mardi 18 décembre 2018

Une affaire de famille (Hirokazu Kore-eda, 2018)


Au milieu d'Une affaire de famille, une belle scène décrit toute la puissance du cinéma de Hirokazu Kore-eda. C'est l'été, toute la famille est réunie dans la maison et dîne. La nuit est tombée, la grand-mère (Kiki Kirin) est sur le perron, faisant dos aux autres, elle commence à boire une bière fraîche. Soudain, le son d'un feu d'artifice retentit. Le père (Lily Franky) sort, constate qu'on ne voit pas « la pivoine ou le saule pleureur » des feux qui explosent dans le ciel, il les imagine. Puis toute la famille rejoint la grand-mère, la caméra s'élève, filme ce bout de quartier, on découvre pour la première fois la petite maison isolée au milieu d'immeubles, faiblement éclairée par la lampe de la pièce unique.

Voilà tout, plutôt que filmer des moments forts et éclatants qui créeraient autant de scènes d'anthologie, ces fameuses scènes paroxystiques que l'on peut raconter à tous pour montrer la force du propos, il en enregistre les échos qui se répercutent sur toute cette famille. Dès la scène d'ouverture, sur une douce musique de jazz, Hirokazu Kore-eda fait semblant de faire un plan séquence pour abandonner cette idée et se contenter de suivre ce gamin Shôta (Kairi Jyo) et son père en train de chaparder, suivant un rituel bien établi (les gestes porte-bonheur de Shôta, pure superstition) et une chorégraphie réglée pour que le commerçant ne repère qu'on lui pique ses affaires.

Sur le chemin du retour, fiers de leur bonne pêche, ils aperçoivent une gamine (Miyu Sasaki) abandonnée à son sort sur son balcon, pas du tout habillée pour le froid qui sévit en ce début d'hiver. Il n'en faut pas plus pour que le père l'embarque avec lui. La famille ainsi s'agrandit d'un nouveau membre, la petite Yuri – qui en fait s'appelle Juri – et que la mère (Sakura Andô) va rebaptiser Rin, non sans avoir tenté d'autres prénoms. Rin fait désormais partie de la famille et avec justice puisque la mère constate qu'elle a été brimée, qu'elle porte des traces de coups sur les bras. Les voilà six désormais puisque vit aussi Aki (Mayu Matsuoka), la grande sœur, six à habiter dans ces quelques mètres carrés qui font une enclave utopique.

Depuis Maborosi et After life (ses premiers films que j'avais découverts au cinéma en 2000), l'extrême délicatesse du cinéaste pour explorer la famille désaccordée, comme on le dirait d'un piano – la musique de Haruomi Hosono le laisse par ailleurs entendre avec étonnement, n'a jamais fait défaut à sa mise en scène. Paradoxalement, la violence des rapports sociaux ne cesse de menacer l'équilibre précaire de cette famille. Les boulots de la mère et de la sœur sont des exemples frappants de cette violence de la vie quotidienne, la première travaille dans un pressing et va se faire virer, la deuxième est call-girl et tente de rencontrer le jeune homme à la timidité maladive, un certain client N°4. La description du métier de call-girl est clinique, glaçante.

C'est justement dans cette opposition que réside la mise en scène de Hirokazu Kore-eda, comme il le faisait déjà dans Nobody knows en 2004, tabler sur un dérèglement total des repères sociaux pour en inventer de nouveaux. L'arrivée en fin de film des services sociaux sonne comme une injustice, ils ne cessent de proclamer un famille modèle, un nœud naturel et biologique que le père et la mère (dont on ne connaîtra jamais les noms) ont fait exploser. Dans un film social, à grand renforts de musique larmoyante, cette famille aurait été condamnée, un cinéaste édifiant aurait créer un suspense où les deux enfants seraient mis en danger, histoire de faire ces fameux moments de force, Hirokazu Kore-eda choisit le calme au risque parfois de la banalité, vite balayée dans la deuxième heure où les bouleversements viennent rebattre les cartes.

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