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vendredi 30 octobre 2020

Misère à Borinage (Henri Storck & Joris Ivens, 1934)

Le dernier plan de Misère au Borinage cadre sur une photo de Lénine. Lui seul peut sauver les mineurs de Borinage de la misère. Les premières minutes du film montrent comment les capitalistes américains gaspillent leur blé, café et lait pour faire monter les prix des denrées (de ce point de vue rien n'a changé depuis 1934). Entre ces deux moments, pendant une demi-heure, Henri Storck et Joris Ivens vont montrer la vie des mineurs grévistes qui se soulèvent pour protester contre les mesures des propriétaires des mines : augmenter les cadences et diminuer les salaires.

La méthode est simple. Un carton explicatif (le film est muet, pas de commentaire en voix off, pas de musique) suivi d'images illustrant ce que l'on peut lire. Le film suit une logique implacable en commençant avec les manifestations des habitants. Les hommes font le piquet devant les usines, assis ou debout, histoire que personne ne brise la grève, comme les femmes défilent dans les rues avec des pancartes et des banderoles. Les visages sont fermés, en colère, mais résolus à faire changer les choses.

Les deux réalisateurs prennent en exemple des cas particuliers pour montrer la difficulté de vivre. Un jeune fils a pris la relève de son père à la mine et apporte le maigre salaire à sa mère. Un carton détaille tout cela et ce qui va rester après avoir payé le logement et tout le reste. Car les logements sont fournis par les patrons. Avec le chômage qui frappe les mineurs, certains sont expulsés. Ils vident les corons avec leur meubles et matelas. Autre cas d'école, une mère enceinte est obligée de dormir sur un matelas posé devant une porte.

Ce qui fonctionne est la solidarité entre ceux qui ont encore du travail et un logement et ceux qui n'en n'ont plus. Autre cas, une famille très nombreuse avec un grand nombre d'enfants. Comment dormir dans un endroit si restreint. Solution, la table renversée sert se sommier, le matin elle est remise d'aplomb. Mais le danger vient des huissiers qui osent se déguiser en ouvrier pour entrer dans les maisons. Là, autre moment de solidarité, les voisins arrivent et se posent sur les meubles afin qu'ils ne soient pas enlevés par l'huissier et le policier.

C'est la violence des patrons que dénonce Misère au Borinage, leur cupidité et l'injustice qui s'en suit. Le film est émaillé de unes de journaux communistes (Le drapeau rouge, L'Humanité) qui devaient veiller à ce que ce que tout ces événements ne restent pas confiné aux seuls habitants du Borinage. Le film est un beau film de propagande puisque le but est précis et parfaitement emmené. Avant la photo de Lénine, des manifestants portent un portrait de Marx, c'est vraiment le communisme qui aurait pu aider à vaincre la misère. 
































 

mercredi 30 septembre 2020

J'ai aussi regardé ces films en septembre

 


Josep (Aurel, 2020)
L'un des meilleurs films de l'année, rien que ça. Et pourtant à peu près tout me rebute dans Josep, le dessin d'abord pas du tout animé mais au contraire superposé, en esquisse (moi qui aime surtout la ligne claire), en hachure, en traits grossiers. Un récit en flash-back avec un jeune couillon qui vient visiter son grand-père mourant (avec une mère peu aimable). Une histoire d'amour trop pure, trop romantique. Une histoire d'amitié entre un gendarme (le grand-père en question) et un réfugié catalan. A la fin du film, je me suis retrouvé dans une vague d'émotions comme je n'en avais pas eu depuis bien des lustres. C'est une émotion qui rétrécit l'estomac et donne une larme à l’œil avec sincérité. Au programme de Josep, une multitude de dessins du camp de concentration de Rivesaltes au début de l'année 1939. Deux gendarmes racistes (François Morel prête sa voix à l'un d'eux avec saveur) et un bon gros gentil embringué malgré lui dans la collaboration jusqu'à ce qu'il rencontre ce Catalan Josep (voix de Sergi Lopez) et se lie d'amitié. Je crois que c'est la première fois qu'un parle de ces camps, c'est fait sans aucune retenue, le dessin se prête bien à la plus grande des cruautés dans la description détaillée de l'horreur – le film est un vrai film d'horreur. Je ne connaissais pas Josep Bartoli, le générique indique que ce sont ces dessins que l'on voit. Je ne veux pas seulement dire qu'on apprend plein de choses (cet ado c'est le spectateur) mais on les apprend avec le couteau sous la gorge. Avec sa brièveté, le récit est sec et tranchant « noir, blanc, dur, violent », comme dit Josep. 

