dimanche 26 juin 2016

Soupe au canard (Leo McCarey, 1933)

Le film le plus court des Marx Brothers est celui tourné par Leo McCarey. Lors d'un long entretien accordé aux Cahiers du cinéma (N°163 février 1965), le cinéaste avait du mal à comprendre l’engouement de Serge Daney et Louis Skorecki pour Soupe au canard qu'ils tenait pour le meilleur film des Marx « Je ne l'aime pas tellement ». Leo McCarey préférait ses films sentimentaux à ses comédies où il n'était qu'un simple exécutant. Mais surtout Leo McCarey n'aimait pas Soupe au canard pour une raison plus prosaïque : le film n'a pas marché. Pour lui, un bon film est un succès au box-office, il ne cessera de le répéter au court de cet entretien qui tourne souvent au dialogue de sourd, un peu à la manière des discussions absurdes entre Groucho et Harpo.

Dernier film où les quatre frères jouent ensemble, Soupe au canard se situe dans un pays imaginaire, la Freedonia où la très riche Madame Teasdale (Margaret Dumont) demande, en échange d'un copieux soutien financier, que Rufus T. Firefly (Groucho Marx) devienne chef du gouvernement. Le Freedonia a un hymne national qui est chanté plusieurs fois dans le film, tout d'abord in extenso dans la scène d'ouverture à grand renfort de danseuses et de musiciens habillés comme dans une comédie musicale d'Ernst Lubitsch (Le Lieutenant souriant 1931). Puis seule la rengaine Hail hail Freedonia land of the brave and free est entonnée chaque fois que Groucho rentre dans le palais présidentiel.

Le comique de Groucho fonctionne toujours avec ses dialogues et particulièrement dans l'humiliation de Madame Teasdale son souffre-douleur. Elle s'est entichée de lui mais il n'en veut qu'à son argent. Il se moque des manières mondaines de la dame et plus encore, il insulte l'ambassadeur de Sylvanie, Trentino (Louis Calhern) ce qui mènera à la guerre entre les deux pays. Le ministre de la guerre choisi par Groucho est Chicolini (Chico Marx), vendeur de cacahuètes. Zeppo se contente d'être le secrétaire particulier de Groucho. Harpo est le conducteur du side-car qui sert de véhicule de fonction. Par deux fois, Harpo démarre la moto laissant Groucho seul et dépité. La troisième fois, Groucho prend les devants, s'assoit sur la moto, mais Harpo file seul dans le panier du side-car.

La meilleure scène de Soupe au canard est la séquence muette et visuelle du miroir. Groucho est en chemise de nuit et compte rejoindre Madame Teasdale. Trentino a engagé Chico et Harpo pour fomenter un complot (ce qui n'empêche pas Groucho de les avoir embauchés, on n'en est pas à une incohérence près, au contraire). Harpo a cassé le miroir du palais et pour que Groucho ne s'en aperçoive pas, il porte les lunettes rondes et barbouille au dessus de ses lèvres une moustache. Groucho et Harpo reproduisent les mêmes gestes. Puis, c'est Chico qui arrive de l'autre côté du miroir. Ce qui est extraordinaire dans cette belle séquence est de se rendre compte que les frères sans leur accoutrement (les chapeaux de Chico et Harpo) sont tout à fait méconnaissables. D'ailleurs, Soupe au canard est le seul film où Harpo ne joue pas de la harpe, Chico ne joue du piano, comme s'ils abandonnaient leur personnalité.




















jeudi 23 juin 2016

Insiang (Lino Brocka, 1976)

Cette semaine, hasard du calendrier des sorties, deux films totalement opposés ont pour cadre les bidonvilles. Je commence par Insiang que Carlotta a entièrement restauré. Le film a 40 ans, toutes ses dents, et n'a pas pris une ride. Je ne connais pas les films de Lino Brocka, et à peine le cinéma philippin, mais celui-là a du mordant. La première séquence donne le ton. Le tout premier plan est celui d'un cochon qui se fait égorger. Et un porc qu'on trucide, ça fait un boucan du diable, ça hurle, ça couine, additionné au vacarme assourdissant des machines qui dépiautent les carcasses des porcs, crament leurs poils et les transportent d'un coin à l'autre de l'abattoir. Seuls des hommes travaillent ici, les corps en sueur.

