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lundi 20 avril 2020

Trois souvenirs de ma jeunesse (Arnaud Desplechin, 2015)

C'est beau de voir la naissance d'un acteur, Quentin Dolmaire au corps frêle, à la voix un peu chevrotante mais ferme qui parvient à donner le ton juste aux souvenirs personnels de Paul Dedalus adulte (Mathieu Amalric), bien forcé de raconter sa vie en long en large et en travers à cet homme (André Dussolier) qui se demande bien comment Paul Dedalus a un alter ego du même nom, même date de naissance mais vivant aux antipodes.

Ces longs flash-backs qui englobent la totalité du récit, sans avoir recours à revenir à Mathieu Amalric physiquement, même pas besoin, le spectateur d'un film de Desplechin n'est pas con, il sait que ce sont des souvenirs. Cette narration à la première personne par un homme d'âge mûr, la bonne quarantaine, produit en revanche un effet radical, même les souvenirs d'enfance (la courte première partie) et de lycée (la deuxième partie), faire parler avec un langage littéraire.

Cette langue si particulière, il faut s'y habituer, il faut comprendre que tous ces enfants de la famille Dedalus sont une invention de la mémoire de Paul. La mère qu'il déteste et qui va se suicider, le père (Olivier Rabourdin) dépressif, la petite sœur et le petit frère. C'est à peine si on comprend que tout cela se passe à Roubaix au début des années 1980 tant on se croirait dans un ailleurs bien reconnaissable, l'enfance d'Ingmar Bergman celle de Fanny et Alexandre.

Je vois moins Trois souvenirs de ma jeunesse comme l'amorce narrative de Comment je me suis disputé. En revanche, le film est un récit parallèle à La Sentinelle, le Paul Dedalus de Quentin Dolmaire est un cousin du Mathias d'Emmanuel Salinger. Les deux personnages auront cette phrase emblématique du cinéma d'Arnaud Desplechin « je vous prie de m'excuser ». Les deux personnages voient leur destin basculer avec le destin des pays satellites de l'URSS.

Ce qui lie encore plus Paul et Mathias, c'est leur masochisme, leur habilité à se fourrer dans des histoires (espionnage, amour) qui vont leur causer du tord. Mathias se faisait taper dessus par les hommes de Bruno Todeschini, Paul se fait cogner par des types plus forts que lui mais il répond crânement « je n'ai rien senti ». Ils aiment souffrir alors que Mathieu Amalric fait souffrir les autres, surtout les femmes.

J'ai toujours estimé que Arnaud Desplechin faisait des films américains. Ses films ont beau se passer à Roubaix, dans le milieu des étudiants intellectuels, ses héros sont américains. Le mouvement du film suit celui du héros, il fonce vers l'action quitte à foncer dans le mur. En ce sens, le héros de Trois souvenirs de ma jeunesse est le propre metteur en scène de sa vie, un personnage hawksien et conscient de l'être.

Dans cette idée, la deuxième partie du film en Russie pour un voyage scolaire est ce que je trouve de meilleur dans le cinéma d'Arnaud Desplechin. Paul est un lycéen, avec une transformation physique de Quentin Dolmaire toute simple (cheveux d'enfant sage). Il est à Minsk en Biélorussie avec sa classe. Parmi eux, Zylb (Elyot Milshstein) qui l'a convaincu de donner son passeport à un jeune refuznik soviétique.

Ce passage en URSS prend la forme d'un film d'espionnage (comme un contrepoint à La Sentinelle) que je trouve de haute volée. Mais il apprend aussi à Paul Dedalus à se créer un personnage secret et mystérieux. Son dédoublement sera le moteur de sa vie amoureuse avec Esther (Lou Roy-Lecollinet), tout à la fois victime et initiateur de la liberté sexuelle qui les lie. Tandis qu'il est à Paris, pauvre mais savant, elle reste à Roubaix.

