lundi 21 septembre 2015

N.W.A - Straight Outta Compton (F. Gary Gray, 2015)

Jusqu'à présent, les films de F. Gary Gray pouvaient être classés dans deux catégories, le film d'action cool (Braquage à l'italienne, Be cool) et le film d'action primaire (Un homme à part, Que justice soit faite). Je préfère la première catégorie. N.W.A - Straight Outta Compton n'est pas vraiment un film cool mais réussit à être intéressant jusqu'à la toute fin. C'est quelques années de la vie du groupe de rap que le cinéaste visite, de la rencontre entre les membres de NWA en 1986 jusqu'à la mort de Eazy-E en 1995. C'est une première différence avec les biopics musicaux récents, sur Johnny Cash, Ray Charles ou James Brown qui mettent en scène toute leur vie, ou explorent au moins plusieurs décennies. Cela dit, il s'agit ici d'un groupe à la durée limitée. F. Gary Gray ne se démarque cependant pas beaucoup de ses confrères et le film montre l'ascension du groupe, la vie privée de ses membres, les destins croisés. Le film reste relativement académique dans son traitement avec une reconstitution sans défaut et appliquée de l'époque.

Parce qu'il est produit par Ice Cube, Dr. Dre et Tomica Woods-Wright (la veuve d'Eazy-E), tout le récit tourne autour de Ice Cube, Dr. Dre et Eazy-E. Logiquement. Pour n'avoir pas connu à l'époque NWA et n'avoir jamais entendu un seul morceau, je ne peux pas dire si cela reflète la réalité. Mais peu importe, N.W.A - Straight Outta Compton n'est pas un documentaire, c'est une œuvre de fiction. Ice-Cube (O'Shea Jackson Jr, soit le fils d'Ice Cube) est un lycéen comme les autres qui observe les exactions policières dans son quartier de Los Angeles. Il subit lui-même une arrestation arbitraire. Son personnage est un auteur de paroles de génie, qui sait parfaitement décrire la situation des Afro-Américains en ce milieu des années 1980. Régulièrement, la police tente de censurer ses morceaux (elle intervient en plein concert à Detroit quand il interprète Fuck Tha Police). On vit l'affaire Rodney King comme si on y était. Il se sent floué par le manager du groupe Jerry Heller (Paul Giamatti, qui en fait un peu trop), il se sent exploité parce que ses paroles sont chantées par Eazy-E et qu'il ne touche pas assez d'argent.

Dr. Dre (Corey Hawkins) est l'arrangeur du groupe. Autant Ice Cube est violent dans ses propos, autant Dr. Dre est calme. Tout ce qu'il veut est pouvoir mixer. Il s'accommode du contrat qui le lie à Heller, tout du moins dans la première partie du film. Eazy-E (Jason Mitchell) ne rêve que de pognon. Mauvais chanteur, il va parvenir cependant à devenir le leader du groupe avec la chanson Boyz N The Hood. Avec Heller, il va fonder un label, Ruthless (« impitoyable ») et s'arroger le magot. Pendant qu'Eazy-E et Heller mangent du homard, les autres doivent se contenter de burgers, lui sort Ice Cube en colère. Sa cupidité est montrée sans ambages ni nuances jusqu'à une rédemption finale un peu douteuse. Bref, Ice Cube et Dr. Dre ont plutôt les beaux rôles. Reste à évoquer les concerts qui ponctuent le film. Ils sont remarquablement bien présentés (les enjeux face à leurs paroles) et mise en scène à grands coups de larges mouvements de caméra. Sur un grand écran, c'est impressionnant. Pas étonnant que le film ait eu un tel succès, à la grande surprise de chacun, aux Etats-Unis. C'est un peu le rêve américain qui est décrit, même si ce rêve avait souvent des allures de cauchemar. Et il faut dire que pas grand chose n'a changé en 25 ans.

vendredi 18 septembre 2015

Agents très spéciaux Code U.N.C.L.E. (Guy Ritchie, 2015)

A ma très grande surprise, j'ai aimé Agents très spéciaux Code U.N.C.L.E.. Pourtant, je continue de trouver le cinéma de Guy Ritchie très médiocre. Ses films anglais sont immatures et douteux (« on tue plein de gens, mais c'est pas grave, c'est juste du cinéma »), ses Sherlock Holmes ont été immédiatement ringardisés par la série Cumberbatch/Freeman. Guy Ritchie se prenait pour Quentin Tarantino, il est devenu Paul W.S. Anderson, en moins marrant. La plupart de ses films sont aujourd'hui irregardables

Comme ça arrive parfois à Hollywood, l'idée d'adapter la série des années 1960 (et dont je n'ai aucun souvenir) date d'une bonne décennie. Pas mal de cinéastes et d'acteurs ont eu le projet en main pour finalement arriver chez Guy Ritchie (qui n'avait rien fait depuis 4 ans) avec Henry Cavill (gros succès pour son Superman) et Armie Hammer (pas encore remis du bide de Lone Ranger). De là à dire que Agents très spéciaux était un projet maudit, même si le film a un succès très limité au box-office, est un pas que je ne franchis pas.

Ce que j'aime, c'est d'abord le duo d'acteurs. Henry Cavill en Napoleon Solo espion américain, beaux costumes, sourire carnassier, face à Armie Hammer en Illya Kuryakin espion soviétique, col roulé et petite casquette. Deux grands gaillards qui se croient plus finauds que tout le monde mais qui vont se faire manipuler pour mon grand plaisir de spectateur. Leur duo est mieux assorti que celui de Kingsman, pour comparer avec un film d'espionnage récent. Comme il se doit, les dialogues évoquent légèrement la tension sexuelle entre eux.

Ce que j'aime, c'est aussi l'époque, les débuts du mur de Berlin où le film commence avec une poursuite en Trabant, voiture connue pour être l'une des plus lentes du monde. C'est assez ironique. Solo et Illya sont d'abord ennemis, séparés par le rideau de fer, avant d'être forcés d'être partenaires. Pas de gadgets technologiques pour les deux espions. Ils s'en moquent d'ailleurs dans une scène où ils doivent pénétrer dans un entrepôt pour voler une bombe, MacGuffin du film auquel il ne faut pas s'intéresser tant il est un prétexte à l'histoire légère comme tout. Et pourtant, il s'agit d'une bombe atomique.

Ce que j'aime, c'est encore ces deux personnages féminins. L'une est mécanicienne est-allemande (Gaby – Alicia Vikander), l'autre chef de gang italienne (Victoria – Elizabeth Debicki). Gaby est gentille et doit être protégée par les deux grandes asperges. Kuryakin doit jouer son époux, mais il a bien du mal à comprendre son rôle, à ne pas castagner chaque gars devant lui alors qu'il est censé être un photographe. Victoria est la proie de Solo avant d'en devenir son bourreau. Une beauté glaciale typique des films d'espionnage des années 1960.

Ce que j'aime, c'est également les scènes d'action. Trois cas de figure, la course poursuite classique nocturne à Berlin puis diurne à Naples, ne pas oublier de prendre le véhicule le plus maniable pour gagner. Une attaque dans un tunnel compressée en divers split-screens pour augmenter le rythme (l'inverse encore de l'étirement de Kingsman). Un tour en bateau conduit par Kuryakin tandis qu'il est pourchassé par les méchants armés de mitraillette. Solo l'attend tranquillement sur terre en train de manger un sandwich. Je trouve cette ironie rafraîchissante et ces gags décontractés. Mais, qu'est-ce qu'il m'arrive ?

PS : L'affiche française est hideuse. Pourquoi, mais pourquoi ?

Marguerite (Xavier Giannoli, 2015)

Dans les aventures de Tintin, la cantatrice Bianca Castafiore chante souvent « Ah, je ris si fort de me voir si belle, est-ce toi Marguerite », avec une voix qui manque jamais d'angoisser le Capitaine Haddock. Catherine Frot incarne justement une Marguerite,dans son film éponyme, aristocrate des années 1920 qui se rêve en cantatrice. Elle peut à tout loisir se regarder dans le miroir, mais elle ne s'entend pas. En revanche, son époux a signé un pacte diabolique avec ses amis : il les paie pour qu'ils viennent écouter sa voix de crécelle. Marguerite tient des récitals dans la salon de son château, à la campagne, en privé. Le mari ne veut pas que cela sorte de chez eux, pas d'humiliation publique.

