Il
faut toujours enterrer les secrets avec les cadavres. Mais Anna
(Naomi Watts), infirmière dans un hôpital de Londres, s'est saisi
d'un carnet rouge comme le sang trouvé dans un sac à main également
rouge comme le sang. Ce carnet, véritable McGuffin des Promesses
de l'ombre (mais plus que cela encore), était le journal intime
de Tatiana qui décède quelques jours avant Noël, en pleine nuit,
tout en donnant naissance à une petite fille. La mort, la vie, tout
ne tient qu'à un fil.
Ce
carnet est écrit en russe, ça tombe bien, Anna a des racines
russes. Depuis qu'elle s'est séparée de son petit ami, un médecin,
elle vit chez sa mère et dans l'appartement traîne souvent son
oncle Stepan (Jerzy Skolimowski). Le voici qui lit le journal intime
de Tatiana et c'est lui qui comprend vite que ce qui est écrit est
particulièrement explosif, dangereux, c'est lui qui dit, sur un ton
peu amène et inquiet que les secrets doivent être enterrés avec
les cadavres.
Sans
doute parce qu'Anna se considère comme indépendante, et aussi parce
que son oncle la contredit sans cesse et l'agace (lors d'un repas, il
affirme que son couple a échoué parce que son petit ami était
Noir), elle décide de mener son enquête, d'aller dans le restaurant
russe dont l'adresse était indiqué sur une carte de visite trouvée
dans le carnet. Elle grimpe sur sa moto et débarque dans cet immense
restaurant luxueux tenu par Semyon (Armin Mueller Stahl).
C'est
dans ce court moment, entre le trottoir et la porte d'entrée qu'elle
croise un duo, presque un couple, un jeune chien fou et un fauve aux
aguets, Kirill (Vincent Cassel), toujours à parler très fort, à
bouger sans cesse, à picoler et Nikolaï (Viggo Mortensen), lunettes
fixées sur le visage, la parole rare, le geste discret. Aussi
opposés que possible l'un de l'autre, le premier est le fils de
Semyon et le deuxième son chauffeur, c'est ainsi qu'il se présente.
L'un
des enjeux des Promesses de l'ombre est la tension sexuelle
que David Cronenberg tisse entre eux. Kirill pratique volontiers
l'accolade, le câlin, la proximité corporelle, tout en disant à
son comparse qu'il espère qu'il n'est pas pédé (queer en anglais).
La scène la plus emblématique est celle où Kirill force Nikolaï à
coucher avec une pute ukrainienne, tout en restant sur le pas de la
porte à l'observer forniquer dans un regard plein d'envie, de
jalousie et de désir frustré.
Tout
est une histoire de famille dans cette petite Russie reconstituée à
Londres, une famille je vous hais, un père parrain de la pègre qui
déteste son fils et qui se trouve être le père de l'enfant de
Tatiania qu'il avait violé, il a plus confiance en Nikolaï qu'en
Kirill, le barbier Azim (dont la boutique est le lieu du premier
crime) qui tente d'initier son fils au crime, la famille d'Anna
disloquée et la mafia russe, famille qui va accueillir Nikolaï dans
un rituel où il est nu comme un nouveau né avant d'être tatoué de
trois étoiles.
Ce
qui est le plus étonnant est de faire jouer tous ces Russes par des
acteurs venus de partout : américain (Viggo Mortensen),
anglaise (Naomi Watts), irlandaise (Sinead Cusack, la mère d'Anna),
français (Vincent Cassel), polonais (Jerzy Skolimowski) ou allemand
(Armin Mueller Stahl). Cette hybridation de la distribution rejoint,
de manière plus diffuse, les espaces mentaux peuplés de confusions
entre les réalités. C'est une Russie purement mentale qu'il
invente.
Je
n'avais pas revu le film depuis sa sortie et c'est un film noir
rugueux que je découvre à nouveau. Ici, les différentes réalités
ont un aspect plus réalistes, plus crues, entre la douceur du foyer
de la maman d'Anna et celle du restaurant avec l'anniversaire de la
vieille dame où toutes les babouchkas entonnent une chanson russe,
semblent similaires, c'est dans l'arrière-boutique que l'on se salit
les mains, que l'on tue, dépèce les corps, que l'on se frappe
violemment, que l'on enfouit les secrets.
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