dimanche 6 septembre 2015

Thermae Romae (Hideki Takeuchi, 2012)

 
Tous les chemins mènent à Rome. En revanche, un seul chemin va de la Rome Antique made in Japan à Tokyo en 2012. C'est le voyage qu'accomplit Lucius Modestus (Hiroshi Abe), architecte de thermes romains en 138 après Jésus-Christ, sous le règne de l'empereur Hadrien. L'idée est cocasse, faire jouer des Romains causant japonais dans un décor antique, mais pas moins absurde que dans les péplums hollywoodiens.

Passé ce léger temps d'adaptation, on suit Lucius qui râle (en voix off, il sera le narrateur étonné du film) dans un bain public où il estime que les Romains (joués par des figurants italiens) ne mesurent la chance et l'honneur qu'ils ont de pouvoir se lever dans de si beaux thermes. Il rêve de thermes parfaits, sublimes et grandioses mais l'empereur l'a écarté d'un projet. On l'a attribué à un de ses concurrents.

Ses nouvelles idées, il va les trouver au Japon en 2012. Comment atterrit-il là-bas ? Par une astucieuse faille temporelle qui se trouve dans l'eau. Il est attiré par un tourbillon et se retrouve dans un bain public de Tokyo où les petits vieux qui barbotent semblent à peine étonnés de voir ce grand gaillard complètement à poil surgir de nulle part. Qui plus est qui parle latin. Il observe les méthodes locales, persuadé d'être dans les thermes attenant à ceux du palais impérial et toujours dans la Rome antique.

Il ramène quelques idées : un seau pour s'arroser, un panier pour déposer les tuniques, un rideau pour séparer les pièces. Il fait plusieurs allers-retours entre les deux époques, il découvre les WC qui aspergent les fesses, la baignoire individuelle et d'autres choses que les Japonais connaissent bien. Au Japon, il commet aussi quelques facéties, notamment parce qu'il est toujours nu. Le décalage entre les deux civilisations tourne à l'absurde.

Chaque idée est mise en œuvre à Rome avec les moyens du bord, des bricolages qui composent des gags visuels. Ces anachronismes sont le terreau de l'humour de Thermae Romae, d'abord le regard éberlué de Lucius (ses yeux s’écarquillent comme dans un manga), les gentilles moqueries des Japonais puis du visage plein de jouissance de l'architecte devant le plaisir de s'être bien lavé. Ses rêves de thermes idéaux sont près d'être concrétisés.

Du Japon, il ne ramène pas que des inventions mais aussi la jolie Mami (Aya Ueto), sa guide attitrée à Tokyo. Mangaka désargentée, elle voit dans les aventures temporelles de Lucius l'occasion de créer un manga. Et aussi un petit ami. Pas de chance, elle sera embarquée à Rome en 138. A son tour, elle devra découvrir une époque où tout est différent, à part les thermes qui ressemblent désormais à ceux qu'elle connaît bien.

Lucius Modestus prend vite du galons grâce à ses inventions. L'empereur Hadrien est ravi de ces nouveautés, il lui confie des grands travaux pour créer des bains publics pour le peuple romain, mais la gloire de Lucius fait des jaloux. L’héritier de l'empereur veut s'attribuer sa gloire et complote contre lui. La deuxième moitié du film change de ton, plus sombre mais moins inspirée. Seule l'arrivée des petits vieux, des amis de Mami, apporte un petit sursaut de plaisir.











Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 3 : Le cinéma

Peter Bogdanovich en 2014
La sortie vidéo de Broadway therapy est l'occasion de revenir sur la filmographie et la carrière de Peter Bogdanovich. Ses films peuvent être classés en trois catégories, les films qui sont des vaudevilles, ceux qui se déroulent dans le sud profond des USA et ceux qui parlent du cinéma.

Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 3 : Le cinéma

Boris Karloff dans La Cible
La Cible (Targets, 1968)
Peter Bogdanovich a d'abord été critique de cinéma. En 1967, il tourne un film de science-fiction titré Voyage to the planet of prehistoric women constitué d'extraits d'un film SF soviétique et de scènes sensuelles (tournées par Bogdanovich) avec Mamie Van Doren. Le résultat est atroce mais il faut bien commencer. La Cible, série B, est un moyen de rendre hommage à Boris Karloff qui incarne ici un acteur de films d'horreur en fin de carrière obligé de faire des pubs pour survivre. Le film est un hommage généreux aux acteurs de série B, véritables héros du cinéma pour Bogdanovich, qui joue dans son film un scénariste. Ma note : 6,5/10

John Ford dans Directed by John Ford
Directed by John Ford (montage d'origine en 1971, montage additionnel en 2005)
Documentaire sur John Ford contenant des entretiens avec le cinéaste. Mais John Ford reste très laconique, et quand il cause il est sarcastique. C'en est même comique. John Wayne est plus prolixe dans ses commentaires sur son mentor. Le film alterne les extraits des films de Ford selon un choix d'angles d'analyse. Au fur et à mesure que le film se déroule, il devient de plus en plus émouvant parce que Ford, ne lui en déplaise, ne parlait que lui dans ses films. Bogdanovich dans ce documentaire ne se contente pas d'imprimer la légende du cinéaste, il en déplie son histoire intime. Ma note : 9/10

Nickelodeon (1976)
Dans les premières années du cinéma, les spectateurs payaient un « nickel » (5 centimes) pour voir des films dans des séances de 20 minutes. Nickelodeon est le récit de l'industrie de ceux qui tournait les films pour ces séances. Bogdanovich adopte un ton burlesque où s'affrontent Burt Reynolds et Ryan O'Neal. On y voit comment l'industrie s'y est développé à Hollywoodland, comme on disait jadis, sans jamais penser au versant artistique du cinéma. Jusqu'à ce que ces cinéastes incunables se rendent compte qu'un film bien fait et original faisaient venir plus de spectateurs. Tatum O'Neal est parfaite dans le rôle d'une petite peste. Ma note : 7/10

Un parfum de meurtre (The Cat's meow, 2001)
D'après une histoire vraie, ou presque, ou en tout cas qu'Orson Welles aurait raconté à Peter Bogdanovich (il faut d'ailleurs lire Moi, Orson Welles son passionnant livre d'entretiens). Soit le meurtre du cinéaste Thomas H. Ince lors d'une croisière pleine de stupre et de coups bas sur le yatch du milliardaire William Randolph Hearst. On y croise Chaplin (Eddie Izzard, pas ressemblant) qui veut coucher avec Marion Davis (Kirsten Dunst) la maîtresse de Hearst sous l’œil malveillant de la cancanière Louella Parsons (Jennifer Tilly). Le film n'est pas franchement passionnant. Bogdanovich imprime plus les ragots que la légende. Ma note : 4,5/10

Orson Welles et Natalie Wood dans Tomorrow is forever d'Irving Pichel (1946), extrait visible dans The Mystery of Natalie Wood
The Mystery of Natalie Wood (2004)
Les années 1995 à 2005 sont synonymes pour Peter Bogdanovich de travail à la télévision. The Mystery of Natalie Wood est un téléfilm en deux parties sur la vie de l'actrice de son enfance où, poussée par sa mère, elle devient figurante dans un film d'Irving Pichel à sa mort par noyade une nuit de 1981. Le téléfilm commence d'ailleurs sur ce drame. Bogdanovich mêle interviews, images d'archives et reconstitution bien fade. Robert Wagner, le mari de Natalie Wood, est interprété par Michael Weatherly, alias Tony Di Nozzo dans NCIS dont le père est joué dans la série par Robert Wagner.

samedi 5 septembre 2015

Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 2: Le Sud profond

Peter Bogdanovich en 1992
La sortie vidéo de Broadway therapy est l'occasion de revenir sur la filmographie et la carrière de Peter Bogdanovich. Ses films peuvent être classés en trois catégories, les films qui se déroulent dans le sud profond des USA, ceux qui sont des vaudevilles et ceux qui parlent du cinéma.

Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 2 : Le Sud profond

Timothy Bottoms dans La Dernière séance
La Dernière séance (The Last picture show, 1971)
Peut-être son plus grand film. Trois rôles principaux à trois jeunes acteurs (Jeff Bridges, Cybill Shepherd et Timothy Bottoms). Des rôles secondaires époustouflants (Elle Burnstyn, Cloris Leachman). Un noir et blanc magnifique. Hollywood prenait Bogdanovich pour un snob newyorkais, il filme avec une grande délicatesse une petite bourgade désolée du Texas au début des années 1950. L'histoire est mélancolique à souhait d'autant que le cinéma local doit fermer annonçant la fin d'une époque. Un chef d’œuvre de l'americana. Ma note : 9/10

Ryan O'Neal et Tatum O'Neal dans La Barbe à papa
La Barbe à papa (Paper Moon, 1973)
Là encore le noir et blanc sublime ce sud (Arkansas et Missouri) de la Grande Dépression. Ryan O'Neill est un petit escroc qui vend des Bibles à des gens dans le deuil. Il doit récupérer sa fille de 9 ans (jouée par Tatum sa propre fille), garçon manqué qui va l'aider dans ses affaires louches. Road movie drôlatique où les deux personnages vont rencontrer des affreux jojos, des gens encore plus escrocs qu'eux mais moins malins. Et la gamine doit aussi faire face à la libido débordante de son père et à sa naïveté devant les femmes. Deuxième chef d’œuvre consécutif. Ma note : 9/10

Jack le magnifique (Saint Jack, 1979)
Comme tous le cinéastes de sa génération issus du Nouvel Hollywood, Peter Bodganovich livre avec Jack le Magnifique son film sur la guerre du Viet Nam. Mais il filme à Singapour le parcours d'un proxénète dans les dernières semaines du conflit. Ben Gazzara tout en nonchalance traverse les rues de la ville état avec décontraction. Il fournit aux hommes d'affaires des filles. Mais devant les menaces des triades, il doit faire alliance avec l'armée et son représentant (le cinéaste lui-même dans un personnage de dandy) pour ouvrir un bordel. Tout commence comme une comédie, tout se termine comme dans un western où le bordel sera le saloon que les bandits viendraient prendre d'assaut. Ma note : 8/10

Cher dans Mask
Mask (1985)
D'après une histoire vraie. Cher est une mère célibataire qui élève au fin fonds de l'Arizona son fils Rocky (Eric Stoltz) au visage totalement déformé. Elle doit se battre contre le lycée qui veut le traiter comme un handicapé, contre des parents qui refusent que leur fille sorte avec Dennis et contre à peu près tous les préjugés. Pour l'aider, Cher a une bande de motards aussi gentils que réfractaires aux bonnes mœurs. On peut être ému par ce déferlement de bons sentiments. A signaler deux guests : Harry Carey Jr, un acteur fétiche de John Ford et Estelle Getty alias Sophia de la série The Golden girls. Ma note : 6,5/10

Texasville (1990)
20 ans après La Dernière séance, Bogdanovich filme la suite des aventures de ses personnages. Il situe l'histoire en 1984. En 33 ans, Jeff Bridges a grandi, a aimé d'autres femmes, a eu des enfants. Cybill Shepherd revient au bout de tout ce temps pour une triste raison. Quant à Timothy Bottoms, il déprime. Le charme n'opère cette fois pas, le récit n'est pas aussi passionnant et même les acteurs ne semblent pas vraiment y croire. Ma note : 4/10

Sandra Bullock et Samantha Mathis dans Nashville Blues
Nashville Blues (The Thing called love, 1993)
Miranda (Samantha Mathis), une jeune newyorkaise rêve de devenir une star de la country. Elle file en bus à Nashville et passe des castings pour pouvoir interpréter ses chansons le soir dans les bars. Elle y rencontre Linda Lue (Sandra Bullock) qui va devenir sa colocataire et deux gars Kyle (Dermot Mulroney) et James (River Phoenix) qui vont se disputer son cœur. Pour les amateurs de country, c'est un ravissement, pour les autres, ça sera plus dur. Il faut aimer les bluettes. Ici, on est loin de l'esprit frondeur de Nashville de Robert Altman. Ce fût le dernier film de River Phoenix. Ma note : 5/10

vendredi 4 septembre 2015

Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 1 : Le vaudeville

Peter Bogdanovich en 1967
La sortie vidéo de Broadway therapy est l'occasion de revenir sur la filmographie et la carrière de Peter Bogdanovich. Ses films peuvent être classés en trois catégories, les films qui parlent du cinéma, ceux qui se déroulent dans le sud profond des USA et ceux qui sont des vaudevilles.

