dimanche 24 janvier 2016

Persona (Ingmar Bergman, 1966), partie 2

« A l'origine, le mot persona, c'est le masque porté par les acteurs dans la tragédie classique. Persona peut aussi caractériser les différents personnages de la pièce. », dit Torsten Manns à Ingmar Bergman dans son livre d'entretiens (Le cinéma selon Bergman, 1970, Editions Seghers). Elisabet Vogler (Liv Ullmann) est une actrice de tragédie. Elle joue Electre au théâtre. Mais un jour, elle ne peut plus sortir un seul mot. Le regard angoissé, elle tourne la tête du public vers les coulisses. Elisabet doit se reposer, quitter le monde, déclare le médecin de l'hôpital à Alma (Bibi Anderson), la jeune infirmière qui va s'occuper d'elle.

Si en début de film (lire le texte sur la séquence pré-générique), seul le visage d'Elisabet est montré, Alma apparaît de plein pied à l'image, elle ouvre cette porte de la chambre d'hôpital où la patiente est allongée. Une chambre glaciale, sans décor, clinique. Elles se saluent poliment. Elles partent ensuite toutes les deux dans une belle maison au bord de la mer. Que faire pour briser le silence, pour ne pas se sentir seule, est l'interrogation d'Alma. Elle va parler d'elle, dans un flot ininterrompu de monologues qu'Elisabet écoute. Alma parle d'elle, de sa vie d'infirmière, de son couple bancal, de son désir (ou non) d'enfant. Alma a une vie banale. Les mots se succèdent comme les images de la séquence pré-générique se suivaient. Les deux femmes se promènent, font quelques activités, mangent, bronzent, dorment, lisent, écrivent.

Alma veut percer le secret de l'actrice. Lors d'un passage en ville, Alma ouvre et lit les lettres qu'Elisabet a écrit. L'infirmière y est décrite avec un certain mépris, un mépris de classe. Elisabet l'étudie pour un éventuel rôle, elle étudie la vulgarité d'Alma, qui la fascine autant qu'elle la dégoûte. Elle veut passer d'Electre à la masse laborieuse. Tout cela décontenance Alma qui, de retour à la maison, veut des explications. Elle se heurte à un mur de silence. Un verre se brise, Elisabet marche sur les bris de verre et se coupe le pied. Le film se brise dans le même temps, l'image de la pellicule se fragmente, la bobine se met à brûler, comme cela arrivait parfois dans les projection en 35mm.

Ce qui va pousser enfin Elisabet a sortir son premier mot (un non angoissé), c'est une violente dispute où Alma, après lui avoir reproché d'avoir nié avoir parlé plus tôt, poursuit Elisabet dans la maison et la menace avec de l'eau bouillante. Avant qu'elle ne puisse révéler le mal qui la ronge depuis des années, Elisabet ouvre un livre où une photo sert de marque page. Cette photo est celle d'enfants juifs arrêtés par le nazis. Comme pour la guerre du Viet Nam illustrée par l'extrait de film de ce moine qui s'immole à Hanoï, Elisabet se sent impuissante face aux désastres de l'humanité. Que peut Electre face à la guerre ? Rien, autant se taire.

Une fois les masques tombés, le processus d'identification entre Elisabet et Alma va se prolonger. Ingmar Bergman introduit dans Persona des scènes de rêve. Ce sont toutes ces séquences où les deux personnages sont côte à côte et s'assimilent l'une l'autre. Elisabet caresse les cheveux d'Alma. L'époux d'Elisabet (Gunnar Björnstrand) parle à Alma comme si elle était sa femme. Sans doute l'image la plus célèbre de Persona, avec les visages de Liv Ullmann et de Bibi Anderson de face et de profil. Le visage des deux femmes en surimpression renvoyant à ceux de la séquence pré-générique caressés par le garçon. L'un des derniers plans du film montre une caméra sur une grue, tout cela était le film cerveau d'Ingmar Bergman.

Pour prolonger le plaisir de Persona, il est possible de se plonger dans le travail du chef opérateur du film Sven Nykvist sur le site L'Antre de Jean Charpentier. C'est un ami.
















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