Insiang, c'est le prénom de l'héroïne, superbe jeune femme aux yeux marrons pétillants mais tristes qu'incarne Hilda Koronel. Elle déambule à travers les maisons de planches et de tôles, au milieu des habitants d'un bidonville de Manille. Pendant qu'elle rentre chez elle, le générique se déroule et la musique accompagne ses pas, une douceur s'incarne à l'écran. Son visage est aussi calme que la porcherie était chaotique. Quand elle arrive chez elle, la fureur reprend de plus belle. Sa mère Tonya (Mona Lisa), petite femme maigre hurle contre tout le monde. Et les enfants de tout âge envahissent la pièce unique de la maison.

Pour bien montrer l'autoritarisme de cette mère, Lino Brocka commence son récit par une grosse dispute familiale où Tonya reproche à sa belle sœur venue habiter à la ville après avoir quitté la campagne de ne jamais rapporter d'argent, que ses enfants mangent trop et que le riz coûte cher et que les vêtements que les gamins portent sont à elle. La belle sœur, la propre tante d'Insiang décide de foutre le camp à toute vitesse. Elle emballe ses maigres biens, enlèvent la robe à sa gamine et le pantalon du mioche qui se retrouvent nus au milieu du chemin. Les deux mères s'engueulent et la tante finit par partir au grand désespoir d'Insiang.

Car si Insiang est triste du départ de sa tante, c'est qu'elle parvenait à faire tampon à la fureur de Tonya. Ce que cette dernière reproche autant à sa belle sœur qu'à sa fille, c'est qu'elles sont du sang du père, l'ancien mari de Tonya parti avec une autre femme. Voir chaque jour sa belle famille lui rappelle son abandon, lui rappelle qu'elle est désormais une femme célibataire, lui rappelle sa vieillesse. Tonya n'enferme pas sa fille mais elle lui interdit de fréquenter les garçons car elle pense qu'elle a le démon du sexe dans le sang. La violence des rapports entre la mère et la fille est ce qui est le plus troublant dans Insiang.

Alors que fait Insiang toute la journée ? Elle accomplit toutes les corvées ordonnées par sa mère. Faire la bouffe, le repassage, livrer le linge repassé aux clients et faire les courses, souvent à crédit. Là, elle peut un peu s'évader. Elle discute à la boutique, le deuxième décor avec la maison d'Insiang, du film. Le magasin est tenu par Ludy (Nina Lorenzo), une fille de son âge. Son personnage est le chœur antique de cet immense mélodrame qu'est Insiang, elle commente tout ce que l'on voit, elle sait toujours où se trouve chaque personnage et elle apporte un peu de réconfort à son amie qui n'esquissera un sourire que lors qu'elle sort de chez elle.

Insiang est une belle jeune femme et trois hommes lui tournent autour. Son amoureux officiel est Bebot (Rez Cortez), de son âge, grand gars aux cheveux bouclés dont Lino Brocka filme la peau nue. Bebot est mécanicien mais préfère fanfaronner avec ses amis, boire et parier. Le deuxième est un amoureux transi, Nanding (Marlon Ramirez) est le frère de Ludy, incapable de déclarer son amour à Insiang, il s'enferme dans le magasin à espérer qu'un jour Bebot l'abandonne. Le troisième est Dado (Ruel Vernal), l'homme qui égorgeait le cochon en ouverture du film. Dado se trouve être le nouvel amant de Tonya, elle pourrait être sa mère.

Tout le mélodrame, appuyé par une superbe musique, se noue autour de ces six personnages, trois femmes et trois hommes. Ils vont tenter de discuter, essayer de s'aimer, croire qu'ils peuvent vivre ensemble, mais ils vont se cogner à la réalité des Philippines et jamais pouvoir s'y échapper. La visite comique d'une mère et de sa fille à la boutique est l'une des scènes qui montre qu'aucun espoir n'est possible. Cette fille participe à tous les jeux télé auxquels sa mère l'inscrit dans l'espoir de sortir du bidonville, cette télévision du dictateur Marcos et de sa femme qui vendaient du rêve bon marché. Insiang a bien compris que ce rêve n'existe pas.