Lux æterna (Gaspar Noé, 2019) 
Des lettres romaines capitales pour vaguement expliquer le projet, un bout de Dies irae de Carl Theo Dreyer pour les références et Béatrice Dalle, un peu éméchée, et Charlotte Gainsbourg, toute timide, causent sur un canapé. Le film est en scope, parfois le cadre ne prend que la moitié de l'écran, puis c'est un split screen. Ah la modernité, c'est quelque chose chez Gaspar Noé. Ça discute de ce film en train de se faire, Béatrice tourne son premier long-métrage sur une sorcière. « t'as déjà brûlé au cinéma ? Moi j'ai déjà fait une sorcière » dit Béatrice (c'était pour Marco Bellocchio à ses débuts). Charlotte n'a jamais brûlé au cinéma mais elle a fait un Lars Von Trier, ça vaut tous les bûchers. Charlotte reçoit un coup de téléphone, elle traverse tout le décor alors qu'on l'attend pour tourner la scène. Trois croix sur un bûcher, autour d'elle des mannequins, l'une d'elle veut appeler son agent pour se plaindre de la nudité qu'on veut lui imposer. Le chef opérateur se met à gueuler contre Béatrice, Béatrice se met à gueuler contre le chef opérateur. C'est tellement plus vrai et réel un tournage qui part en couilles. C'est bien simple on se croirait dans une émission de Pascal Praud sur l'Islam. C'est la première fois que je vois un film de Gaspar Noé en entier, je n'avais jamais vu aucun de ses films précédents et j'avais pas tenu plus 40 minutes de Climax. C'est donc lui l'homme de scandale du cinéma français, eh ben dis donc, tu parles de scandale. 

Autonomes (François Bégaudeau, 2020) 
On oublie souvent de le rappeler, François Bégaudeau a sauvé le cinéma français. La preuve, c'est lui qui a permis à la France en 2005 avec Entre les murs de Laurent Cantet de remporter la première Palme d'or depuis Sous le soleil de Satan, 28 ans plus tard. C'était lui le prof, c'était lui qui avais écrit le scénario. Le voilà devenu le chantre du réalisme au cinéma et tout Autonomes va dans ce sens, presque du Pialat. Le voilà embarqué dans la Mayenne chez des gens qui refusent la civilisation consumériste pour s'en inventer une autre (de civilisation). Il est à l'écoute ou plutôt au regard dans des scènes qu'on qualifiera d'emblématiques, surtout au travail d'ailleurs. Il suit au pas un rouquin un peu moins sympathique que les autres, un jusqueboutiste un peu couillon. Il s'avère que cet homme est un acteur et il est le seul à qui Bégaudeau s'adresse régulièrement. On est donc là dans la vieille rengaine du documentaire mis en scène et de la fiction documentée mais tout tombe à peu près à plat. Le jeune cinéaste pensait faire du neuf mais il se trompe un peu de cible.

Fin de siècle (Lucio Castro, 2019) 
Le film est court mais il joue constamment sur la durée. Dans les 12 premières minutes, rien ne se passe si ce n'est, comme dans un vulgaire film de Rivette, la traversée de la ville par le premier homme. Il met sa bière au frigo, découvre Barcelone, va à la plage, se baigne, observe le deuxième homme. Il ne se passe rien et ça désamorce à peu près toute tentative narrative. Le récit sera de toute façon minimaliste, un peu de coucherie rapide, une danse endiablée. Mais le temps se déplie et se plie sans aucune indication, 20 ans plus tôt, 20 ans plus tard, mêmes acteurs sans aucun changement physique. On recolle le temps grâce au t-shirt Kiss (pas Prince, le groupe de glam rock). C'est un peu l'unique attrait du film mais c'est déjà pas mal.

