dimanche 12 juillet 2015

Une femme est une femme (Jean-Luc Godard, 1961) 2/2

Light, camera, action, sont les premiers mots que l'on entend après le générique d'Une femme est une femme. Jean-Luc Godard fait ici son grand film hollywoodien mais tourné dans le quartier de Strasbourg Saint-Denis. Il filme le quartier comme jamais cela n'avait été fait auparavant et porte avec une force documentaire inouïe ces images cinémascope (son premier film en couleurs) des passants, des boutiques, des immeubles et de l'arc de triomphe local. Ce Paris de 1961, ce quartier avec ses nombreux passants qui traversent les passages cloutés (avant que les clous sur les pavés ne soient remplacés par de simples bandes blanches) c'est le Paris et le quartier d'Angela (Anna Karina).

Elle ne fait pas que vivre là, Angela travaille dans son quartier. Elle imagine, comme elle dit à son amie (Marie Dubois) d'être « dans une comédie musicale avec Cyd Charisse et Gene Kelly et une chorégraphie de Bob Fosse ». Plus misérablement, elle fait des strip-teases dans un cabaret dont l'entrée est au fond d'un arrière cour. Oh toutes ses collègues sont sympathiques, joyeuses, elles font des blagues, elles font des tours (l'une passe dans un paravent pour changer illico de tenue) et le patron, Monsieur Jeannot (Gérard Hoffmann) est un type réglo. Même si l'amie d'Angela raconte l'histoire d'une certaine Lola partie à Marseille puis à Buenos Aires, dans un rapide hommage à Jacques Demy.

La musique est de Michel Legrand et Anna Karina chante l'une de ses compositions dans le cabaret, une chanson triste avec la voix fluette a capella de l'actrice et le piano qui repart dès la fin du refrain. La musique du film est plutôt enjouée dès qu'elle sort du cabaret parce qu'Angela respire la joie de vivre. Pourtant, elle a un souci qui consiste à un scénario très basique : elle veut avoir un enfant, mais son mari Emile (Jean-Claude Brialy) n'en veut pas. Angela se fera faire un enfant par le premier venu. Alors Emile a une idée, demander à Alfred (Jean-Paul Belmondo). Tout le film repose sur cette envie d'enfant, c'est le leitmotiv d'Angela, avec Emile qui fuit et Alfred qui tente de séduire la femme de son ami.

La Nouvelle Vague est présente plusieurs fois avec des références aux films. Outre Lola, il est évoqué plusieurs Tirez sur le pianiste : Marie Dubois mime le film, coups de révolvers et pianotage de ses mains, puis dans le jukebox, Angela demande à Alfred de mettre un 45 tours de Charles Aznavour. On entend « Tu t'laisses aller » (deux fois) et on voit la pochette de Tirez sur le pianiste. Dans un café, Jean-Paul Belmondo parle à Jeanne Moreau, dialogues : « Comment ça va avec Jules et Jim ? » demande Alfred, « Moderato » répond-elle. A la télé, il passe un film d'Agnès Varda, Alfred veut voir A bout de souffle et chez le marchand de journaux, on repère sur l'étalage une magazine de cinéma avec Zazie dans le métro en couverture.

A chaque acteur est donné un mode de communication différent. Emile c'est le livre, première apparition chez le marchand de journaux, il lit l'Equipe et d'autres journaux (on entend régulièrement des voix – sans jamais voir de vendeurs – de crieurs de titres de journaux), Emile adore le sport, sur le mur de l'appartement il a punaisé des photos de sportifs, il fait du vélo dans l'appartement, il pense beaucoup (ce qu'il pense apparaît au fur et à mesure sur l'écran comme des sous-titres) et échange avec Angela avec les couvertures des livres qui encombrent les étagères. Plus célèbre addition de titres : « toutes les femmes / au poteau ». Mais Angela ne se laisse pas faire et réplique.

Alfred est plus rustre, toujours clope au bec (une gitane maïs), au café, dans la rue, son apparence même est celle d'un gars du coin, alors qu'Emile semble sortir de Saint-Germain-des-Prés. Surtout Alfred est un moulin à paroles, non pas tant pour conquérir Angela, que pour combler le vide, c'est dans un café qu'il raconte à Angela cette histoire d'une fille qui a écrit deux pneumatiques à ses deux amants, histoire que Jean-Luc Godard reprendra dans son sketch un peu paresseux pour Paris vu par. Essentiellement, Alfred passe son temps à attendre un signe de la jeune femme « si je baisse les stores, je reste avec Emile ». Les stores sont baissés. Pas plus qu'avec Emile, Angela ne se laisse faire par le charme loubard d'Alfred.

Comme à son habitude, ce grand appartement d'Angela et Emile contient une longue scène de discutailles dans un film à la temporalité annoncée (ça commence le 10 novembre 1961 et ça se termine le 12 novembre). Angela est une femme d'action, elle fait son lit avec sa propre méthode, elle fait sauter les œufs à la poêle, mais ce qui compte est son indépendance des hommes. Le film est toujours aussi charmant bien que le finale soit répétitif, coloré avec des gags à l'adresse du spectateurs, avec des visiteurs (Dominique Zardi et Henri Attal en faux aveugles) et finalement Angela couche avec les deux hommes. « Tu es infâme » dit Emile, « non, je suis une femme ». Anna Karina commence avec un clin d'œil et finit le film avec un clin d'œil.

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