Le cinéma de Peter Bogdanovich, Partie 1 : Le vaudeville
Barbra Streisand et Ryan O'Neal dans On s'fait la valise, Docteur
On s'fait la valise, Docteur (What's up, Doc, 1972)
L'un des meilleurs films de Peter Bogdanovich est une screwball comedy, genre majeur des années 30 et 40. Le duo Ryan O'Neal Barbra Streisand fonctionne comme dans un film d'Howard Hawks. Elle survoltée et espiègle, lui amorphe et soumis, deux caractères opposés qui vont se cristalliser lors de leur rencontre dans un San Francisco qui sert de décor à une folle course-poursuite. Une valise au motif écossais sert de McGuffin. Un film hilarant qui va tellement vite qu'il faut le revoir pour tout voir. Et il faut aussi voir les fringues des personnages, sublimement kitsch. Ma note : 9/10

Duilio Del Prete, Cybill Shepherd, Burt Reynolds et Madeline Kahn dans Enfin l'amour
Enfin l'amour (At long last love, 1975)
Troisième collaboration entre Bogdanovich et Cybill Shepherd qui a comme partenaire Burt Reynolds. Comédie musicale basée sur les chansons de Cole Porter avec des costumes qui semblent sortis d'un Lubitsch avec Maurice Chevalier, Enfin l'amour est mal aimé mais le film a bien vieilli. On chante pendant tout le film, on se chamaille pour un rien car tous les personnages sont superficiels, les portes claquent mais toujours au bon moment. Bogdanovich est devenu un orfèvre du genre. John Hillerman, alias Higgins dans la série Magnum, est le chauffeur de Burt Reynolds. La classe. Ma note : 8/10

Ben Gazzara et Audrey Hepburn dans Et tout le monde riait
Et tout le monde riait (They all laughed, 1981)
Pour son avant-dernier rôle au cinéma (elle ne reviendra que 8 ans plus tard dans le médiocre Always), Audrey Hepburn ne rejoue pas ses personnages espiègles de Diamants sur canapé ou Drôle de frimousse. Elle est une femme qui cherche à égarer le détective engagé pour la suivre mais qui va tomber amoureux d'elle. Le duo qu'elle forme avec Ben Gazzara ne fonctionne pas très bien. Comme il se doit dans le vaudeville, beaucoup de portes qui claquent et de quiproquos. Ma note : 4/10

Bruits de coulisses (Noises off, 1992)
Bogdanovich assume totalement le côté théâtral puisque Bruits de coulisses est le récit d'une répétition d'une pièce de théâtre de boulevard puis se première représentation. Michael Caine incarne le metteur en scène qui sort avec sa vedette. Pendant les répétitions tout se passe mal, pendant la première tout se passe pire. Le film est un peu mécanique dans sa description d'une catastrophe annoncée mais on rit souvent autant qu'on est épuisé par l'abondance de portes qui claquent. Ma note : 5,5/10

Jennifer Aniston dans Broadway therapy
Broadway therapy (She's funny that way, 2014)
Après 11 ans d'absence, Bogdanovich retourne au cinéma poussé par ses fans, Noah Baumbach et Wes Anderson. On a comparé son film à ceux de Woody Allen, sans doute parce que Owen Wilson y traine la même léthargie que dans Midnight in Paris et qu'on y consulte des psychiatres. Film sur un metteur en scène de théâtre qui va se mettre à dos toutes les femmes qu'il rencontre, dans une série de quiproquos, de mensonges et de cachotteries. Le rire n'est pas très fort comme si le film n'était pas en accord avec son époque et qu'il n'assumait pas son côté ringard. On retrouve Cybill Shepherd dans un minuscule rôle, elle a bien changé. Le film rend hommage à La Folle ingénue d'Ernst Lubitsch. Ma note : 6/10

Le Tout nouveau testament (Jaco Van Dormael, 2015)