Tout aurait pu continuer comme ça sans la venue de deux loustics, Lucien un jeune journaliste (qui écrit dans Comoedia) et Kyril un artiste surréaliste (qui porte un monocle). Ils se sont introduits dans la demeure sans demander la permission, sans invitation. Ils pensaient entendre une grande chanteuse restée dans le secret, ils auront une femme qui chante terriblement faux. Loin de se moquer d'elle, le premier écrit un article élogieux et le second lui fait un collage en forme d'hommage. Il n'en faut pas plus à Marguerite pour avoir envie de faire un concert devant un vrai public, loin de chez elle. Lucien et Kyril organisent cela.

La première heure du film est un formidable hommage au surréalisme, avec comme point d'orgue ce fameux concert où Marguerite chante la Marseillaise tandis que des images de la Grande Guerre sont projetées sur sa tunique blanche. Le surréalisme était une forme artistique qui luttait contre toutes les idées reçues, et quel meilleur moyen existait-il que de donner un concert par une femme qui chante terriblement faux. De cette bizarrerie que les bourgeois rejettent, de cet entrechoc entre divers sens, se crée une poésie que Xavier Giannoli retranscrit avec beaucoup de tact, d'émotion et d'humour à l'écran. Cette provocation de Kyril, Lucien et Marguerite est insupportable pour les amis de cette dernière qui l'excluent de leur cercle.

La deuxième heure est plus cruelle pour Marguerite. Lucien et Kyril disparaissent du récit pour faire entrer un chanteur d'opéra raté qui va trouver le moyen de se faire payer très cher pour donner des courts de chant à la baronne. On est moins à l'aise devant la manipulation qu'entretient l'étrange majordome de Marguerite, sans doute amoureux d'elle, et qui rêve, tel le citoyen Kane d'Orson Welles, que la femme de son cœur puisse interpréter des airs d'opéra. Ce que le cinéaste américain traitait en 20 minutes, il faut un heure pour que Giannoli le fasse dans des scènes un peu répétitives. Les intrigues secondaires (la jeune chanteuse Hazel comme contrepoint à Marguerite, l'adultère du mari) alourdissent le récit. Mais Catherine Fort est formidable, évidemment.

jeudi 17 septembre 2015

The Program (Stephen Frears, 2015)

Avoir le pouvoir, c'est savoir sourire. Un beau et grand sourire texan. Avant d'avoir le sourire et le pouvoir, Lance Armstrong (Ben Foster) va passer par une série d'épreuves douloureuses. La première, c'est une course sur les célèbres pavés de la Flèche Wallonne, où il en chie, incapable de tenir le rythme et de supporter la douleur. La deuxième est son cancer des testicules qui l'oblige à subir une lourde opération et de la chimio. Dans ces deux chemin de croix, le cycliste ne sait pas s'il pourra devenir le champion qu'il rêve d'être. Il était promis à une carrière honorable, ce qui lui a valu l'attention d'un journaliste anglais David Walsh (Chris O'Dowd), premier homme en croire en lui. Il rencontre aussi un autre cycliste, Johan Bruyneel (Denis Ménochet) qui lui affirme qu'il ne pourra jamais gagner parce qu'il n'est pas dopé. Troisième rencontre, celle avec le docteur Ferreri (Guillaume Canet) étrange médecin aux lunettes fumées qui décèle immédiatement ce qui ne va pas dans sa musculature et qui va lui trouver la solution miracle, l'EPO (entre autres joyeusetés qu'il va lui prescrire).

La machine à gagner de Lance Armstrong est lancé. D'abord trouver une équipe de sponsor (l'US Postal), puis lancer une fondation (pour faire œuvre philanthropique), puis un entraîneur (Bruyneel a pris sa retraite de coureur, il constituera l'équipe) et enfin un médecin (Ferreri accepte de remodeler son futur champion). La bonne idée de Frears est de laisser de côté l'aspect compétition, le cyclisme n'est pas un sport palpitant au cinéma, contrairement au base-ball : question de tempo. La suite, on l'a connaît. Le cycliste gagne sept fois le Tour de France, juste l'année après le scandale Festina (« à l'insu de mon plein gré »). Stephen Frears montre la manipulation avec une minutie redoutable, n'oubliant aucun détail : comment se piquer, comment se débarrasser des seringues, comment feinter les contrôles anti-dopage et aussi comment financer la dope sans que ça n'apparaisse dans les comptes. Le cinéaste organise une plongée à l'intérieur d'un système que tout le monde voyait à l'écran de télé (la séquence où il dépasse tout le monde dans une étape de montagne est superbement montée) mais que personne ne voulait voir.

Tout le monde, sauf ce journaliste sportif. C'est lui qui risque de faire perdre le sourire d'Armstrong, ce sourire qu'il arbore quand il va discuter dans le peloton avec un coureur qui a déclaré que tout le monde est dopé. Tout ce qui compte est de ne pas dépasser le seuil illégal où il se ferait contrôler positif. On connaît la fin de l'histoire, on sait comment Lance Armstrong a été dépossédé, en 2012, de ses titres, mais Stephen Frears parvient à maintenir un suspense jusqu'au bout, menant son film comme un thriller où les menaces (contre les instances internationales qui ne pourraient se permettre une mauvaise image), les procès (contre David Walsh), les amicaux conseils (à Floyd Landis son co-équipier, issu d'une secte conservatrice, qui culpabilise) se suivent. Chaque fois, Armstrong s'en sort, comme dans Les Incorruptibles. Jusqu'à ce que la machine s'enraye. En ce sens, Stephen Frears n'a pas tourné un biopic sur le cycliste, de la même manière que The Queen n'est pas un film sur Elizabeth II, autre personnage de pouvoir arborant un constant sourire. Dans ces deux films, Stephen Frears met en scène, avec son sens habituel de l'ironie, l'affrontement de deux idéologies opposées.

mercredi 16 septembre 2015

Les Camarades (Mario Monicelli, 1963)

 
Les Camarades est un grand et beau film politique qui, plus de cinquante ans après sa réalisation, n'a pas pris une ride. Turin, fin du 19ème siècle, en plein hiver neigeux et grisâtre. L'industrie textile emploie de nombreux ouvriers qui travaillent 14 heures par jour pour un salaire de misère (rien que ça, ça fait déjà froid dans le dos). Se lever à 5 heures et demi du matin, briser la glace dans la bassine pour avoir de l'eau et filer à l'usine est le quotidien des personnages. Pause de trente minutes pour le déjeuner, dehors malgré le rude hiver, reprise jusqu'à 21heures. Mario Monicelli montre avec un tel brio cette routine quotidienne, cet harassement au travail où les ouvriers finissent par se confondre avec les machines, que c'en est étourdissant. Le bruit constant dans l'usine, la fatigue au labeur, la répétition infinie des mêmes gestes, finissent par abrutir les ouvriers. L'un d'eux se fait happer la main dans une machine. Sa main est broyée.

La journée finie, les ouvriers se réunissent. Ils veulent faire comprendre à leur patron que 14 heures de travail par jour, c'est trop. Ils désignent trois porte-paroles (dont Bernard Blier), une femme et deux hommes. Le directeur les traite par dessus la jambe, leur fait habilement comprendre que pour la patronat c'est difficile. Le lendemain, ils décident de faire une heure de grève, l'un d'eux doit sonner la sirène de départ à l'avance. Le contremaître, garde chiourme hautain qui les surveille, surprend le complot. Tous les ouvriers sont sanctionnés par une amende. Sur les conseils de deux enseignants (François Périer et Marcello Mastroianni), ils font faire grève. Ne plus aller à l'usine, jusqu'à ce qu'on leur accorde une baisse du temps du travail. Et l'annulation de l'amende. C'est toute une organisation qui se met en place, où chacun va aider son prochain, où ils vont faire des provisions pour palier le manque de la paie et refuser de céder aux pressions du patronat.

