J'ai
profité de ma pause d'écriture d'une douzaine de jours pour aller
voir quelques films rares au Festival Play It Again, entre autres
Moi, un Noir (Treichville) de Jean Rouch, 60 ans d'âge, film
mêlant adroitement fiction et documentaire. L'ethnologue français
filmait déjà l'Afrique depuis une dizaine d'années, quand les pays
qu'il visitait étaient encore colonies françaises. Dans Moi, un
Noir, il tourne, en couleur, caméra à l'épaule, dans le
quartier de Treichville d'Abidjan, la capitale de la Côte d'Ivoire.
Treichville est une ville nouvelle, à la française, avec ses
immeubles modernes, ses rues et avenues rectilignes (qui ont toutes
des numéro, « comme à New York ou Chicago »). Moi,
un Noir serait une volonté de faire un western africain avec ses
deux héros au milieu d'une ville qui vient tout juste d'émerger de
terre.
Dans
ces quartiers neufs, Jean Rouch (qui scande son film avec chaque
nouveau jour comme autant de chapitres) suit deux amis. Ils sont
Nigériens, des migrants venus chercher un peu de travail à Abidjan
et qui errent dans les rues. Moi, un Noir n'est pas filmé en
son direct, c'est une voix off qui se fait entendre. Les acteurs se
donnent des noms connus. Oumarou Ganda sera Edward G. Robinson (et le
personnage principal du film) et parfois Edward G. Sugar Ray
Robinson. Petit Touré sera Eddie Constantine. Mademoiselle Gambi
sera Dorothy Lamour. Cette manière de se donner des noms connus
évoque celle de Jean-Luc Godard dans ses films (ce sera le cinéaste
suisse qui écrira sur Moi, un Noir dans les Cahiers du
cinéma), on sent l'influence de Jean Rouch sur son cinéma.
Les
enseignes des commerces ont des petits airs de Paris, ce restaurant
annonce le programme : « Aliment superbe et bon service ».
Eddie Constantine fait le bonimenteur pour vendre son tissu à
Dorothy Lamour. « Je vais à la mission catholique pour visiter
les jeunes filles qui viennent. Je suis pas catholique, je suis
musulman. » Et Plus tard, Robinson dira d'elle, tandis qu'elle
se fait draguer par un Blanc « elle cause avec moi des mots
d'amour, elle sortira sa robe puisque j'aime voir ses nichons. »
Tous vont se baigner dans la rivière, un moment de liberté pour
oublier qu'ils avaient été enrôlé pour faire la guerre en
Indochine, envoyer les Nigériens pour combattre les Viet-minhs
quelle idée, et ils rejouent à la guerre comme une absurdité de
plus. Le ton était cru en 1957, un ton vrai et farfelu qui conserve
toute sa saveur.
Cette
liberté fictionnelle permet toutes les facéties, le film est d'une
grande énergie, le montage est vif. Les deux amis ne cessent jamais
de se déplacer, l'un plutôt bien habillé (à l'occidental),
l'autre portant une chemise toute déchirée dans le dos. Ils
racontent leur quotidien dans Abidjan, le coût élevé de la vie, le
chômage, la drague, les bains dans la rivière, c'est la partie
documentée du film. Un état des lieux de la Côte d'Ivoire se
dessine quelques mois après l'indépendance, c'est un document
précieux et osé. Les deux hommes n'ont pas leur langue dans leur
poche (on parle vrai et on discute beaucoup), et Jean Rouch n'a pas
les yeux fermés, il scrute les corps des femmes et des hommes. Le
film n'a pas vieilli. Ça me donne envie de me replonger dans l’œuvre
du cinéaste dont on pourra fêter le centenaire de la naissance ce
31 mai.
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