lundi 31 août 2020

J'ai aussi regardé ces films en août


Effacer l'historique (Benoît Delépine & Gustavec Kervern, 2019)
La vie privée, ce douloureux problème. C'est l'argument de nos trois petits cochons qui se trimballent dans leur lotissement morne comme dans une fable à La Fontaine – tout est dans la morale finale : consommer c'est mal – dans une catalogue à la Bouvard et Pécuchet de tous les errements de ce trio d'anciens Gilets Jaunes (« le rond-point où on s'est connus alors qu'on savait pas qu'on était voisins » dit Corinne Masiero) dans leur vie merdique. A un certain point du film, une fois qu'on sait que Corinne Masiero est une teigne, que Blanche Gardin une alcoolo irresponsable et Denis Podalydès un béni-oui-oui persuadé d'être anticonformiste, il est difficile de dire si le film déteste ses personnages ou s'il les en a en pitié. Certes le duo imagine fait un portrait miroir des trois ans de la politique Macron sur nos anti-héros mais l'humour se voudrait caustique quand il ne pratique que l'ironie (« le numéro vert gratuit surtaxé », « j'ai pris un antivirus gratuit à 14,99€ par mois »). Tout le film ne fonctionne que sur ces dialogues un peu absurdes dans une volonté très voyante de devenir les nouveaux Mocky de la France d'aujourd'hui. Pour pimenter l'ensemble, Delépine et Kervern ont invité pas mal de leurs anciens acteurs pour une scène, une apparition diverse mais à cause d'un rythme nonchalant, des gags répétés (ce qui est différente de récurrents), ça ne suffit pas à vraiment soulever plus que quelques vagues sourires.

Yakari, la grande aventure (Xavier Giacometti & Tobi Genkel, 2019)
C'est plutôt convenable comme film pour les enfants malgré quelques animaux pas très bien dessinés. Il y a une dose d'aventure (Yakari traverse tout une contrée seul puis avec son cheval Petit Tonnerre), de la magie (Yakari cause aux animaux et le film déploie tout un bestiaire d'animaux sauvages), de la comédie (le castor paresseux, les deux autres papooses), du suspense proche de l'angoisse (c'est qu'il est livré à lui-même et que de vilains adversaires sont à la poursuite du petit Indien, cela s'ajoute au climat – option écologie garantie), de la tendresse (papa et maman cherchent leur fils). Bref, le film se regarde tout à fait, en plus il est relativement court.

T'as pécho ? (Adeline Picault, 2019)
Ça commence pas très bien avec ce genre de dialogues qu'on donne à dire à des ados et où tout sonne faux. Des dialogues écrits par des adultes plaqués dans la bouche des enfants. Mais petit à petit, ces dialogues s'avèrent n'être que les clichés que les jeunes collégiens semblent forcés de sortir à leurs camarades : ils doivent reproduire ce qu'ils pensent être nécessaire pour être populaire ou pour exister tout simplement. Les clichés sont les fringues et le film déshabille ses jeunes acteurs pour révéler leur petite vie. Le tout dans un vestiaire de piscine qui leur sert de confessionnal autant que salle d'éducation à la vie. Là, le film se met enfin à devenir vraiment bon, à la fois drôle et bien senti. C'est rare d'arriver à cet équilibre en douceur. Certes le film lorgne vers Les Beaux gosses avec 10 ans de plus dans la cruauté du milieu scolaire mais la réussite rappelle Le Nouveau de Rudi Rosenberg et parfois Rattrapage de Tristan Séguéla, deux films passés un peu inaperçus mais qui méritaient le détour. Dommage que le titre choisi soit si nul car T'as pécho ? est la bonne comédie surprise estivale.

vendredi 28 août 2020

Germinal (Claude Berri, 1993)

Toute une génération a subi Germinal, ces élèves de lycée nés trois quatre ans après moi ont dû aller voir le film de Claude Berri en Première avec leur professeur de français. J'ai échappé à ça et je découvrais le film non sans un certain ennui, d'autant qu'il est très long (cela dit la version muette de 1913 réalisée par Albert Capellani dure également 2h30). C'était parfait pour les enseignants de 1933 le Germinal de Claude Berri, le film est suffisamment académique pour les inspecteurs académiques.

