samedi 12 mai 2018

Plaire aimer et courir vite (Christophe Honoré, 2018)


Dans une courte scène, Arthur (Vincent Lacoste) se promène au cimetière de Montmartre, il rend hommage à quelques morts, Koltès, Dominique Laffin et un long plan s'attarde sur la tombe de François Truffaut. C'est que Christophe Honoré après plusieurs films au formalisme poussif (Les Bien aimés, Métamorphoses, Les Malheurs de Sophie) revient à ce que je préfère chez lui, le romanesque foisonnant, celui de Dans Paris et des Chansons d'amour.

Année 1993 annonce le court générique godardien dans l'âme. Après une présentation symétrique de Jacques (Pierre Deladonchamp) et d'Arthur, (ils fument une cigarette, ils boivent dans le verre de l'autre assis autour d'une table), ils se rencontrent, par hasard, dans un cinéma évidemment, où ils sont venus voir Le Leçon de piano de Jane Campion, Palme d'or 1993. Le cinéma est presque vide ce qui permet qu'ils se rapprochent.

La grande force du film est de laisser la distance entre Jacques et Arthur, ils restent chacun dans leur ville respective pendant presque tout le film. Leur relation est épistolaire, ils s'envoient des cartes postales (geste en hommage à Serge Daney, on marche dans le film, on court pas), ils se passent des coups de fil (longues conversations où ils sont littéralement ensemble), mais surtout Jacques s'entête à vouvoyer son cadet de 13 ans comme s'il était dans un film d'Eric Rohmer.

Arthur est un écrivain en herbe, on lit en lui comme dans un livre ouvert. Isabelle (Sophie Letourneur) la mère du fils de Jacques explique à Arthur que Jacques compartimente sa vie. Arthur ignorait que son amoureux avait un fils, il ignorait même qu'il est écrivain, ce qui donne une scène amusante. Jacques était persuadé qu'Arthur le draguait au cinéma parce qu'il avait été reconnu. C'est sanns doute cette candeur qui l'attache à Arthur.

Le romanesque se développe par petites touches (souvent très drôles) tout autant sorties de l'imaginaire de Christophe Honoré que de ses souvenirs personnels, j'imagine une grande part autobiographique, une authenticité de souvenirs. Un exemple : en plan fixe, Jacques est allongé sur le lit, en slip, Arthur, habillé, est debout, passe derrière et d'un geste lui enlève son slip qu'il met dans sa poche pour garder un souvenir de Jacques.

Les souvenirs sont autant d'objets disséminés dans les décors des appartements deux hommes. L'affiche de Querelle de Fassbinder chez Jacques, celle de Boy meets girl de Leos Carax chez Arthur, des piles de livres (Jacques lit les lettres de Théo à Vincent), des photos d'Hervé Guibert sur le mur de la chambre d'Arthur (un dédale pour s'y rendre). Des magazines de cinéma (pas les Cahiers), tout ça sans que ça ne tourne à la nostalgie.

Et soudain arrive des chansons que seuls les gens nés au début des années 70 peuvent se rappeler, A Rennes, dans un parc, la nuit, Arthur et ses amis entonnent Pump Up The Volume avant que la musique ne surgisse de nulle part. Un jeune Breton pris au stop met le CD de Prefab Sprout lors d'une longue discussion au téléphone entre Jacques et Arthur où le premier demande quel genre d'amant est ce dernier.

Plaire aimer et courir vite évite deux écueils dans lesquels s'enfonçaient Théo et Hugo dans le même bateau de Ducastel et Martineau et 120 battements par minutes de Robin Campillo avec allégresse (autant les comparer puisqu'ils évoquent la rencontre amoureuse fortuite contrariée par le SIDA) : la scène de boite de nuit où les corps en transe se libèrent et les scènes de cul sensuelles où les corps ne font qu'un.

Au contraire, les scènes d'amour se terminent un peu piteusement,(une sodomie dans une chambre d'hôtel d'Amsterdam), les personnages sont maladroits (Jacques avec Marco l'un de ses vieux amis dans une baignoire). Et il y a celui qui ne baise plus du tout, Mathieu (Denis Podalydès), le meilleur ami de Jacques qui habite l'appartement au dessus. Trois génération se superposent pour envisager l'amour.

Plus que Pierre Deladonchamps et Denis Podalydès (j'ai peu parlé de son personnage de critique de cinéma, tant pis), Vincent Lacoste emporte tout. Fabuleuse séquence dans l'appartement de Mathieu. Assis sur le canapé entre Mathieu et Jacques, Arthur soliloque sur « les pédés en général », c'est très fort. Le dernier plan lui est consacré, un superbe regard caméra aussi beau que ceux d'Anna Karina ou de Jean-Pierre Léaud. Christophe Honoré a trouvé son acteur miroir.

Aucun commentaire: