samedi 28 mars 2020

Nouvelle vague (Jean-Luc Godard, 1990)

Au moment de la présentation des deux dernières parties des Histoire(s) du cinéma à Un certain regard (Cannes 1997), il était sorti un double CD avec l'intégralité de la bande sonore de Nouvelle vague. Musique. Dialogues. Son. Le son plus que l'image, pour reprendre l'une de ses anciennes formules de la décennie 1970 Son + Image. Je ne sais pas quel effet ça peut faire sans les images de la Suisse, sans Alain Delon et les autres acteurs, sans les fleurs et les arbres parce que déjà avec l'ensemble du film, c'est pas simple.

Rappel : le rythme des productions des films du cinéaste s'est ralenti avant la sortie de Nouvelle vague. Deux films tournés en 1987, Soigne ta droite et le longtemps invisible King Lear produit par la Globus, sorti seulement en 2002 et encore très confidentiellement. Deux moyens-métrages toujours invisibles, des commandes commerciales (Le Rapport Darty et Puissance de la parole pour France Telecom). Bref, faire un film avec Alain Delon, lui aussi dans une pente descendante, a suscité un regain d'intérêt.

Delon est double, le film procède à un récit en miroir. Le premier qui apparaît est un Alain Delon égaré dans la campagne, effrayé par des voitures qui foncent sur la route. Dans ses quelques films suisses, la voiture est présente comme jamais. C'est le son des moteurs, des klaxons, des portes qui claquent qui prend une part importante dans la bande son. C'est assourdissant ces bruits, ils sont violents parfois et ils coupent les dialogues des acteurs, encore plus que d'habitude, laissant n'entendre que ce que Godard veut nous faire écouter.

En pull coloré, en débardeur, en short, en t-shirt blanc, Alain Delon n'a pas habitué les spectateurs à venir dans le cadre vêtu comme ça. Sauf dans Notre histoire de Bertrand Blier. Son air hébété, apeuré, candide est également inhabituel. Dans la première partie, il subit, il se tait souvent, ce sont les autres qui parlent, qui giflent les femmes, qui avancent. Alain Delon se contente de rester sur place. Dans la deuxième partie, il redevient Delon, l'homme en costume, solide comme un roc, patron de l'usine.

La nature est au milieu de ces voitures. Le lac, les routes de campagne et devant la grande maison, le jardinier que joue Roland Amstutz ne fait pas que s'occuper des fleurs et des arbustes. Il soliloque de la philosphie. Il le fait comme dans un film de Straub et Huillet, ceux des déclamations dans la nature, Noir pêché, La Mort d'Empédocle, une vague qui se creusera plus encore à partir de 2002 dans les films des Straub. J'y vois moins un hommage qu'un clin d’œil amusé, les cinéastes Godard et Straub sont totalement sur la mise en scène dans la nature.


Le film est scandé par des cartons blanc sur noir comme des indications de chef d'orchestre pour chorégraphier ces son, dialogues et musique où tout est double, la blonde patronne (Domiziana Girodana), la brune employée (Laurence Côte), la vieille voiture Citroën, les Mercedes rouge vif, les intérieurs sinistres (la maison, l'usine), les extérieurs apaisants. Jean-Luc Godard filme tout autant les fleurs que ses acteurs. Cela dit, c'est pas le plus simple des Godard, je me suis un peu perdu dans tout ça.
































vendredi 27 mars 2020

La Petite taupe peintre (Zdenék Miler, 1972)

La petite taupe réenchante le monde et on en a bien besoin par les temps qui courent. En 1972, c'était la même chose mais un peu différent, la petite taupe à peine a-t-elle sorti le museau de la terre pour découvrir où elle sort se fait menacer par un renard. Je me suis toujours plu à croire que Zdenék Miler parsemait dans ses films des messages politiques forts. Par exemple, dans La Petite taupe peintre, le renard symbolise le grand frère soviétique, tout terne, tout gris qui opprime tous les autres.

Mettons que la petite taupe est le peuple tchécoslovaque et que tous les autres animaux qui viennent dans le film sont les autres pays de l'est. Tous ont une peur instinctive du renard qui assoit son pouvoir dans la forêt sur la terreur. Les enfants de 1972, ceux qui regardaient le court-métrage ne devaient pas le voir. Les parents qui les accompagnaient recevaient le message 5/5 et se réjouissaient que la petite taupe et ses amis de la forêt viennent frégler leur compte à ce renard antipathique.

Car en début du film, la taupe sort devant une maison où de nombreux pots de peinture ont été posés. Quand le renard chasse la taupe, celle-ci tombe dans la couleur rouge. Voilà qu'elle parvient à effrayer le renard qui ne comprend pas que la taupe n'est pas le fantôme qu'il croit. Ce qui est cocasse est qu'elle fait le fantôme drapée dans la peinture rouge. Ça aurait pu être une autre couleur, mais Zdenék Miler choisit celui du drapeau soviétique, par un beau retournement de situation, le renard est effrayé par ce qu'il chérit le plus.

Voilà, je délire peut-être un peu, il reste toutes ces magnifiques couleurs qui vont se poser sur les animaux. Moineaux, grenouilles, hibou, grive, hérisson, écureuil, canard, lapin. Tous vont prendre des couleurs, sortir de leur vie normale quelques instants dans un déluge pictural pas tellement éloigné du psychédélisme. Chacun se met à participer à ce carnaval. Quand la nuit arrive, ce sont les arbres que les animaux colorent. Ils sortent de leur grisaille quotidienne et le renard a plus peur que jamais de cette liberté retrouvée.


Il se réfugie dans son bunker, un arbre creux, et se barricade, incapable de comprendre ce délire de couleur. Les animaux en profitent pour se transformer en fauves, le lapin devient un tigre. Mais toute bonne chose à une fin. Le renard n'y est pour rien. C'est la pluie qui met fin à ce moment privilégié de bonheur. En tombant sur la forêt, tout ce met à couler sur le sol et redevient normal. À vrai dire, seul le hibou, abrité sous un arbre, est resté coloré. Comme un sursaut d'espoir qui permet de dire qu'un jour les animaux utiliseront à nouveau les couleurs.