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jeudi 19 novembre 2020

City girl (Friedrich Wilhelm Murnau, 1929)

Je n’avais pas vu de film de Murnau depuis des années et des années, je fais partie de ceux qui ont la chance et le bonheur de les découvrir au cinéma en 35mm (et certains en 16mm probablement). C’est beau un film de Murnau, à la fois très simple puisqu’on ne voit pas les coutures, tout coule de source, l’évidence même du cinéma et très complexe pour exactement les mêmes raisons. Le dernier film de Murnau découvert était ce City girl, son troisième et dernier film américain avant que le cinéaste n’ailler filmer Tabou en Polynésie et ne meurt.

Rat des champs et souris des villes, City girl est l’histoire d’amour entre Lem (Charles Farrell) et Kate (Mary Duncan). Lem est un bon gars du Minnesota parti avec vendre la blé de la ferme de son père à la Bourse de Chicago. Le jeune paysan a pris le train. L’occasion de montrer qu’il est un peu rêveur, il met du temps à trouver son billet de train pour le donner au contrôleur. Il est aussi respectueux des demoiselles, même quand elles lui tendent des perches comme celle qui est assise à côté et qui espère se faire inviter au restaurant.

Il sort pour la première de la ferme parentale. Les parents, montrés en montage parallèle, ne sont pas rassurés. Le père (David Torrence) lui a écrit une lettre, un peu rude pour lui rappeler de ne pas vendre le blé en dessous d’un certain prix. La mère (Edith Yorke) a aussi écrit une lettre, plus douce, pour lui recommander de changer chaque jour de la semaine. Quelques scènes supplémentaires montre la dureté du père, il gronde sa jeune fille qui joue avec du blé qu’il place au milieu de sa bible comme pour conjurer le sort.

La souris des villes n’est pas cette jeune femme du train mais une serveuse dans un restaurant où les clients défilent. C’est l’été et Kate a chaud, elle prend une pause et se met sous le ventilateur ce qui lui vaut les foudres de sa patronne. Kate observe soudain Lem pour une raison toute simple, avant de prendre son repas, il prie, ce qui ne cesse de l’étonner. Mais comme le montre Murnau, c’est une habitude familiale. Elle parie avec une de ses collègues qu’il va prendre du hachis parmentier, ça ne manque pas, il commande ce plat.

Si City girl avait été tourné par Victor Sjöström ou par Josef Von Sternberg, le personnage de Kate aurait été très différent, une fille frappée par le fatum (comme dans Le Vent) ou une croqueuse d’hommes (comme les films de Sternberg). Avec Friedrich Wilhelm Murnau, Kate est d’une pureté égale à celle de Lem. Comme il montrait Lem seul dans le train, il montre Kate seules dans sa petite chambre où son seule divertissement est une boîte à musique en forme de cage d’oiseau. Surtout Kate rêve de la campagne.

Cette campagne du Minnesota, elle va la connaître. Les deux jeunes gens se revoient tous les jours et développent une relation douce. Ils se sourient niaisement mais quand les clients autour de Lem observent les jambes de Kate, Lem s’emporte. Pourtant lui aussi a regardé les jambes de la demoiselle quand elle remplaçait le café en montant sur un escabeau. Mais surpris par sa propre audace, il détourne les yeux. C’est simple, il est tombé amoureux et le départ pour la ferme n’en est que plus douloureux.

Les histoires commencent bien en général, Kate est également amoureuse de lui. Pour ce qui est de la suite, c’est plus tendu. Tout heureux, il expédie un télégramme aux parents pour annoncer leur mariage. Le père ne remarque qu’un mot « waitress », serveuse, que Murnau met en avant comme si cela l’aveuglait. Effectivement quand les deux jeunes mariés arrivent, la mère et la petite sœur les accueillent avec bienveillance, le père arbore un visage fermé. Il hurle après Kate après qu’elle a coupé elle aussi quelques épis de blé.

Il faut ici parler de cette nature que filme le cinéaste dans City girl, ces champs de blé à n’en plus finir que le vent fait vibrer et que le soleil éclaire. Leur étendue immense s’oppose en tout point au restaurant de Chicago, l’horizon dégagé à la vue ridicule de la chambre de Kate. Ils courent au milieu des champs avec des grands sourires, ils sont seuls au monde, pas de vieux clients pour peloter Kate. Le romantisme bucolique et lyrique sera de courte durée, dès qu’ils passent le perron de la petite ferme. Les voilà à nouveau enfermés par les autres.

Un peu de réalisme agricole arrive avec la moisson. Murnau décide d’inclure quelques plans de fauchage avec une moissonneuse batteuse. Mais ce qu’il ajoute pour corser cette histoire d’amour est les hommes employés par le père pour ces journées de moisson. Leur arrivée est presque la même que celle des deux amoureux. Les hommes sont heureux de venir travailler d’autant plus que le plus vieux d’entre eux expliquent que le fiston vient de se marier. Un autre demande si la mariée est belle, un troisième se recoiffe.