Le film est particulièrement passionnant dans la description de cette petite société qui cherche à vivre et travailler dignement. Mario Monicelli a l'art de croquer ses personnages tout à la fois vrais et pittoresques. Du militaire qui les aide à l'adolescent illettré, de l'amoureux célibataire à la jeune femme qui a quitté la pauvreté pour vendre ses charmes, du migrant sicilien méprisé au père de famille râleur, chacun est admirablement incarné. C'est avec les patrons que le cinéaste est le plus dur, mépris de classe (la propriétaire de l'usine est ignoble), condescendance pour les pauvres et appât du gain sont leur unique façon de vivre. Il n'est pas tendre non plus avec l'agitateur en chef que joue Marcello Mastroianni, personnage jusqu'au-boutiste qui jette de l'huile sur le feu pour une cause à laquelle il est étrangère. Mais il ne sait faire que cela. La maîtrise du cinéaste est telle qu'on passe du rire au larmes, de la chronique du quotidien à la fable politique, de l'histoire d'amour au suspense pur sans même s'en rendre compte. Du grand art.















mardi 15 septembre 2015

Youth (Paolo Sorrentino, 2015)

On pourrait comparer Youth de Paolo Sorrentino à Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, les deux films se déroulent dans un très luxueux hôtel des Alpes fréquenté par des gens riches avec un personnel au petit soin. Là où résidait l'idée géniale du plus européen des cinéastes américains, c'était de donner aux employés les rôles principaux et d'en faire le moteur du récit. Certes, l'époque n'est pas la même. Dans les deux films, les clients sont campés par des stars du cinéma, mais dans Youth, le personnel reste justement impersonnel. On les voit fumer leurs cigarettes à l'extérieur, faire des massages, faire la tapin ou être un émissaire de la Reine Elizabeth II que le personnage de Michael Caine traite comme un larbin.

Ce dernier est Fred, compositeur de musique à la retraite qui vient dans cet hôtel isolé de la Suisse alémanique pour se reposer. Il est accompagné de sa fille Lena (Rachel Weisz), personnage inutile (on prétend qu'elle est son assistante malgré sa retraite), présente uniquement pour une banale sous-intrigue de rupture amoureuse. Chaque année, il retrouve Mick (Harvey Keitel), cinéaste qui programme son film testament. Il est entouré d'une bande de jeunes scénaristes (encore des employés traités par dessus la jambe) qui lui fournissent des dialogues pour la fin de son film. Mais Mick rejette toutes leurs idées immatures. Les deux amis sont artistes mais l'un ne veut plus l'être, l'autre cherche à poursuivre son œuvre.

Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Elles sont scandées par une chanson interprétée dans le jardin sur une scène ronde qui tourne. « Ils ne sont pas très bons », dit un personnage avec condescendance. Rien à voir avec le génie de Fred qui jouera pour la Reine en fin de film, lui, il joue avec un orchestre philharmonique pour les grands de ce monde. Il en pleurera d’émotion, ses yeux rouges en attestent, forçant le spectateur de Youth à être lui-même ému. Le reste de la journée, Fred et Mick se promènent, mangent et font des paris sur un couple voisin qui ne se dit pas un seul mot. Ah oui, et ils contrôlent leur flot d'urine. Prière de rire comme on a pleuré, forcé par Sorrentino.

Fred et Mick ne sont pas seuls dans l'hôtel. Avec son sens du baroque, Paolo Sorrentino expose des personnages secondaires hauts en couleur. Paul Dano est un acteur hollywoodien déprimé de n'être reconnu que pour son rôle de robot. Il acceptera de jouer Hitler et se pavanera dans l'hôtel dans son nouveau costume. Un sosie de Maradonna (son nom n'est jamais cité). Miss Univers qui est belle donc stupide mais en fait elle n'est pas si stupide, c'est elle qu'on voit sur l'affiche. Un enfant qui apprend le violon. Et en fin de film, Jane Fonda, dans le rôle de l'actrice fétiche de Mick. A chacun, Fred et Mick (mais surtout Fred) donnent des leçons de vie pour mieux comprendre le monde. Ils ont bien lu Paulo Coelho.