Comme je le craignais, tous les gags du Tout nouveau testament sont dans la bande annonce. On y voit Benoit Poelvoorde éructer devant son ordinateur avec un dans son rôle habituel de grand râleur, on y voit Yolande Moreau hébétée, on y voit un jeune gars qui défie les lois de la mort avec un grand sourire et puis quelques acteurs connus dont François Damiens et Catherine Deneuve. Seulement voilà, la bande annonce dure deux minutes et le reste du film ne ressemble pas du tout à la bande annonce. D'abord Poelvoorde est très peu présent dans le film (à peu près 20 minutes) ensuite c'est sa fille Ea (Pili Groyne, son nom est en tête du générique) qui mène le récit. Autant le dire tout de suite, le niveau intellectuel, c'est « Martine fait de la philosophie ». Déjà dans Mr. Nobody, Jaco Van Dormael se prenait comme un grand penseur mais, comme ici, il apparaissait comme un cinéaste poseur qui ne serait jamais sorti de ses cours de terminale. Le Tout nouveau testament est à la fois, puéril, infantile et immature. Jaco Van Dormael rêve depuis toujours d'appartenir au cercle des adeptes du réalisme poétique que sont ses pairs Jean-Pierre Jeunet (le soupçon d'Amélie), Terry Gilliam (le visuel suranné), Alejandro González Iñárritu (la choralité déglinguée), Albert Dupontel (les personnages en marge) et Edgar Wright (les épreuves qui se succèdent). Il pique à chacun un élément, croyant construire une œuvre sur l'état du monde actuel. Comme ces cinéastes cités, Jaco Van Dormael est un enfant de Paulo Coehlo.

jeudi 3 septembre 2015

Ricki and the Flash (Jonathan Demme, 2015)

Vous avez aimé entendre Meryl Streep chanter du Abba dans Mamma Mia!, vous avez aimé entendre Meryl Streep chanter de la country dans The Last show de Robert Altman, vous allez adorer entendre Meryl Streep chanter du rock dans Ricki and the Flash. Guitare en main, avec ses quatre musiciens, elle est sur scène dès le début du film en interprétant (en entier) une chanson de Tom Petty. Ce qui ne l'empêche pas d’enchaîner avec du Lady Gaga « pour le public jeune ». Blouson de cuir, tatouages, cheveux tressés, Ricky est une chanteuse rock qui fait des concerts dans un bouge de San Fernando Valley (où se déroule aussi We are your friends), ville monotone de la banlieue de Los Angeles. Caissière le jour, rockeuse le soir, elle joue pour un public maigre et plus très jeune depuis une quinzaine d'années. Elle sort avec Greg son lead guitar, qu'elle taquine sur scène au lieu de lui faire des grandes déclarations.

Ricki s'appelle en vérité Linda et son ex-mari Pete Brummell (Kevin Kline que je n'avais pas vu dans un film depuis des siècles) l'appelle pour lui annoncer que leur fille Julie ne va pas très bien. Ricky file à Indianapolis pour la soutenir. Là, on découvre la vie que Linda-Ricki a abandonné depuis 25 ans. Une vie en résidence haut de gamme alors qu'elle vit dans un minuscule appartement, un frigo bien rempli alors qu'elle mange des hamburgers, une vie bien rangée alors qu'elle a choisi d'être Bohème. Si la rencontre avec Pete se passe bien, les retrouvailles avec sa fille abandonnée enfant sont explosives. Pires sont celles avec ses deux fils. L'un ne veut pas lui annoncer son prochain mariage de peur qu'elle le gâche, l'autre a toujours souffert qu'elle n'accepte jamais son homosexualité et refuse de lui parler. Linda se revendique Républicaine dans sa frange la plus réac, celle des bien-nommés « Neo-con ».

Le film de Jonathan Demme est construit sur un schéma bien classique des retrouvailles difficiles, de la réconciliation suivie par la rupture brutale et amère en milieu de film pour arriver au finale où tout le monde s'embrasse et danse sur un morceau de Bruce Springsteen. Conservateurs et progressistes, gay et hétéro, noirs et blancs, Sprinsteen et Gaga peuvent s'entendre. Le film serait d'une démagogie éprouvante sur les différents franges des Etats-Unis qui peuvent se réconcilier grâce à leur bien commun, la musique donc, sans le génie de Meryl Streep et Kevin Kline (et des autres acteurs) pour faire passer la pilule. Leur jeu permet d'insuffler un peu d'ironie (on rit beaucoup) dans ce message très unanimiste et convenu. Dans la grande tradition du cinéma hollywoodien, les personnages s'améliorent. Ricki and the Flash est un feel good movie, comme on dit, et c'est bien agréable de voir tout le monde s'amuser sur l'écran.

mercredi 2 septembre 2015

La Vanité (Lionel Baier, 2015)

