mercredi 25 octobre 2017

Bateaux de pêche (Vittorio de Seta, 1958)

Tout est bleu dans Bateaux de pêche, le ciel et la mer se confondent tandis que le navire tangue dans le canal de Sicile. La caméra de Vittorio de Seta est placée au sol, là où sont assis les pêcheurs. Ils trient les poissons, coupent ce qui ne sera pas mangé par l’homme et jettent l’ivraie à la mer (comme le blé dans Parabole d’or, ces pêcheurs sont aussi des paysans de la mer). Les restes de poissons ne seront pas perdus, les mouettes se jettent sur cette aubaine, elles sont ici les seules alliées des pécheurs.


Le bleu de la mer et du ciel est traversé de ces taches blanches. Les cris des oiseaux sont si forts qu’ils couvrent le moteur. Puis ce sont les bourrasques de vent, le tonnerre, les averses qui composent la bande sonore du film. L’éclaircie succède aux nuages, le jour à la nuit, la fatigue au travail, mais ce qui demeure c'est les gestes de la pêche. Ce troisième court-métrage sur la pêche au large de la Sicile est le plus simple mais aussi le plus poétique, avec son bel arc en ciel au dessus de l'horizon et ses lumières clair-obscures.










mardi 24 octobre 2017

La Revanche d'une blonde (Robert Luketic, 2001)

Inutile de chipoter, La Revanche d'une blonde est le meilleur film de Reese Witherspoon. On pourra toujours prétendre qu’elle a amplement mérité son Oscar pour Walk the line, vous savez ce biopic si gentil sur Johnny Cash (mieux vaut voir Walk hard the Dewey Cox Story), mais son vrai rôle génial est celui de Elle Woods. Elle, un prénom donné tel quel, pas le diminutif de Elizabeth ou Elaine, juste Elle : la Femme, Elle : la blonde de cinéma. Son nom complet sonne Hollywood, il n'en faut pas plus pour faire du film une fable sur la place des actrices blondes.

« J'ai conseillé Cameron Diaz de ne pas acheter un pull angora », voilà l'argument massue que Elle donne dans sa vidéo de candidature pour entrer à Harvard. Jusqu'à présent, Elle Woods était la présidente de la sororité Delta Nu sur un campus californien, un campus comme les films de campus en montrent régulièrement avec ses corps similaires, les étudiants mâles sont des sportifs beefcake en short arborant leur pectoraux en public et les femelles sont des bimbos blondes toutes minces qui se promènent en petite tenue dans la demeure Delta Nu.

L'horizon de ces demoiselles est tout tracé et celui de Elle plus encore. Son objectif : épouser Warren (Mathew Davis) son petit ami, jeune, beau et riche. Toutes les « sœurs » de Elle attendent ce soir où Warren va la demander en mariage. Ce soir-là arrive enfin, ils sont au restaurant tous les deux mais là, Warren rompt avec elle « si je veux devenir sénateur à 30 ans, j'ai besoin d'une Jackie, pas d'une Marilyn ». Le père de Elle, verre de Martini à la main, ton d'oisif, au bord de la piscine, ne lui dit d'ailleurs pas autre chose. La blonde californienne est superficielle et destinée au mariage.

Aujourd'hui, pour faire un film sur le sexisme, sur la discrimination à l'embauche, sur les clichés sur les blondes, Hollywood ferait sans doute un film social de 2h20 extrêmement édifiant, en 2001, il faisait des comédies et La Revanche d'une blonde n'est pas sans rappeler American girls où Kirsten Dunst devenait chef des pom-pom girls. Pour Elle Woods, le passage du soleil californien à Harvard et ses murs de lierre. Son arrivée dans l'université de l'ivy league ne passe pas inaperçue, elle n'a pas encore troqué ses robes roses courtes pour les tailleurs noirs.

Warren est désormais fiancé à Vivian (Selma Blair) la « Jackie » qu'il s'est trouvée à Harvard, amatrice de tailleurs gris ou noirs, brune à la franche sinistre et adversaire de Elle. La transition entre la couleur et le noir passe par des étapes de miroirs où le cinéaste renvoie Vivian et Elle à leur opposition, leur contradiction, leur image (belle scène d'ascenseur où les portent se referment après une dispute entre les deux femmes, leur visage semblent se refléter l'un après l'autre comme un écho), avec ce pivot qu'est Warren, simple trait d'union entre les deux femmes.

Cette touche de couleur au milieu de l'amphithéâtre universitaire dans le cour de la Professeure Stromwell (Holland Taylor) correspond à ces minorités quelles qu'elles soient qui ne cessent de lutter pour leur représentativité. Je rappelle que La Revanche d'une blonde est une fable et pas un pamphlet politique, c'est sans doute pour cela qu'il se permet d'aller plus loin dans la critique joyeuse et dans l'affrontement entre la brune et la blonde, entre Vivian et Elle, entre la facétie et le sérieux, entre l'est et l'ouest, entre la Californie et la Nouvelle Angleterre.

Regarder La Revanche d'une blonde aujourd'hui prend une tournure plus acerbe par rapport au scandale Harvey Weinstein (qui n'aurait donc jamais voulu produire ce film). Callahan (Victor Garber), l'un des profs de Elle lui promet une ascension rapide dans son cabinet si elle se laisse séduire. Vivian accuse Elle d'avoir accepté cet arrangement. Vivian est elle-même victime du sexisme de Callahan, c'est chaque fois à Vivian qu'il demande d'aller chercher du café. Comme avec Warren, Callahan est l'obstacle entre l'unité de Elle et Vivian.