Dans ce film en costumes (les chemises de Quentin Dolmaire valent leur pesant de cacahuètes, mais moi aussi je m'habillais comme ça), ou film d'époque, Arnaud Desplechin choisit des chansons totalement inconnues, on les entend lors des nombreuses soirées entre jeunes. Il cherche là à briser l'académisme intrinsèque aux films de « souvenirs », une chanson connue c'est plus facile pour que le spectateur retrouve les mêmes souvenirs que le héros.

Rien de cela ici, au contraire, les souvenirs de Paul Dedalus Mathieu Amalric sont une pure vue de l'esprit donc très littéraire comme je le disais. Le film produit un palimpseste des Liaisons dangereuses, Paul Quentin Dolmaire et Esther passent leur temps à s'écrire et ces lettres échangées sont d'autres souvenirs au milieu des souvenirs. Il faut croire sur parole que toutes les infidélités sont réelles.


Esther reste à Roubaix avec la famille et les amis de Paul. Le sœur Delphine, sa copine Pénélope, le frère Ivan – autour duquel plane un mystère en début de film – l'ami Jean-Pierre Kovalki, le cousin Robert. Elle se sent à part, elle dépérit. Quand Paul Dedalus Mathieu Amalric reprend sa vie au présent, il ne s'agit plus de ressasser des souvenirs mais de s'en débarrasser définitivement dans un monologue violent dont l'acteur a le secret.




































mercredi 28 août 2019

Roubaix, une lumière (Arnaud Desplechin, 2019)


Deux chats noirs viennent se coller dans les jambes du commissaire Daoud (Roshdy Zem) dès qu'il a ouvert la porte fenêtre de son logis. Ce sera la seule fois où Arnaud Desplechin traîne chez Daoud pour montrer où il vit, un appartement où la caméra glisse dans les pièces, frôle les murs où l'on découvre de vieilles photos, de vieilles peintures illustrant l'Algérie. On imagine que Daoud vit seul, qu'il n'a que ces deux chats de gouttière pour amis le soir quand il rentre du commissariat. Effectivement, au détour de quelques dialogues on comprend que toute sa famille est rentrée au pays, au bled. Presque toute, il ne reste que ce neveu en prison qui refuse de voir son oncle quand il lui rend visite.

Le commissaire Daoud est donc un solitaire et il le restera jusqu'au bout de Roubaix, une lumière. Solitaire et taciturne, non pas vraiment qu'il ne parle pas mais plutôt qu'il donne le moins de mots possibles aux policiers qu'il a sous ses ordres. Le film est très dialogué et une grand part de l'intrigue repose sur les dialogues, les joutes verbales, les interrogatoires. On se vouvoie beaucoup dans Roubaix, une lumière, on n'est plus habitué dans le cinéma français à se vouvoyer, on est même de moins en moins habitué à parler cette langue soutenue, en tout cas entre les policiers, comme s'ils formaient une communauté à part entière, mais d'ailleurs débarrassée de tout le jargon habituel.

J'ai beaucoup lu un mot sur le film, « réalisme ». Roubaix, une lumière montre de manière réaliste un commissariat. D'ailleurs quelle est cette réalité que la critique voit notamment dans cette première partie où l'on découvre le cadre, le lieu et les personnages. Comme dit plus haut, les dialogues ne veulent pas faire authentique, le douloureux problème du film réaliste (voir Polisse de Maïwenn dans un combat perdu d'avance). Ce qui est souvent vu comme du réalisme est l'aspect documenté, la part documentaire de la fiction, ici une plongée avec une caméra portée à l'épaule fait l'affaire dans des plans longs et englobe quelques affaires sans intérêt pour partir plus tard vers la fiction principale.