La suite de City girl n’est que violence et rudesse à l’encontre de Kate. Une fille de la ville est forcément venue là pour l’argent. Le père se persuade qu’elle sème le trouble, qu’elle cherche à séduire les employés. Tout est une preuve. Plus fort que tout, Murnau inclut un terrible orage où les haines, rancœurs et passion vont exploser comme le tonnerre et l’éclair. Pour accentuer la tension, il met en scène une course poursuite haletante en calèche avec un découpage d’une précision supérieure avant que ne revienne enfin le beau temps comme happy end.










































vendredi 13 novembre 2020

Phantom (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922)

En voilà du mélodrame qui enserre inexorablement son personnage Lorenz (Alfred Abel) mais pint de fatum chez F.W. Murnau, contrairement aux cinémas de Victor Sjöström ou David W. Griffith. Dans Phantom, c'est ce jeune clerc d'une petite ville de province allemande qui fonce droit dans le mur pour aller au bout de sa passion pour une jeune femme dont il croise le regard quelques secondes seulement. Elle l'a renversé avec sa calèche. Elle allait trop vite. Il était sur son chemin.

Jusqu'à présent Lorenz n'aimait qu'une chose : la littérature. Lire est son obsession. Il est tant obnubilé par les livres qu'il ne remarque pas que Marie (Lil Dagover), la fille du libraire par ailleurs son voisin est amoureuse de lui. Il flâne dans les rues, s'arrête aux bouquinistes et arrive en retard à son travail, ce qui met en colère son supérieur. Il sera blâmé pour cela, d'autant que son collègue ne se gène pas pour l'enfoncer avec un obséquiosité et des courbettes devant le chef.

Lorenz se prend aussi pour un poète. Marie trouve ça très beau, son père se dit qu'un éditeur pourrait être intéressé. Mais l'éditeur trouve ça certes charmant mais très creux. C'est que FW Murnau considère aussi que son personnage principal est un médiocre. Il fait croire au spectateur dans le début de Phantom qu'il a de l'estime pour lui mais dans sa construction implacable il ne cesse de démontrer que ce grand dadais est fade.

Pourtant, le récit de Phantom vient de Lorenz lui-même. Dans le prologue, Lorenz est marié à Marie, ils vivent avec le père. Elle lui offre un cahier pour qu'il note toute cette scabreuse histoire. Le premier plan est bucolique, un arbre en fleurs, il annonce le printemps de la nouvelle vie de Lorenz. Au moins, on sait comment tout cela finit, par un mariage mais Lorenz n'épouse pas la femme qu'il aime, Marie est sa femme par défaut.

Pour bien mettre le contexte, Murnau décrit la famille de Lorenz. Un mère (Frida Richard) épuisée par la tâche, un jeune frère étudiant aux beaux-arts (un personnage relativement absent) et Emilie (Aud Egede Nissen) la jeune sœur qui traîne au lit, qui n'a sans doute aucun travail et qui ne veut pas en chercher. On remarque l'absence de père, on remarque aussi le logis modeste en étage dans un immeuble vétuste. La famille vit sur le salaire de Lorenz.

Dans la famille, il ne faut pas parler de la tante Schwabe (Grete Berger), la sœur de la mère de Lorenz. Les deux femmes sont fâchées. La tante est une usurière, elle n'a jamais travaillé déclare la mère, elle a empilé l'argent et est très radine. Mais Lorenz va aller la visiter pour lui emprunter de l'argent. La Schwabe aime bien Lorenz, elle prête de l'argent ce qui ne manque pas d'étonner son amant Wittgotschinsky (Anton Edthofer) qui vit à ses crochets.

Résumons, Lorenz perd son travail mais tomber fou amoureux d'une apparition, non pas Marie qui se languit mais une jeune femme bourgeoise Veronika (Lya de Putti) qui renverse le dadais avec sa calèche. Elle traverse la ville à toute vitesse. En voyant le visage de Veronika, Lorenz ne peut l'effacer. Murnau filme cet affect amoureux avec des plans de plus en plus serrés sur les visages de Veronika et Lorenz. A peine remis sur pied, la jeune femme reprend son chemin.

La nouvelle obsession de Lorenz est là. Finie la littérature, ce sera maintenant Veronika qu'il pense pouvoir conquérir facilement. Il se met à s'inventer toute une vie qui n'aura de cesse de se fracturer à la réalité. Surtout la mère de Veronika, une baronne, ne veut pas de se grand type. Alors Lorenz va chercher des palliatifs, ce sera une cocotte incarnée par la même actrice que Veronika, mais qui semble elle aussi avoir des soucis avec la réalité.

Pour appuyer encore plus l'obsession de Lorenz, Murnau reproduit la scène où Lorenz court derrière la calèche de son bien-aimée en transparence comme un rêve qui touche au cauchemar. Ce cauchemar va se prolonger quand il se lie d'amitié avec l'amant de sa tante, une amitié fausse puisque l'amant veut voler la Schwabe et il en profite pour faire de Melanie, la jeune sœur de Lorenz, sa nouvelle maîtresse. Elle au moins est jeune.

La séquence phare du film qui montre l'absolue déchéance de son héros médiocre a lieu dans un cabaret. Lorenz est avec le sosie de Veronika, les murs semblent les enserrer dans un carcan puis ils s'enfoncent irrémédiablement dans un cercle vicieux que Murnau montre avec un procédé aussi simple qu'efficace. C'est dans cette courte que le meilleur du cinéaste est à l'œuvre dans un film somme toute mélodramatique jusqu'à la caricature.