Je ne veux pas trop raconter le film que je juge magnifique et bourré de scènes fameuses, celles au salon de manucure avec la complexée Paulette (Jennifer Coolidge), le quiproquo avec Emmett (Luke Wilson) et la soirée de Vivian où Elle arrive en Bunny. Le meilleur du film est dans le procès final merveille de construction dramatique et comique. Je reviens à ce que je disais plus haut, rien que pour cette scène de plaidoirie au sujet de chaussures Prada, d'une permanente sur des cheveux bouclés et de Raquel Welch, Reese Witherspoon aurait mérité largement un Oscar de la meilleure actrice.


























lundi 23 octobre 2017

En haut des marches (Paul Vecchiali, 1983)



En ouverture de En haut des marches, Paul Vecchiali prend la précaution, en voix off, de déclarer que son film ne racontera pas l'histoire de sa mère. Le film lui est dédié, on voit sa photo dans un camaïeu, image aussitôt substituée par celle de Danielle Darrieux. Aucun cinéphile n’ignore que Paul Vecchiali est (maintenant était) le plus grand fan de l’actrice, sa mère de cinéma. Il donne aussi une clé de lecture pour son film, il juxtapose des images de Toulon de 1983 (l’année où il tourne son film), on reconnaît les automobiles de l'époque, avec des images plus anciennes, dans une teinte sépia qui lie toutes ces photos, images et plans du film. Mais quand démarre enfin le film, un carton indique 1963 et enfin Françoise, le personnage de Danielle Darrieux, débarque du quai de la gare de Toulon.

« Mon fils, il ne comprend rien à ma peinture, je ne comprends rien à son cinéma », dit Françoise à un homme (Michel Delahaye) rencontré dans la rue. « J’ai vu un film qui se passe à Nantes, c'est moi, c'est Lola », fredonne-t-elle. Jacques Demy est cité ainsi mais aussi par la présence de Micheline Presle (la maman de Jacques Perrin dans Peau d'âne que Danielle Darrieux côtoyait dans Les Demoiselles de Rochefort, il était en perm' à Nantes et qui jouait dans L'Etrangleur le premier film de Paul Vecchiali), en directrice de la galerie où Françoise expose ses peintures. Dans cette scène finale du vernissage on croise, Jean-Claude Guiguet, Jean-Claude Biette et Jean Christophe Bouvet, ses camarades de Diagonale, sa boîte de production. On reproche à la galeriste d'avoir accepté d'exposer ces tableaux, avec tout le passé que cela trimbale « il n'y a pas de fumée sans feu » dit une femme lors du vernissage.

La résistance et Pétain semblent hanter tous ceux que Françoise rencontre. Ce policier breton établi à Toulon qui arrête les derniers terroristes de l’OAS, cette Catherine (Sonia Saviange) qui pourrait raconter des choses, cet ancien élève (Paul Vecchiali). Ces souvenirs projetés par le cinéaste par trois moyens, le son comme un écho (les bombes sur le port de Toulon), les toiles de Françoise (des fleurs sur le balcon de cette ancienne propriété) et des reconstitutions légèrement floues de 1940 (comme on dit qu’un souvenir est flou), on entend entre autres les voix de Pétain et de Gaulle. Françoise croise Rose (Gisèle Pascal) et sa fille Michelle avocate (Françoise Lebrun), cette dernière circule dans une prison illusoire où Françoise s'est enfermée depuis des années se sentant coupable de la mort de Charles son époux. Françoise évoque les actrices Renée Saint Cyr et Viviane Romance dans Prisons de femmes de Roger Richebé.

« Tu as toujours eu le goût du malheur » lui dit Suzanne (Hélène Surgère) sa sœur qu’elle n’a pas vu depuis 20 ans. A son arrivée à Toulon, Françoise a bien cherché à éviter cette sœur, à fuir la confrontation, le dialogue. Il y a quelque chose de presque burlesque à l'escamotage de cette rencontre qui n'aura lieu qu'en fin de film. Paul Vecchiali filme Danielle Darrieux avec toujours le même petit tailleur bleu et la plonge dans ses souvenirs sans qu'il ne soit nécessaire de simuler un rajeunissement de l'actrice. Son mariage avec Charles, la quête de la libération de son mari quand les gaullistes libèrent Toulon, la mort de cet époux assassiné à la mitraillette devant cette fameuse maison où elle ne cesse de revenir, de passer devant, cette maison qu'elle a peinte maintes fois tel un souvenir indélébile.


En haut des marches est entièrement centré sur Danielle Darrieux, elle est de toutes les scènes, elle chante plusieurs chansons, Paul Vecchiali la filme en gros plans (il utilise parfois le zoom pour passer, lors de la longue conversation avec sa sœur Hélène Surgère, d'un cadre où elles sont côte à côte à un gros plan sur Danielle Darrieux). C'est autant un chant d’amour à son actrice préférée, qu'à sa mère, qu'à sa ville. Le film n’est pas toujours simple à suivre, le pouvoir de suggestion à l'œuvre par le cinéaste frise parfois l’abstraction mais il est une des rares fictions à parler de la collaboration (et sur un ton radicalement différent que Papy fait de la résistance sorti en même temps) et des Juifs, tout comme Alain Resnais était alors le seul cinéaste français à en parler 25 ans plus tôt.