Ce qu'on remarque surtout dans ces images c'est le choix délibéré de noircir le trait, en l'occurrence de faire l'inverse de ce qui se voit habituellement à la télévision où l'image doit être claire. La photographie est sombre pour au moins deux raisons, le récit se déroule autour de Noël où la nuit tombe tôt et l'atmosphère sera vite poisseuse avec un crime crapuleux que Daoud et ses hommes doivent résoudre. Avant cela, on ne sait pas encore vers quel histoire va se diriger, un viol dans le métro, une voiture brûlée, la fugue d'une jeune femme qui va se réfugier chez son oncle un ami de Daoud, un incendie criminel. Arnaud Desplechin choisit la méthode Psychose (on remarque ce trajet en voiture regard caméra sous la pluie) au bout de 40 minutes, on fuit toutes les pistes narratives aperçues jusque là et on part vers le meurtre d'une vieille dame.

Difficile de dire vraiment quand se déroule Roubaix, une lumière. Il indique clairement dans le générique de fin qu'il est inspiré du documentaire de Mosco Bouscault Roubaix, commissariat central (que je n'ai pas vu) diffusé en 2008 mais jamais depuis sur les deux meurtrières. Arnaud Desplechin choisit de ne pas dater les faits, si ce n'est Noël. Il construit un film d'époque en prenant un soin extrême à ce que cela ne se voit pas trop dans cette reconstitution mais en y pensant un peu plus, on note qu'aucun téléphone portable n'apparaît dans le film. C'est un détail mais qui compte qui place ce Roubaix que l'on voit dans le film dans le passé, le grand sujet des films d'Arnaud Desplechin tous construits sur une figure du passé, des fantômes (d'Ismaël) ou des souvenirs de jeunesse qui vont par trois.

Arnaud Desplechin s'amuse avec les détails cocasses, il fait de Daoud un amateur de courses hippiques exactement comme Philippe Noiret dans Les Ripoux de Claude Zidi, Roshdy Zem a commencé au cinéma aux côtés de Noiret dans J'embrasse pas d'André Téchiné. Les rapports que Daoud entretient avec son nouvel inspecteur (Antoine Reinartz) des rapports courtois mais distants. Cet inspecteur est l’énigme du film, on en sait peu sur lui, il vient du séminaire, il prie encore le soir, il tient un journal et il croise dans le café de standing où il se rend Daoud. Les deux hommes semblent totalement différents, d'origines opposés prolétaire pour Daoud, bourgeoisie pour l'inspecteur. Ce qui les lie est leur solitude, ce langage châtié et le hippisme. Arnaud Desplechin gomme tout le superflu surtout une confrontation qui pourrait de temps en temps relancer le récit, esquisser des coups de théâtre.

Prendre son temps, ne pas se précipiter, là encore tout ce rythme alangui, pétrifié, glacé par Noël rappelle que malgré les champs contrechamps des confrontations entre les suspectes et la police, on n'est pas dans un téléfilm. Je n'ai pas encore parlé de Claude et Marie, Léa Seydoux et Sara Forestier, d'abord victimes, puis suspectes et enfin coupables. Ici le mobile n'a aucune intérêt scénaristique, Daoud dans une double partie de questions demande une seule chose, comment cela s'est passé. C'est la question souvent bâclée, donnée à la toute fin sans aucun détail, Arnaud Desplechin va jusqu'à l'épuisement des deux jeunes femmes, il veut connaître tous les secrets de leur « mise en scène », le mot est de Daoud. Dans toutes les autres affaires, la mise en scène a été facilement analysée (celle de la voiture brûlée en début de film), il ne manquait que celle de Claude et Marie.

vendredi 19 mai 2017

La Sentinelle (Arnaud Desplechin, 1992)

« Je vous prie de m'excuser », la formule étonne les interlocuteurs de Mathias Barillet (Emmanuel Salinger), Claude (Emmanuelle Devos) lui demande « comment tu parles ? ». Non pas « désolé » (trop film américain doublé rapidement), ni « excusez-moi » (un impératif et non un souhait), Arnaud Desplechin par cette formule indique parfaitement que le jeune étudiant en médecine légale vient d'un autre monde, d'une autre langue, d'une autre éducation, de l'Allemagne où il a appris ce français distingué.