Je n'en dis pas plus, il faut aller voir Insiang si un cinéma le projette près de chez vous.

Le Professeur de violon (Sergio Machado, 2015)

Cette semaine, hasard du calendrier des sorties, deux films totalement opposés ont pour cadre les bidonvilles. A l'autre bout du monde, voici les favelas de São Paulo du Professeur de violon. On est très loin de la rage de Lino Brocka et pourtant la misère est encore présente, violente et sourde. En 40 ans, rien n'a changé. Cet aimable film brésilien conte une histoire « inspirée de faits réels », comme le clame l'affiche, d'un joueur de violon (Lazaro Ramos) tellement pris par son trac qu'il rate le concours pour rentrer dans l'orchestre philharmonique de São Paulo. Lui qui a réussi, à force de travail, à s'extraire de sa condition, à gravir les échelons, risque de se retrouver sans le sou. On lui propose un boulot d'appoint, dans une association sociale : donner des cours à des jeunes. Mais ces jeunes ne sont pas des enfants, contrairement à ce qu'il pensait.

Et aucun d'eux ne sait vraiment jouer du violon ou d'un quelconque instrument. Pas encore adultes mais déjà plus des ados. S'ils sont là, c'est pour faire leurs heures d'intérêt général et pas aller en prison. Le scénario du Professeur de violon est cousu de fil blanc, l'apprivoisement mutuel, les sympathies qui commencent avec deux ou trois jeunes parmi la troupe, les premières désillusions le tout enrobé avec des gangsters qui surveillent le prof, les parents qui veulent que leurs enfants aillent travailler et la tentation de l'argent facile grâce au crime. Les jeunes appellent le prof Obama, il tirera la gueule pendant la moitié du film puis retrouvera le sourire. Bien façonné à la Hollywood, plutôt bien joué, avec quelques moments drôles et d'autres qui cherchent à faire chialer le spectateur, Le Professeur de violon est ce qu'on appelle un film social.

mercredi 22 juin 2016

A bout portant (Donald Siegel, 1964)

Dans le coffret La Collection cinéma cinémas, deux reportages ont pour objet A bout portant, ceux autour de Don Siegel et d'Angie Dickinson, de quoi éveiller ma curiosité. Le générique du film, tout en couleurs rouge sang, est très beau et n'est pas sans me rappeler l'imagerie des films de gangsters de Seijun Suzuki auquel je suis plus habitué que les polars américains. La sophistication de la mise en scène de Donald Siegel (ainsi qu'il est nommé dans le générique) prend souvent le pas sur le récit, somme toute classique.

Lee Marvin et Clu Gulager sont respectivement Charlie et Lee, duo de tueurs à gages portant des lunettes noires, impeccablement coiffés, revêtant de beaux costumes. Dans le cadre, parfois oblique histoire de bien rappeler à quel point ils sont hors contrôle, Charlie cause, pose des questions et flingue et Lee tourne autour de lui, comme dans un ballet, se saisit des objets, hume une fleur, mange un bout avec un sourire mutin. Etrange duo, sont-ils simples associés, père et fils ou, et pourquoi pas, un couple ?

Les deux tueurs rentrent dans une école pour aveugles. Fabuleuse scène d'ouverture où ils avancent avec leurs lunettes noires au milieu d'aveugles aux yeux morts, mais eux sans lunettes. Leur cible : Johnny North (John Cassavetes), l'un des professeurs de l'école. A mon grand étonnement, il est tué dans les cinq premières minutes du film. Et au grand étonnement de Charlie et Lee, il se laisse tuer, sans rien dire, sans protester avec un léger rictus de contentement. Les deux tueurs vont devoir laisser tomber leurs lunettes noires pour éclaircir ce mystère.