C'est par Etienne Lantier (Renaud), le prolo sans attache que l'aspect documentaire du film s'enclenche. Découvrir le travail à la mine, les ouvriers qui habitent les lieux, les rudes conditions, tout passe par les yeux écarquillés du chanteur devenu comédien. C'est aussi, dans cette atmosphère nocturne, le bruit des machines. Le patriarche de la famille Maheu (Jean Carmet) est le premier qu'il voit, tout mâchuré de suie. Le vieux Maheu travaille là depuis 50 ans, il déglutit le charbon qui a infesté ses poumons.

Il va trouver du travail, ça tombe bien l'une des mineuses est morte. Il va prendre sa place. C'est la descente dans la mine avec des hommes et des femmes de tout âge. La première descente est la plus impressionnante du film puisque Claude Berri travaille encore dans son récit l'aspect documentaire, il le fait avec l'immersion totale du spectateur dans un monde qui n'existe plus. Quelques minutes plus tard, les acteurs sortent le visage noirci, on les aura vus travailler le temps de quelques coups de pioche sur le charbon.

La famille Maheu recueille Lantier. D'abord les stars du cinéma français, Gérard Depardieu et Miou-Miou en parents, deux grands fils et une fille Judith Henry, ancienne espoir de l'Académie des César, aujourd'hui un peu oubliée. La famille est encore plus nombreuses dans une toute petite maison, avec un tout petit salaire qui vient d'être remis à chacun suivant leur travail respectif. On prend dans la cour un bain salvateur pour se nettoyer. On s'amuse, le ton est finalement très joyeux même si la vie est rude.

En contre-plan des Maheu, le film s'attache aussi aux patrons mais sur un ton différent. L'opposition la plus remarquable est moins dans le grand patron Monsieur Hennebeau (Jacques Dacqmine) que son épouse (Anny Dupérey) qui doit débiter des dialogues comme si elle était la reine de France qui voyant que les pauvres réclament du pain se demande pourquoi ils ne mangent pas de la brioche. On sent dans le film une volonté de ridiculiser les patrons (c'est bien compréhensible) qui ne comprennent rien à la situation et sont cupides sont peu subtiles.

Leur amis bourgeois ne sont pas en reste. Les quelques scènes chez les Grégoire quand la Maheude vient chercher des vêtements et mendier dignement sont un peu mieux. Madame Gérgoire (Annick Alane) est plus généreuse que Madame Hennebeau mais tout cela passe encore une fois par des dialogues. Mais de façon générale, les gens de bien, bourgeois, patrons, commerçants, sont des ordures, des vendus, mieux ils se prétendent irresponsables des malheurs des mineurs. Le grand patron leur dit toujours qu'il n'est que le directeur.

Je regrette vraiment la charge permanente et de tous les côtés. Le personnage de syndicaliste communiste que joue Laurent Terzieff, grimé en Lénine, frise le ridicule. Les gueulantes de Miou-Miou contre tout le monde et notamment sa fille qui « trahit » sa condition sociale ne sont guère mieux. A vrai dire, seul le personnage de Jean-Roger Milo, Chaval le contremaître, celui qui navigue entre les patrons rapaces et les ouvriers oiseaux de proie, m'apparaît le plus construit dans ses tiraillements perpétuels.

De tous ces points de vue, Germinal n'est pas si différent d'Uranus, Claude Berri renvoie chacun dos à dos. Mais ce qui étonne dans cette super-production est l'absence assez critique d'émotion quand un des mineurs meurt, se blesse, se voit stigmatisé. Les mouvements de grève manquent d'ampleur malgré les majestueux mouvements de grue et la partie finale, celle du coup de grisou ne parvient pas à accéder au suspense qu'il promet à grands coups de la musique de Jean-Louis Rocques. Non définitivement, je n'aime pas du tout Germinal.