Une chambre (la numéro 8, le nombre des longs-métrages de Lionel Baier) dans un motel en périphérie de Lausanne. L'homme qui loue cette chambre s'appelle David Miller (Patrick Lapp, déjà épatant dans Les Grandes ondes, le précédent film du cinéaste) et veut mettre fin à sa fin, non pas en se suicidant mais grâce à une loi suisse qui autorise l'euthanasie pour les cas « désespérés ». C'est ironiquement Esperenza (Carmen Maura) qui va venir l'assister et lui donner les médicaments nécessaires à cette mort choisie. Miller a choisi ce motel, aujourd'hui déserté et proche de la fermeture définitive, parce qu'il en a été l'architecte plus de 45 ans auparavant. Il l'a conçu après un voyage sur la route 66. Dans la chambre d'à côté, la numéro 7, Miller et Espé entendent les bruits d'un coït. C'est le jeune Konstantin (Ivan Georgiev), jeune prostitué qui reçoit ses clients (clients, pas clientes). Comme le témoin de Miller n'arrive pas, il va demander à Konstantin de l'assister dans ses derniers instants.

Unité d'action, de lieu et de temps. Ou presque. Pourtant La Vanité n'est en rien un film théâtral. L'utilisation du hors-champ par le cinéaste crée du suspense, développe le récit et relance l'action. Ce ne sera pas par les dialogues qu'on connaîtra les motivations des personnages ainsi que leur histoire, Lionel Baier a une manière bien à lui de lancer ses flashbacks, sans paroles, composés de quelques images. C'est très beau et très tendre. Il ne faut pas s'attendre à un film « dossier de l'écran » comme a pu l'être Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé, film extrêmement explicatif et d'un sérieux à toute épreuve. La Vanité dynamite constamment le sérieux du sujet par une avalanche de gags de différents niveaux, gags de langages, gags de situations, gags visuels, le tout suivi par un soupçon de poésie redynamitée pour ne pas tomber dans le mièvre. Le film a la très bonne idée d'être très court et de garder son rythme de croisière pendant toute sa durée.

Lionel Baier a toujours filmé la Suisse comme un pays étrange. Même quand ses films ne se passent pas en Suisse (Comme des voleurs en Pologne et Les Grandes ondes au Portugal), on parle des rapports de la Suisse avec le reste de l'Europe. Et quand ça se passe en Suisse, il filme les gens en marge de la société bourgeoise. Dans La Vanité, les trois personnages sont loin d'être des standards de la population de Lausanne. David Miller est juif et misanthrope, Esperanza est Espagnole et désabusée, Konstantin est Russe et gay. Dans un pays en proie à la tentation nationaliste, ce trio peut faire figure d'un îlot de résistance. Comme toujours dans les films de Lionel Baier, ce sont trois personnages solitaires, un peu borderline, pas vraiment raisonnables qui font un bout de chemin ensemble. Bref, La Vanité est une comédie loufoque sur un sujet grave. C'est finalement bien mieux de ne pas aborder de front l'euthanasie.

La Volante (Christophe Ali & Nicolas Bonilauri, 2015)

Bonjour, je m'appelle Marie-France et j'ai décidé de prendre ma vengeance. La Volante retrace mon histoire et j'ai choisi deux cinéastes qui ont l'habitude de faire des films peu aimables. Nathalie Baye a l'honneur de m'incarner. Son visage un peu froid est parfait pour ne pas exprimer la haine que j'éprouve à l'égard de Thomas, mon nouvel employeur. Lui est joué par Malik Zidi, éternel jeune espoir du cinéma français. Il s'y connaît en films malsains, il a débuté chez François Ozon, à l'époque où il faisait encore des films piquants.

Me venger de quoi ? De la mort de mon fils tué dans un accident de voiture. Il pleuvait ce soir-là, Thomas conduisait la bagnole. Il emmenait sa femme Audrey à la maternité. On s'est croisé dans le couloir de l'hôpital. Quelle ironie tout de même, mon fils meurt et son fils naît. En même temps. Comme j'ai décidé que mon fils a été volé par Thomas, je vais m'approprier le sien. Je vais m'approcher de Thomas, le mettre en confiance puis lui tendre un piège diabolique. Neuf ans après la mort de mon fils, je deviens sa secrétaire particulière.

