mardi 4 juin 2019

Juliette des esprits (Federico Fellini, 1965)

Jusqu'à présent Giulietta Masina avait des cheveux gris et n'existait devant la caméra de son mari et des autres cinéastes qu'en noir et blanc, mais dans Juliette des esprits, elle apparaît aux spectateurs en couleurs. Federico Fellini joue d'abord avec le public, il ne montre pas tout de suite son visage mais uniquement celui des deux petites bonnes qui s'affairent derrière leur maîtresse. Mieux, Juliette porte sur ses cheveux un porte-perruque, elle ne sait pas si elle va porter des cheveux noirs ou blonds. Finalement, elle garde sa chevelure rousse.

Ce soir-là quand commence Juliette des esprits, elle fête son anniversaire de mariage. Elle a tout fait préparer, une table, deux couverts, des bougies, mais le mari tarde à arriver et quand il arrive non seulement il semble avoir oublié, s'en excuse aussitôt dans la pénombre mais en plus débarque avec une demi-douzaine d'amis, des semi mondains, des gens bariolés qui ne vont cesser de traverser le cadre quand la timide Juliette, avec son petit sourire en coin, reste bloquée, bouche bée devant tout se monde qui s'agite, qui se presse pour s'amuser et trinquer.

Dans sa grande tenue blanche, Juliette se pose comme une épouse virginale, candide, sur laquelle tout glisse. Cette robe blanche, Federico Fellini va se charger de la transformer pour que son héroïne mûrisse, s'épanouisse et cela passe par une séance nocturne de spiritisme qui a lieu dans sa grande maison entourée de pins parasols si typiques de Rome, bien que l'ensemble soit tourné, comme toujours chez le cinéaste italien, à Cinecittà. Du noir et blanc de sa tenue, Juliette va découvrir la couleur, le dessein ultime de Juliette des esprits.

Aux amis excentriques qui se déploient dans l'ensemble du cadre succèdent les membres de la famille de Juliette, ses sœurs et sa mère, cette dernière est incarnée par Caterina Boratto, l'une des terribles conteuses de Salo ou 120 journées de Sodome. Ce qui frappe dans cette famille est son hétérogénéité, la minuscule et rondelette Juliette au milieu de ces grandes perches snobinardes, si apprêtées, si fardées, si coquettes quand Juliette reste au naturel. Elle dénote dans cette famille qui la traite comme une moins que rien.

Giorgio (Mario Pisu) ne traite son épouse guère mieux. Elle engage des détectives pour savoir ce qu'il en est, et oui, il a une maîtresse. Paradoxalement, elle se sent libre dès qu'elle l'apprend et décide d'aller à la rencontre, pour la première fois de sa vie, des autres. En tout premier lieu de sa voisine, une femme libre et extravagante. La première fois qu'elle tente de lui parler, Federico Fellini la montre sur la plage dans une scène qui évoque le cinéma japonais avec son palanquin porté par des amis de cette voisine.

La nature est elle aussi digne d'un film japonais, tout à la fois sauvage et apprivoisée, telle Juliette qui porte son petit chapeau blanc, cette ombrelle verte que tiennent ses deux filles jumelles. Les arbres et les fleurs illustrent dans une volonté superbe et sublime d'illuminations et d'enluminures bariolées. Parmi toute cette nature vivante, un saule pleureur apparaît à plusieurs reprises dans le parcours de Juliette, sa verdeur ne cesse de s’accroître tandis que l'épouse trompée commence à se libérer, à envisager une aventure amoureuse et s'amuse en haut d'un pin avec sa voisine.


Pour tromper son ennui, pour mettre à mal la liaison de son époux, pour répondre à la mesquinerie de sa mère, Juliette plonge dans la rêverie qui prend la forme de scènes fantasmatiques, de flash-back sur son enfance douloureuse où la religion est brocardée avec force. C'est cela que j'aime dans le cinéma de Federico Fellini, cette montée douce vers une autre réalité proche du délire, de la folie, d'ailleurs à plusieurs moments, Juliette pense devenir folle, mais au fin du fin, son petit sourire malicieux apporte une quiétude méritée.


































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