Je voulais comparer Paolo Sorrentino et Wes Anderson car tous deux sont des formalistes forcenés persuadés de créer leur cosmogonie, comme on dit. Le cinéaste italien s'est cependant bien calmé depuis La Grande bellezza et plus encore depuis Il Divo. Le récit est désormais totalement linéaire, sans digression, sans courbure du récit (sauf dans une scène onirique ridicule). De même, les plans tiennent plus de l'imagerie Instagram (des beaux paysages fleuris, des intérieurs tous cadrés de la même façon) que d'une composition artistique. Il tente de faire son 8 et ½ en s'exprimant sur l'art et les pièges des faux-semblants. Le pire est que tout est toujours trop explicatif à grands coups d'épuisants tunnels de dialogues.

lundi 14 septembre 2015

Around the world with Orson Welles (Orson Welles, 1955)


 
En 1955, Orson Welles accepte de tourner une série de courts documentaires (26 minutes chacun) titrée Around the world with Orson Welles. Le cinéaste, qui sortait difficilement de la production de Mr. Arkadin, a sans doute trouvé là le moyen de débusquer des financements pour son projet d'adapter Don Quichotte, tandis que la nouvelle chaîne britannique qui produisait avait un réalisateur prestigieux pour lancer ses programmes. Les six documentaires qui se trouvent sur le premier DVD édité par Carlotta ne se déroulent pas partout dans le monde mais uniquement en Europe. Les deux premiers sont consacrés au Pays Basque (Pays Basque, La Pelote basque), à Vienne (Revisiting Vienna), à Paris (Saint-Germain-des-Près), à Londres (London) et à Madrid (Spain). Le deuxième DVD comprend un documentaire de Christophe Cognet sur l'épisode de Welles consacré à l'affaire Dominici, filmé peu après le procès du paysan des Basses-Alpes (l'ancien nom des Alpes de Haute Provence). Dans chaque épisode, Orson Welles apparaît dans son beau costume noir avec un nœud papillon et un chapeau, souvent avec une petite caméra portable.

Dans Pays Basque, il s'intéresse d'abord aux coutumes locales (la pêche aux pigeons, à la langue, à la frontière qui sépare les deux régions) avant d'interviewer un berger qui a vécu des années au Colorado puis une Américaine installée là. On apprend que les USA avait fait venir de nombreux basques car ce sont d'excellents bergers. Dans La Pelote basque, il s'intéresse à ce sport local symbole de leur particularisme, un ado de 11 ans lui apprend les règles du jeu. Dans Revisiting Vienna, après avoir célébré les lieux de tournage du Troisième homme, il va dans la boulangerie Demel où il cause des différentes pâtisseries qui sont, selon lui, les meilleures du monde. Dans Saint-Germain-des-Près, il interviewe un excentrique artiste américain puis filme quelques vedettes (Jean Cocteau, Eddie Constantine, Juliette Gréco), mais sans les interviewer. Dans London, il rencontre cinq veuves puis trois soldats à la retraite qui parlent de leur retraite. Enfin dans Spain, il filme une corrida, d'abord ses coulisses puis son action, tout en commentant, en expert, les règles.

La série s'avère relativement décevante tant les questions que pose le cinéaste aux gens qu'ils rencontrent sont insipides. Il est toujours d'accord avec ses interlocuteurs, les flatte parfois et n'approfondit jamais le sujet, sauf pour la pelote basque et les pâtisseries. Quand les personnes ont des choses à dire (les soldats de Londres), il les laisse parler sans intervenir à l'image, mais parfois, notamment au Pays Basque, il recrée les entretiens. En champ, on voit les gens s'exprimer dans des courtes phrases puis en contrechamp, Orson Welles commenter puis poser une autre question à laquelle la réponse sera toujours aussi brève. Ces contrechamps semblent tous avoir été recréés ultérieurement (le son, le cadre et la lumière différents en attestent). Welles et son équipe devaient filmer avec une seule caméra pour plus de facilité. Cela donne parfois une impression de fausseté un peu gênante. Cependant, il est intéressant de voir que Welles s'intéressait à des personnes en marge, comme lui-même l'a souvent était. On est loin, à part pour Vienne et Paris, des clichés touristiques.







dimanche 13 septembre 2015

This is Spinal Tap (Rob Reiner, 1983)



This is Spinal Tap est l’étalon du faux documentaire. Moins loufoque que The Rutles sur un groupe qui ressemblerait à The Beatles mais vivrait dans une autre dimension, moins roublard que Borat. Le genre pourrait aussi inclure tous ces films de found footage qui ne sortent que rarement du film d’horreur. La tournée américaine du groupe anglais de heavy metal Spinal Tap est au cœur du film. Le film est lancé par le vrai faux réalisateur du film, Marty DiBergi (Rob Reiner lui-même), qui explique que le groupe est né en 1964, qu’il a surfé sur la vague du rock pour gamines, changeant de style au fil des époques pour arriver au heavy metal avec son cortège de tenues exubérantes et ridicules.