Comment j'ai réussi ce prodige ? Jamais le film ne l'expliquera. Je sais que ça aurait été passionnant de raconter tout ça, mais le film aurait été encore plus invraisemblable. Je suis parvenu à me faire embaucher pour remplacer sa collaboratrice en arrêt maladie. Vous saisissez ? Vous comprenez qui a pu la mettre en arrêt maladie ? Quand elle revient après sa convalescence, elle porte toujours sa minerve. J'y suis peut-être pour quelque chose, mais je ne le dirai pas. Le boss de Thomas trouve que j'ai fait du bon boulot, il voudrait m'embaucher pour sa paperasse, mais j'ai d'autres projets.

Entre mon arrivée dans la boite de Thomas et mon départ, j'ai su me rendre indispensable. Je devrais dire INDISPENSABLE avec des majuscules, tellement je fais du bon boulot au bureau. Il tâche sa chemise, je vais en acheter une. Son collègue oublie une fiche, je lui la trouve. Un rendez-vous est changé, je lui rappelle. Et je l'aide aussi après le boulot. Je fais du baby-sitting pour garder Léo, son fils. Faut dire que Thomas s'est disputé avec la mère du petit. Quelle aubaine, je vais pouvoir l'habituer à moi, lui donner l'éducation qu'il mérite et les valeurs que j'ai.

La mère de Léo semble comprendre que je suis un peu trop présente. Elle me jette des regards obliques sur une musique lourde d'insinuation. En général, tout le monde me jette des regards obliques sur une musique lourde d'insinuation, c'est le moyen qu'ont trouvé le duo de cinéastes pour faire monter la tension et l'angoisse. Tout le monde semble me suspecter. Faut pas me chercher car je cogne. Une pétasse en a fait les frais au restau, comme je te l'ai agrippée celle-là. Elle avait peut-être rien fait, mais ça montre aux spectateurs que je suis capable de tout.

Alors c'est vrai que montrer la folie qui s'empare de mon cerveau malade avec un seul moyen de mise en scène, c'est pas beaucoup. Mais je vais au bout de ma folie, je ne lésine pas sur les moyens pour m'emparer de Léo. Le petit semble résister, sa mère aussi, son père commence à avoir des doutes sur ma présence constante, mais ça fait rien, je m'accroche à l'idée de devenir mère à nouveau. Il me faut donc un nouveau mari et une nouvelle maison. Je choisit le père de Thomas, un veuf qui habite à la campagne.

Ça sera parfait la campagne pour élever Léo. J'ai failli écrire enlever. Ooops. Gros lapsus révélateur. Mais je crois que j'en ai déjà trop dit. On me compare à un personnage à la Hitchcock, sans doute parce que je suis blonde comme Kim Novak ou un peu barrée comme la femme de chambre de Rebecca. N'exagérons pas, je ne suis que Marie-France, secrétaire volante bientôt à la retraite, mais c'est déjà tellement plus crédible que Pierre Niney en déménageur/écrivain dans Un homme idéal. On a les thrillers qu'on mérite.

mardi 1 septembre 2015

Trois sublimes canailles / 3 bad men (John Ford, 1926)

 
C'est une bonne nouvelle que la sortie de Trois sublimes canailles en DVD. Pour l'instant, l’œuvre muette de John Ford n'est pas encore facilement disponible. Le cinéaste a beaucoup tourné entre 1917 et le début du parlant, mais la plupart de ses films sont perdus. Son seul film muet disponible est Le Cheval de fer qui a des points communs avec Trois sublimes canailles. La conquête de l'ouest y est décrite en tenant compte du point de vue des petites gens et non des puissants à qui John Ford attribue des volontés vénales. Le Cheval de fer montrait la construction d'une ligne de chemin de fer, Trois sublimes canailles se déroule en 1876 lors de la colonisation du Dakota par les migrants.

Avant de rencontrer ces canailles, trio aux mines patibulaires mais au cœur généraux, John Ford présente un jeune migrant d'origine irlandaise (forcément) qui part dans cette ruée ver l'or. Il rencontre Lee, une jeune femme décidée et qui porte des pantalons, ce qui à cette époque ne se faisait pas. Il en tombe immédiatement amoureux, mais elle résiste. Les chevaux de Lee et de son père sont attaqués par une bande contrôlée par le shérif local, un homme corrompu et vicieux. Ce sont les trois canailles qui vont venir en aide à Lee. Elle décide de les engager dans son convoi malgré leur réputation et les petits larcins qu'ils ont pu commettre. Ils lui seront fidèles et dévoués jusqu'au bout.