La bizarrerie de Mathias Barillet est celle du corps d'Emmanuel Salinger, des yeux globuleux qui semblent toujours en interrogation, des cheveux finement bouclés, une légère cicatrice sur la lèvre. Sa discrétion est mise à mal par son corps qui se rebelle, saignements de nez, crampe douloureuse au pied, son corps se contracte autant devant la mission qui lui est assignée que devant les femmes où sa timidité et son ignorance des codes de la sociabilité apparaissent comme une curiosité. C'est un homme sans amis, à la vie de merde, comme lui dit Jean-Louis Richard.

Ce dernier joue Bleicher, un personnage énigmatique, celui par lequel La Sentinelle amorce son récit. Dans le train qui le ramène d'Aix-La-Chapelle à Paris, en compagnie de Jean-Jacques (Thibault de Montablembert), fils de diplomate comme Mathias et diplomate lui-même, Bleicher convoque Mathias et lui cause longuement, violemment, fouille sa malle, se fait l'inquisiteur de sa vie. Et Bleicher disparaît sur le quai. C'est plus tard, dans son hôtel, que Mathias constate qu'une tête momifiée a été placée dans sa valise.

A qui parler de cette tête ? A l'hôpital où il fait ses études, il en touche quelques mots à Simon (Fabrice Desplechin), autre étudiant, qui l'engueule, qui le menace de poursuites judiciaires, qui se fâche contre les hésitations langagières (« tu es juif ? » quand il lui parle pour la première fois). A un prêtre joué par Philippe Laudenbach ? Finalement, il étudiera en secret cette tête dans sa fac entre deux autopsies et cours (on remarque la présence de Mathieu Amalric, très juvénile, en étudiant malade devant la découpe d'un corps).

C'est à l'hôpital que Mathias rencontre Claude, la fille du directeur des études universitaires. Elle est étudiante en art plastique. Il croit qu'elle est la fille d'un défunt. Immédiatement, le regard de Mathias angoisse Claude. Plus tard, sa maladresse à la cafétéria où il tente une conversation, où il veut l'embrasser crée un malaise. Mathias s'est déjà enfermé dans la mort, dans cette volonté de trouver un nom à cette tête, de lui redonner son identité. Claude représente la vie qu'elle ne parviendra jamais à offrir à Mathias.

Le monde des diplomates ne convient guère mieux à Mathias. Jean-Jacques l'invite à une soirée mondaine où il retrouve sa sœur Marie (Marianne Denicourt). Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Avec Nathalie (Valérie Dréville), elle aspire à devenir chanteuse lyrique, c'est ainsi que toutes les deux entonnent le duo des chats de Rossini. Les deux femmes sont pleines de vie, les opposées exactes de Mathias. Cela fait trop longtemps qu'il ne connaît plus sa sœur pour qu'elle puisse à nouveau lui insuffler la joie de vivre.

C'est William (Bruno Todeschini) qui fait entrer La Sentinelle dans le film d'espionnage, un récit aussi éloigné de James Bond ou de Lemmy Cautioon que possible, un récit à la sophistication subtile comme rarement le cinéma français n'a pu en proposer. William est l'antithèse de Mathias, un homme, comme il lui dit, qui n'aime pas parler mais qui adore en faire des tonnes, une manière d'avancer caché au milieu de la foule. C'est Nathalie qui présente William à Mathias et c'est Jean-Jacques qui les convainc de se mettre en colocation.

William, dans l'appartement qu'ils partagent, erre tel un oiseau de proie autour de Mathias qui va subtiliser son accréditation « secret défense » pour obtenir des réponses à sa tête. Chauffant le chaud (des accolades devant tous les amis) comme le froid (des menaces quand, grâce à la pièce qu'il a posé sur le loquet de la porte de sa chambre, il comprend son intrusion), William est le moteur du suspense de La Sentinelle. Pauvre de lui, Mathias croit être maître de la situation alors qu'il ne s'est jamais rendu compte qu'il était un autre George Kaplan, un homme qui n'existe pas manipulé par des forces qu'il ne contrôle pas.