Le film propose trois sortes de moments. Les entretiens que DiBergi mènent auprès des cinq membres du groupe, ils racontent leur passé commun, leur ambition, leur passion pour la musique. Les deux guitaristes, David et Nigel (Michael McKean et Christopher Guest par ailleurs scénaristes du film), se connaissent depuis l’enfance, ils sont complémentaires, ils écrivent les chansons ensemble, comme Lennon et McCartney. Le premier chante, le deuxième fait des solos mémorables, notamment avec deux guitares et un violon. On comprend assez vite qu’ils ne sont pas très malins, voire très bas de plafond. Les autres ne valent guère mieux.

Puisque le groupe fait une tournée, logiquement ils sont sur scène pour chanter. Les chansons sont filmées dans leur intégralité. Les paroles sont un mélange de sexisme puéril (toutes les femmes vont tomber amoureuses) et de mégalomanie (ils se voient comme des dieux de la musique). Sur scène, ils sont à fond dans leurs rôles de metalleux, maquillage outrancier, cheveux longs qu’ils agitent, visages grimaçants. Le comique naît de cette manière de filmer au premier degré des personnages qui jouent au premier degré. L’ironie bienveillante devant un spectacle aussi immature et ringard n’en devient que plus évidente.

Enfin, ce sont les coulisses de la tournée que Rob Reiner filme. La tournée est foireuse. Leur manager, qui les suit depuis des années, est incompétent. Les dates s’annulent les unes après les autres, les séances de dédicaces sont vides. L’ombre des Beatles plane sur le récit : une pochette toute noire parce que les Fab Four avaient fait l’album blanc, mais surtout la venue impromptue sur la tournée de Jeannine, la copine du chanteur, pastiche hilarant de Yoko Ono. Elle veut prendre la carrière de son copain en main. C’est surtout Nigel, le vieux pote de David, qu’elle entend évincer, elle veut détruire le couple que David formait avec son lead guitar.

La tournée est une catastrophe et les nouvelles solutions qu’apporte Jeannine vont encore plus plonger le groupe dans la débâcle. Férue d’astrologie, elle propose de faire des costumes qui reprendront leur signe du zodiaque. Elle trouve de nouvelles dates pour un public peu réceptif au hard rock menant à la rupture entre David et Nigel. Dernier détail, quelques caméos amusants, Fran Drescher (d’Une nounou d’enfer) en attachée de presse, Patrick McNee (John Steed), Billy Chrystal en mime et Anjelica Huston en décoratrice. Constamment crédible et férocement drôle, This is Spinal Tap est un chef d’œuvre qui n’a pas pris une ride.













vendredi 11 septembre 2015

Africaine (Stéphanie Girerd, 2014)

C'est le dépaysement total pour Géraldine quand elle arrive au Sénégal. Son téléphone n'a pas de réseau, elle veut faire la bise mais on ne dit pas bonjour comme ça, elle offre du parfum à sa mère qui n'en met plus à cause des moustiques. Un homme lui dit, pendant son attente, qu'elle devrait se mettre au bon tempo, celui de l'Afrique. Elle ne comprend pas cette mentalité, ça viendra. Séquence d'ouverture sous le signe de l'humour.

Géraldine est venue apporter des médicaments à ses parents. Pharmaciens, ils ont ouvert un dispensaire en pleine brousse. Quand Géraldine arrive, après plusieurs heures de route et autant de retard, elle veut reprendre l'avion immédiatement. Elle se rend compte que sa grande sœur Alice est aussi là. Elle ne lui parle plus depuis douze ans. On lui fait comprendre, sans prendre de gants, que cette dispute et ces caprices n'ont pas leur place ici.

Africaine est autant un portrait croisé de ces deux sœurs, l'une blonde l'autre brune, qui sont fâchées (on en connaît l'explication depuis la scène d'ouverture) que le portrait d'un Sénégal mystérieux que veut découvrir Géraldine. Cette Afrique l'attire autant qu'elle lui fait peur. Elle doit d'abord perdre ses habitudes de jeune parisienne qui peut faire ce qu'elle veut quand elle veut. Elle doit ensuite se réconcilier et recoller les morceaux.