En faisant des trois voleurs les héros de son film et du shérif un homme dépravé, John Ford inverse les valeurs habituels du western. Il faisait de même dans Le Cheval de fer où un homme d'affaires voulait s'accaparer le tracé du train pour se faire de l'argent. Le film est truffé de gags où les trois amis en font voir des vertes et des pas mûres au shérif et à ses hommes. En comparaison à leur esprit pittoresque, le jeune blanc-bec irlandais est très fade. Le morceau de bravoure du film est la course à la terre où John Ford filme des centaines de chariots et de chevaux (sans effets spéciaux) avec une inventivité et une force qui laissent, 90 ans plus tard, toujours pantois et ravis.












Dheepan (Jacques Audiard, 2015)

En faisant de Dheepan le personnage éponyme de son film, Jacques Audiard lui réserve un passé auquel il veut échapper. Criminel de guerre au Sri Lanka, il a perdu sa femme et ses enfants pendant le conflit. Il va donc se reconstruire en France avec cette épouse et cette fille fictive. D'elles, on ne saura jamais leur passé. Mais la question de l'égalité des personnages se pose. Yalini, l'épouse, est une femme qui se cherche un avenir (elle a une cousine en Angleterre qu'elle veut rejoindre). C'est par elle que la majorité de la fiction se crée dans Dheepan. Chaque jour au contact du petit chef de bande, elle observe le conflit entre son mari fictif et ce jeune homme, incarné paresseusement par Vincent Rottiers, conflit qui va grandissant jusqu'à l'affrontement final.

On ne connaîtra rien du voyage entre le Sri Lanka et la France, Audiard s'attarde peu sur le demande d'asile de la famille. On apprend que Dheepan va devenir gardien d'une cité où la loi a disparu. De cette banlieue, on ne verra pas grand chose. Dheepan est l'inverse total de Bande de filles dans sa vision d'une cité : personne ne semble habiter là, on voit juste des figurants qui traversent le cadre. Un simple décorum pas très reluisant. C'est pourtant la vision qu'en ont Dheepan et Yalini, ce sont eux qui donnent le point de vue du film. Ils ne voient donc que les jeunes qui surveillent le quartier pour que Rottiers puisse faire son trafic de drogue. Ils ne voient plus les habitants qui disparaissent du champ visuel comme de la fiction. La famille s'invente leur vie : « c'est comme au cinéma », disent-ils en observant les dealers.

Jacques Audiard cherche tellement à éviter les clichés sur les migrants comme sur les trafiquants de banlieue qu'il en oublie de dire quoi ce soit à la fois sur les uns comme sur les autres. La barrière de la langue aide à ne pas s'exprimer beaucoup. En revanche, un jeune milicien du trafiquant explique qu'il fait un boulot pas facile et le chef des dealers affirme qu'il pratique un commerce comme un autre. A ma grande surprise, le film évite l'écueil de la petite frappe qui tombe amoureux de Yalini, qu'il voit pourtant tous les jours chez lui. Elle lui prépare des petits plats. Ce que chacun cherche, c'est une petite vie normale avec un mode de vie normatif. Le film avance sans à-coup, sans retournement de situation dans un scénario ultra balisé, sans même d'émotion. Les enjeux sont maigres. Les scènes d'action sont terne, le finale est filmé dans un nuage de fumée où tout est suggéré.

Pendant le Festival de Cannes où il reçut la Palme d'or, Jacques Audiard expliquait qu'il voulait faire « un film français avec des gens non français qui viennent d'un univers non francophone » (entretien dans le magazine Première). Dheepan brasse au moins trois genres à la fois. Drame familial : lui, ancien chef de guerre se voit attribuer une femme et une fille de neuf ans pour partir en exil en France. Film de vengeance : le cinéaste se compare à Peckinpah et Les Chiens de paille, film sur l'humiliation d'un homme par tout un village. Film social : la banlieue, c'est pas rose. C'est même pire que le Sri Lanka, clament en chœur la mère et sa fausse fille. Le film est tout cela à la fois, sur le mode du saupoudrage volontaire mais un peu vain. Le film n'est pas grand chose. Ce scénario aurait été plus adéquat pour une série télé.