A bout portant est construit autour de plusieurs flashbacks au gré des rencontres avec ceux qui ont connu Johnny North. Première rencontre : Earl (Claude Akins) le mécanicien. North aime les bolides et fait des courses de voiture. Sur un circuit, il fait la connaissance de Sheila Farr (Angie Dickinson) qui l'allume comme une durite dans un moteur à explosion. Earl ne voit pas d'un bon œil les visites de cette croqueuse d'hommes, femme libérée qui aime aussi la vitesse et n'hésite pas à bousculer Johnny dans les virages dans une course de kart.

Deuxième rencontre : Mickey Farmer (Norman fell) que Charlie connaît bien. Mickey est le bras droit de Jack Browning (Ronald Reagan, c'est le première fois que je vois un de ses films, quel médiocre acteur), un ancien filou devenu promoteur immobilier. Browning est le régulier de Sheila, et on comprend vite que tout tourne autour d'elle. Et petit à petit, Charlie et Lee commencent à comprendre ce qui unira les quatre hommes et la femme : le braquage d'un convoi postal qui transporte un million de dollars. Browning est le cerveau, North est le conducteur.

Don Siegel dresse le portrait d'hommes et d'une femme englués dans une sale histoire. Et pour montrer cela à l'écran, il multiplie les fluides (sueur pour Mickey ou Earl), la crasse (North a le visage plein de cambouis), les coups (Sheila se fait gifler et son visage est tuméfié plusieurs fois), le sang (sur les chaussures de Charlie). Il n'y a guère que Ronald Reagan qui garde sa coiffure bien gominée pendant tout le film à grands coups de gros plans, comme s'il était le seul à ne pas avoir compris qu'il est dans un pastiche. Seymour Cassel fait un court passage en fin de film.
























mardi 21 juin 2016

Ça t'la coupe - Girl shy (Fred Newmeyer & Sam Taylor, 1924)

Girl shy fait partie de la veine romantique d'Harold Lloyd, comme Le Talisman de grand-mère, où son personnage est extrêmement timide, incapable de parler à une fille. En l'occurrence, Harold est ici atteint qu'un bégaiement particulièrement handicapant. Il n'arrive jamais à finir la moindre phrase, il a même du mal à regarder une dame arriver dans la boutique où il travaille. Il est tailleur pour dames dans le magasin de son oncle qui sort un sifflet pour arrêter son neveu de bégayer. Comment filmer le bégaiement dans un film muet ? Les intertitres ne sont pas utilisés (avec les lettres qui se répéteraient par exemple), tout se joue avec le visage d'Harold Lloyd, ses mimiques et le comique se poursuit jusqu'à ce coup de sifflet.

Harold est timide mais il se voit comme un grand séducteur. Il a écrit un livre sur l'art de la drague. Les séquences fantasmées où il décrit ses prétendues conquêtes féminines montrent un tout autre Harold. Il est alors ce personnage d'insupportable capricieux et arrogant. Le but du film est de parvenir à un équilibre entre ces deux facettes. Harold présente ce livre à un éditeur de Los Angeles et quitte pour une journée son patelin. L'éditeur le reçoit bien gentiment mais à la lecture du manuscrit, tout le monde se met à rire devant le ridicule des chapitres. Les secrétaires font semblant de se pâmer devant Harold qui ne rend pas compte qu'on se moque de lui. Si le livre n'est pas pris au sérieux pas l'éditeur, il pourrait être publié comme un livre comique, histoire de se faire un peu d'argent.

Dans ce train pour Los Angeles, Harold a rencontré Mary Buckingham (Jobyna Ralston) dont le patronyme dit bien qu'elle est une jeune femme riche. Le matérialisme de leur romance, coup de foudre spontané, se concrétise avec deux boites de biscuits vides qu'ils se sont échangées. Une fois séparés, les tourtereaux contemplent ces boites et se rappellent leur amour. Jusqu'à présent, c'est le meilleur film d'Harold Lloyd que j'ai vu. Les 20 dernières minutes sont composées d'une course poursuite effrénée, mise en scène comme un mouvement perpétuel. Harold Lloyd change de nombreuses fois de véhicule : train, voiture, cheval, moto, tramway. Tous les obstacles, toutes les personnes qui se trouvent sur son chemin constituent autant de gags hilarants. Je trouve émouvant, lors de ces séquences en décors naturels loin des studios, de découvrir le Los Angeles de 1924.