samedi 4 avril 2020

Le Dernier mot - Le Français entendu par (Jean-Luc Godard, 1988)

Depuis 30 ans que je regarde des films de Godard, je m'étais fait à l'idée qu'il n'avait jamais tourné de films d'époque et en costumes. Certes dans Week-end on voit Jean-Pierre Léaud en Saint-Just, mais c'est une stricte licence poétique. Voilà donc ce court-métrage Le Dernier mot (ou Le Français entendu par) qui se passe au bord d'un lac (le Léman, mais rive Haute-Savoie) au milieu de la seconde guerre mondiale, le 27 juillet 1942 précisément, avec des nazis et un résistant qui sera fusillé à la toute fin.

Finalement, ce n'est pas si simple. Ce court-métrage produit par Daniel Toscan du Plantier en 1988 pour les 10 ans du Figaro Madame (pour la télévision, une sorte de série) se déroule aussi en 1988. deux époques se chevauchent et se croisent sur un même lieu. C'est le fils de ce résistant qui raconte et refait le parcours de son défunt père. Il le reproduit à l'identique dans une variation de remake. Le résistant est joué par André Marcon et ses derniers mots devant ses bourreaux furent « Imbéciles, c'est pour vous que je meurs ».

Variation de remake parce que la voix du texte entendu décrit ce que fait le fils, comme une lecture du scénario. Dans son parcours il est accompagné d'un violoniste. A vrai dire, le film paraît comme un tour de chauffe pour Nouvelle vague. En 13 minutes, il mélange les voix (le texte et une femme alliée des nazis), les sons (les klaxons, la voiture) et la musique. C'est la cacophonie de l'époque qui est reproduite, c'est une méthode inédite qui inscrit la violence dans la bande son, tout est ici poussé dans ses retranchements.


On trouve une pointe d'ironie dans le traitement des nazis. De moquerie pour dire vrai dans leur manière de mettre sur un même niveau le pique-nique qui s'organise ce jour-là et l'assassinat du résistant. Godard les ridiculise. Tout le contraire avec les victimes des nazis. D'autant que, chose plus rare chez le cinéaste, l'émotion est présente quand le sort du résistant français approche, d'autant plus poignant qu'il est annoncé dans le texte. Le lien entre les deux époques se produit par un fondu enchaîné entre le père et le fils.














On s'est tous défilé (Jean-Luc Godard, 1988)

Je me demande toujours la tête des commanditaires quand Jean-Luc Godard livrait ses films. Dans cette petite période 1988-1989 il réalisé quatre films de commande : On s'est tous défilé a été produit par Marithé et François Girbaud, Godard ne s'est pas trop foulé pour les stylistes de fringues. On voit un défilé de mode de prêt-à-porter, les mannequins tournent en rond. François Girbaud parle mais on n'entend jamais ce qu'il dit.

Les images sont entrelardées de cartons écrits de la main de Godard, de peintures. Comme il le faisait dans Sauve qui peut (la vie), il filme des anonymes dans la rue dans des plans au ralenti. La voix du cinéaste fait entendre un poème Baudelaire sur diverses musiques, Honegger, Mozart, Barbra Streisand, Leonard Cohen. C'est à peu près tout ce qu'il y a à regarder et à comprendre. On s'est tous défilé est visible sur youtube dans une vidéo un peu sale.


Dans ces clignotements stroboscopiques suivis de courts chevauchements des images, une comparaison s'établit entre les vêtements de tous les jours (la rue), ceux des temps anciens (les tableaux) et ceux des Girbaud (le défilé). La belle affaire, ça ne va pas bien plus loin. Tout juste peut-on voir un essai des films collages qu'il va commencer un peu plus tard, ce sont des balbutiements payés par les Girbaud.














vendredi 3 avril 2020

Tout sur ma mère (Pedro Almodovar, 1999)

Tout sur ma mère a toujours été mon film préféré de Pedro Almodovar, je me rappelle très bien quand je l'ai découvert pour la toute première fois en mai 1999, là où j'étais mais surtout ma réaction à l'issue de la projection. Ce n'était pas mon premier Almodova, j'ai commencé en 1992 avec Talons aiguilles, vu ses anciens films en salle ou en vidéo et j'ai toujours regardé chaque nouveau film depuis Tout sur ma mère sans jamais retrouver ce choc émotionnel, au contraire certains de ses films récents m'ont tout simplement dégoûté (une autre émotion peut-être).

All about Eve de Joseph L. Mankiewicz, Opening night de John Cassavetes, Un tramway nommé Désir de Tennesse Williams (la pièce, pas le film de Mankiewicz). Les références triples ne sont pas estompées, bien au contraire, elles sont totalement transparentes, visibles et proclamées haut et fort, comme jamais il ne l'a fait. Manuela (Cecilia Roth) et son fils Esteban (Eloy Azorin) regardent All about Eve à la télévision (en version doublée en espagnol). Elle est mère sans père, ils vivent ensemble dans une relation fusionnelle.

Le jour des 18 ans d'Esteban, c'est théâtre. J'ai toujours trouvé très beau ces plans de Cecilia Rothe devant le visage géant de Huma Rojo (Marisa Paredes), l'actrice principale de la pièce de Tennessee Williams. L'affiche est filmée d'abord en plan large, puis, la caméra s'approche de plus en plus près jusqu'à ce que tout ne semble être plus que des pointillés. D'une certaine manière, Manuela se fond dans la pièce qu'elle connaît par cœur, elle l'a jouée jeune. Elle était Stella quand Huma Rojo joue Blanche.

La suite est ainsi Opening night. Esteban a assisté à la pièce avec sa mère. Il attend à la sortie des artistes Huma pour un autographe. Comme dans le film de Cassavetes, la vedette part dans sa voiture et le jeune homme qui la suit meurt dans un accident de voiture sous une pluie battante. Il est mort. Manuela travaille chaque jour avec la mort, sa profession est de former les médecins pour accompagner ceux qui pourraient donner un organe. C'est maintenant au tour de Manuela d'accepter que le cœur d'Esteban soit donné à un malade.

De Madrid à Barcelone, il y a un tunnel, sorte de métaphore pour le changement de vie radical qui s'opère dans la vie de Manuela. Elle retourne dans sa ville natale, elle renoue avec ses anciens amis. Elle retrouve sur un lieu de passe son vieil ami Agrado (Antonia San Juan), prostituée devenue (presque) une femme. Face à la blonde fade qu'est Manuela, la (fausse) rouquine Agrado est une explosion de vie. Agrado est un peu exubérante, de cette exubérance que Pedro Almodovar sait si bien dessiner.

Elle fait croire qu'elle est un peu bébête mais c'est elle qui va remettre Manuela sur les rails. Première étape, aller voir Rosa (Penelope Cruz) une bonne sœur qui peut lui trouver du travail, chez sa mère snob (Rosa Maria Sarda). Rosa comprend qu'elle est enceinte, ce qui pour une religieuse la fout mal. Mais elle ne dit pas encore de qui. Le spectateur a compris que c'est de Lola, alias Esteban, le père du fils de Manuela. Lola, soit Esteban, sera celle dont tout le monde parle dans le film sans qu'on ne le voit ni qu'on sache où il est.

La tournée du Tramway se pose maintenant à Barcelone et Manuela va voir tous les soirs la pièce. Huma est en couple avec Nina (Candela Peña), interprète de Stella dans la pièce, jalouse comme un pou, héroïnomane. Là revient le All about Eve quand Manuela, à force de présence, prend la place de Nina sur scène avant que Agrado ne devienne l'assistante d'Huma. Et l'ombre d'Esteban, le fils, plane sur Huma qui se rappelle très bien ce gamin venu frapper à la vitre de sa voiture pour un autographe.


Le film organise un ballet avec ces six femmes si différentes qui tournent autour des ces Esteban invisibles (le père, le fils et le futur nouveau né de Rosa). Elles se complètent, elles se disputent, elles cachent leurs secrets. Le rouge est la couleur forte de Tout sur ma mère, présente partout dans les tenues, dans les cheveux, dans les cœurs, dans les décors, le lien du sang établi entre elles. Comme je disais plus haut, Tout sur ma mère aboutit à un équilibre entre les partitions des six actrices dans un aller retour entre la comédie pure et le drame intense.