L'Afrique que montre Stéphanie Girerd est multi-culturelle. Auguste, le gardien de la maison, est un chrétien avec beaucoup d'humour. Il a un pansement sur l’œil droit. Le marabout le soigne parce qu'il ne croit pas à la médecine des blancs. Fatti, employée à la pharmacie, est musulmane mais elle respecte les croyances des anciens. C'est justement ces anciens qui attirent Géraldine. Elle n'a qu'une envie : rencontrer le marabout et aller dans la forêt sacrée. On lui déconseille.

Tout le récit d'Africaine est traversé par l'idée du conte. Géraldine écrit des livres pour enfants. Un écolier lui dit qu'elle est une sorte de griot. Sa sœur s'appelle Alice comme chez Lewis Carroll. La cinéaste filme son entrée dans la forêt sacrée comme dans un rêve éveillé. Les ombres de baobabs se reflètent sur les pas de la jeune femme comme pour l'avertir qu'un danger peut la menacer, qu'elle devrait rebrousser chemin.

Parisienne à son arrivée, et ignorante de tout, Géraldine semble vouloir devenir plus africaine qu'une africaine. Sa transformation radicale pendant le film a de quoi effrayer. Auguste et Fatti ont beau lui demander de ne pas se frotter de trop près aux croyances, elle n'en fait qu'à sa tête. Le film crée une tension de plus en plus forte au fur et à mesure que son personnage se métamorphose et qu'elle met en danger sa sœur aînée. Africaine a lors des allures de film fantastique.

Africaine, premier long-métrage de Stéphanie Girerd est passé un peu inaperçu lors de sa sortie en février 2015. Il passe depuis de salles en salles, est programmé dans des festivals, où la cinéaste vient présenter son film. Il faut être à l’affût d'une séance près de chez vous.

jeudi 10 septembre 2015

Jamais entre amis (Leslye Headland, 2015)

L'une des plus grandes difficultés pour les comédies américaines quand elles débarquent en France, c'est leur sous-titrage et pire leur doublage. Souvent, les comédies sont doublées en français avec un résultat désastreux. Une grande partie de l'humour de Will Ferrell par exemple (je le cite parce qu'il est le producteur de Jamais entre amis) vient du timbre de sa voix, de la manière si étrange de prononcer ses phrases. Doublé, l'humour hilarant de l'acteur s'effondre. Regarder Ron Burgundy présentateur vedette en VF (le film n'était sorti que comme ça dans la majorité des salles), c'est comme regarder un film avec Kev' Adams. L'un des pires écueils des comédies sous-titrés est le remplacement des références à la culture populaire locale par notre culture à nous. Remplacer Target par Carrefour se comprend, mais à force on devrait savoir que la chaîne de magasins Target existe. Autre écueil, le parler jeune, les « vénères », les « kifs », terriblement de notre époque et voués à disparaître pour d'autres termes. Parfois, c'est le mot américain qui est difficile à rendre. Dans Vive les vacances, Ed Helms discute avec son fils du « rimming » (je vous laisse googler), traduit par « roulage de rondelles », mais comment faire autrement. Le choix de sous-titrer littéralement les dialogues de Jamais entre amis, sans adapter au public français (garder les pouces pour parler de la longueur d'un objet au lieu des centimètres est osé) est la meilleure solution dans le cas présent. Le débit ininterrompu de dialogues de Jason Sudeikis et Alison Brie, tous deux habitués à japper leur partition dans Community ou le Saturday Night Live, est l'essence du film. Enfin, le titre du film Sleeping with other people contre Jamais entre amis. Le titre américain est direct, exprimant bien ce que font les deux personnages, le titre français est plus neutre.

Coucher avec d'autres gens, mais jamais entre amis, est le crédo de Lainey (Alison Brie) et Jake (Jason Sudeikis). A l'université de Columbia, ils perdent leur virginité ensemble en 2002. De nos jours, ils se revoient par hasard, chacun a échoué dans sa vie amoureuse. Jake couche avec toutes les filles, les drague sans cesse, y compris sa patronne. