il a déjà contaminé son entourage, le fiston en premier lieu, étonnant personnage tout en douceur mais harcelé au lycée par le capitaine de l'équipe de base-ball. Ce dernier se fera défoncer la gueule par Jack, pris d'une rage soudaine. Le débarquement de Joey dans la vie des Stall provoque des dédoublements de personnalités, l'un des plus visibles est la scène de baise dans l'escalier radicalement différente de la soirée volontairement mièvre entre Edie et Tom dans un petit hôtel.


C'est peut-être de ce monstre dont rêvait la petite Sarah, ce Joey surgit de nulle part, sans passé si ce n'est ce frère Ritchie (William Hurt) que Tom va retrouver à Philadelphie qu'il avait quitté 20 ans plus tôt. Tom avait tué Joey. Les retrouvailles ne sont pas sans rappeler les rapports complexes entre les deux jumeaux Mantle dans Faux semblants. Ritchie s'approche doucement de Joey et il place son front contre celui de son frère. C'est dans ce front que Joey tire sa dernière balle, histoire d'exterminer cette histoire de violence et de redevenir Tom dans une vie qu'il espère charmante et tranquille.





















mercredi 20 septembre 2017

Une sale histoire (Jean Eustache, 1977)

Un bel appartement bourgeois, des larges fauteuils à accoudoirs, un confortable sofa, le maître de maison (Jean Douchet) s'apprête à recevoir ses invités. L'air satisfait, il va s'allumer un gros cigare quand on sonne à la porte. Michael Lonsdale débarque, pose ses affaires, s'assoit sur le sofa et les autres convives (un homme et trois femmes) viennent l'écouter. On se sert des verres de whisky, on fume des cigarettes et Michael Lonsdale commence à raconter sa sale histoire.

Une histoire présentée comme scabreuse, que le narrateur a vécu en personne, dit-il. Dans un café populaire où il passait plusieurs heures par jour, il devait se rendre souvent au sous-sol pour téléphoner. Il apprend, par d'autres clients qui le toisent (« pourtant il est jeune »), que l'on peut regarder dans les toilettes pour dames en posant sa tête contre le sol, « les cheveux dans la pisse ». Il passe de plus en plus de temps accroupi, il devient voyeuriste et obsédé par les sexes des femmes.

Cette histoire, le narrateur affirme qu'il n'a jamais pu la raconter dans son intégralité aux femmes seules, voilà pourquoi il a demandé à son hôte un public mixte. Jean Eustache filme les regards mi-amusés mi-navrés des invitées, elles finissent par poser quelques questions auquel le narrateur répond bien volontiers, sur un ton badin. Le charme de la diction sereine et magistrale de Michael Lonsdale fait son œuvre. Son jeu de regard (il observe son auditoire) est taquin.

Le récit dure 23 minutes, en 35mm, en plans larges alternant les plans serrés, puis le générique se déroule et revient, cette fois écrit à la main. Jean-Noël Picq renouvelle ce récit, toujours en 23 minutes. Un public également mixte et c'est Jean Eustache, que l'on aperçoit tout sourire, qui reçoit. Les plans sont essentiellement sur Jean-Noël Picq, l'homme qui a vécu cette sale histoire de voyeurisme. Cheveux châtains sur les épaules, le verre et la cigarette à la main.


Depuis 40 ans, Une sale histoire est présentée comme un diptyque fiction / documentaire dont la seule parole fait office, puissamment, de flash-back, avec la force de suggestion des dialogues sans avoir à filmer ce récit (John Ford procédait souvent ainsi). Plus qu'un documentaire, la deuxième partie en 16mm est un scénario filmé. Jean-Luc Godard reprendra peu d'années après cette méthode artistique avec deux vidéo de 23 minutes, Scénario de Sauve qui peut la vie (1979) et Scénario du film Passion (1981).


















mardi 19 septembre 2017

La Chinoise (Jean-Luc Godard, 1967)

Le mot révisionniste, à cette époque du Général de Gaulle encore triomphant et où le Front National n'existait pas, n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui. Quand Guillaume (Jean-Pierre Léaud) dans l'un des quatre « dialogues » qui charpentent La Chinoise parle, dans sa parabole sur l'étudiant chinois qui s'est bandé le visage, de révisionniste, il qualifie les membres du Parti Communiste Français en particulier et de tous les communistes fidèles à l'URSS en général, les Communistes acceptés par Washington auxquels il oppose ceux qu'il considère comme les vrai communistes et que les USA combattent au Vietnam, soit les maoïstes.

Là encore le mot maoïste n'est jamais employé dans La Chinoise. Les protagonistes reclus dans un grand appartement bourgeois préfèrent se qualifier, au choix, de révolutionnaires, de marxiste-léninistes, de combattants. Ils ne lisent plus que le petit livre rouge de la « pensée de Mao », l'Humanité Nouvelle et écoutent, sur un vieux poste transistor, Radio Pékin. Outre Guillaume, voici Véronique (Anne Wiazemsky), Serge Kirilov (Lex de Brujin) Henri (Michel Semenako) et Yvonne (Juliet Berto). Pour la petite histoire, Godard avait rencontré ces deux derniers à Grenoble lors d'une de ses visites.

Ces cinq personnages sont tous grossièrement dessinés, des archétypes. Yvonne, qui vient de Corenc en périphérie de Grenoble incarne la candide qui pose des questions naïves ce qui énerve Véronique l'idéologue du groupe. Guillaume est un acteur, il raconte des anecdotes et des histoires (les balbutiements godardiens de la réflexion entre Lumière et Méliès, la fiction et le documentaire). Henri est le jeune militant communiste classique opposé à Serge qui préconise la terreur et l'attentat que le groupe veut commettre contre l'ambassadeur soviétique.

Il croyait faire un grand film politique, 50 ans plus tard, on regarde un grand film pop art, chargé de couleurs, dès le faux générique UN FILM EN TRAIN DE SE FAIRE en couleurs bleu blanc rouge, l'appartement est saturé d'écriture (celle de Godard bien évidemment, reconnaissable entre mille), sur les tableaux qui servent aux cours de marxisme-léninisme ou à Guillaume pour nommer tous les écrivains avant de les effacer et de ne laisser que Brecht, sur les murs où Véronique a écrit en lettre capitales REACTION + REVISION + POLICE + YANKEES = DRAGONS DE PAPIER.

Montage mon beau souci, collage plutôt pour accentuer le pop art. Collage d'images (Shakespeare, Fidel Castro, Novalis – la seule image que Guillaume vénère), de photos (les leaders du monde), d'illustrations de comics américains (Captain America attaque le Vietnam), lunettes de Guillaume aux drapeaux des ennemis de Mao, reconstitution avec Yvonne de la guerre au Vietnam avec deux maquettes d'avions et un chapeau de paysan (« Au secours, Kossyguine, au secours »), mise en abyme (le clap est le seul moment où apparaît le titre du film, Raoul Coutard est derrière la caméra).

A aucun moment, La Chinoise n'annonce Mai 68, il est au contraire une célébration des 50 ans de la révolution russe de 1917 et marque la défaite de l'URSS à poursuivre la Révolution. Comme le dit un carton qui revient régulièrement, chaque fois un nouveau mot constitue la phrase « les impérialistes sont encore vivants, ils continuent de faire gagner l'arbitraire en Asie, en Afrique et en Amérique latine, en Occident ils oppriment encore les masses populaires de leurs pays respectifs, cette situation doit changer ».

Le groupe passe son temps à discuter pour trouver comment changer cette situation. Palabres de groupe filmées du balcon dans un travelling transversal, long dialogue entre Véronique et Francis Jeanson, elle dans le sens du train donc de l'Histoire, lui en face, tournant le dos donc contre le sens de l'Histoire, monologue de Henri dans sa cuisine, viré du groupe pour révisionnisme. Finalement, chacun retournera à sa vie d'avant, les volets rouges de l'appartement vont se fermer : « j'ai seulement fait les timides premiers pas d'une très longue marche » conclue Véronique.