vendredi 6 octobre 2017

Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1968)

« Arrivo domani », le télégramme qu'apporte en sautillant le postier Angelino (Ninetto Davoli) ne comporte que deux mots. Il arrive demain ce visiteur que joue Terence Stamp, il n'a pas de prénom ni de nom, il débarque tel un ange habillé tout en blanc, les yeux bleus perçants, le sourire enjôleur. On l'avait repéré dans une réception mondaine où il semblait avoir observé cette famille bien propre sur elle. Ils sont tous assis à table dans leur très grande demeure d'un quartier bourgeois et tous semblent arrêtés de stupéfaction à cet annonce que le messager vient de leur donner. Une bonne famille bourgeoise dont les prénoms seront donnés au compte goutte.

Le théorème est le suivant, un inconnu arrive dans une maison, il séduit chaque membre qui révèle sa personnalité profonde et détruit ce cadre familial. C'est la petite bonne Emilia (Laura Betti) le personnage le moins loquace qui se voit effleurer la première. La fille Odetta (Anne Wiazemsky) aux chandails aux couleurs chatoyantes, le fils Pietro (Andrés José Cruz Soublette) petit rouquin puceau, la mère Lucia (Silvana Mangano) oisive et le père Paolo (Massimo Girotti) patron d'une usine. Le visiteur n'a rien besoin de faire, il est là, il est le seul à les regarder, à faire un peu attention à chacun d'eux.

Certes, les deux enfants ont des amis, on découvre que Odetta a des amies et sans doute un petit copain, tout comme Pietro a des camarades avec qui il fait du sport et une copine. La promiscuité entre Pietro et le visiteur, ils dorment dans la même chambre, crée une proximité. Le visiteur décide de dormir entièrement nu puis va se glisser dans le lit du jeune homme. Dans le jardin, le visiteur promène le chien avec pour seule tenue un short, ce qui aiguise le désir de Lucia, qui perd son aplomb de grande bourgeoise. Odetta prend des photos de son père et du visiteur qui prennent le soleil dans le jardin.

Un beau jour, le messager sautillant revient dans la demeure avec un nouveau télégramme qu'il remet à Emilia. Le visiteur doit s'en aller. Au beau milieu de son film, le personnage disparaît du récit. Chaque personnage, désespéré par ce départ, aura discuté avec le visiteur, confessant avec peu de mots (le film est très avare de dialogues) la révélation de leur vraie personnalité, de leur changement profond, de leur vraie diversité. Le père a une longue discussion au bord d'un lac avec le visiteur « tu es en train de tout détruire ». C'est ce que va montrer Pier Paolo Pasolini dans la deuxième moitié de Théorème.

La joyeuse Odetta, après avoir regardé les photos prises du visiteur, tombe dans la catatonie. Le sportif Pietro se lance dans la peinture abstraite, quitte la maison et aime les hommes. La chaste Lucia prend sa petite Fiat 500 et tourne en ville à la recherche de clones du visiteur pour coucher avec eux. Le patron Paolo quitte tout, enlève ses vêtements en pleine gare et décide de donner son usine à ses ouvriers. La bonne Emilia a le changement le plus radical, elle retourne à la ferme de ses vieux parents et devient une ermite créant des miracles. Théorème est un film sur la foi, l'un des plus beaux de Pier Paolo Pasolini.


Anne Wiazemsky est décédée hier, elle n'a qu'un petit rôle, elle quitte le film au bout d'une heure. Elle est doublée en italien, comme les autres acteurs. Elle passe son temps à courir dans Théorème jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus coincée dans son lit, le regard fixe et la main fermée sur elle-même. J'aime beaucoup Théorème aussi pour la réflexion critique qu'il a procuré à Serge Daney (Cahiers du cinéma N° 212, mai 1969) qui commence ainsi « on sait de plus en plus qu'un film ne raconte jamais autre chose que sa propre genèse (tournage, préparation, confection », l'un de ses premiers textes théoriques de cinéfils.


































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