Puisque
nous ne pouvons pas aller dans les cinémas voir des films, je me
rabats ici et là. Avant d'aller jeter un œil sur les films
restaurés par la Cinémathèque française, sur une plateforme VOD
nommée Henri (ça a commencé fort avec des films de Jean Eptsein),
j'ai regardé sur Arte
State funeral de Sergei Loznitsa, film de 2h09 sur la mort de
Staline. Incroyable montage d'archives en couleurs et noir &
blanc qui rappelle L'Autobiographie de Nicolae Ceaușescu de
Andrei Ujica.
Staline
est mort le 3 mars 1953 et des hauts parleurs partout en URSS
l'annonce au peuple. Le discours entendu et retransmis est le même
partout avec une voix posée, solennelle et triste. L'homme décline
tous les titres du tyran et les gens écoutent, la caméra scrute les
visages quels que soient les coins où ils se trouvent dans ces
places publiques de Moscou, de Sibérie, de Lettonie. La tristesse
est de rigueur.
Les
pleurs commencent à se répandre sur les visages des Soviétiques
filmés. J'essaie d'imaginer ce qui pouvait passer dans leurs têtes
mais ils n'ont pas le droit d'être joyeux, ils ont l'obligation
d'être tristes, les mouchoirs et les mines affligées sont
privilégiées par ces reporters envoyés par le pouvoir soviétique
dans un évident but d'édification. Montrées brut, ces images sont
clairement mises en scène, ou au moins montées dans ce but.
L'essentiel
se passe à Moscou avec le passage de la population devant le
cercueil de Staline. Il a été portée par des caciques du régime
et entouré de gerbes de fleurs, surtout des roses, ce qui en ce
début de mois de mars ne devaient pas être faciles à trouver, ce
n'est pas la saison des fleurs. Il neige sur Moscou, il fait froid,
tout le monde a son lourd manteau et porte des foulards pour les
femmes et des chapkas pour les hommes.
Direction
l'aéroport et l'arrivée des dirigeants des nations sœurs de
l'URSS. Ils arrivent en avion de RDA, Chine, Tchécoslovaquie, de
Londres (la délégation du PC britannique). Ils serrent quelques
mains à des généraux, des membres du bureau politique. Ils
s'engouffrent dans des voitures noires rutilantes. Dans ce montage
alterné entre le peuple à pied et debout et les dirigeants on
remarque déjà la position critique du cinéaste.
L'absence
de commentaires off est une bonne chose, on n'en a pas besoin. Les
discours entendus tout au long, la propagande délirante exprime tout
à fait l'endoctrinement en cours sur la population qui n'a pas
d'autres choix que de montrer sa tristesse, feinte ou réelle, c'est
de toute façon la même chose, les habitants et les passants
réagissent comme les dirigeants espèrent, souhaitent et attendre
qu'ils réagissent. Aucun libre arbitre chez eux n'est envisageable.
La
musique est omniprésente, Schubert, Chostakovitch et bien entendu
pour le bouquet final la marche funèbre de Chopin. Toute la
cérémonie funéraire est montrée, avec son protocole réglé comme
du papier à musique, ses apparatchiks qui portent le cercueil, la
traversée de la place rouge et les discours sur le mausolée de
Lénine. C'est Khrouchtchev qui annoncent ceux qui vont parler à ce
peuple orphelin.
Les
discours sont tous les mêmes avec des formules toute faites et
dénués de sens. Ils clament sans aucune conviction, sans émotion,
sans tristesse que sa glorieuse politique va durer des siècles et
des siècles. Staline, le « maître », comme le disent
les chefs des kolkhozes où ils causent à ceux qui n'ont pas pu se
rendre à Moscou, est désormais enfermé dans le mausolée, le
peuple se disperse et les gerbes de fleurs sont abandonnées à même
le sol.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire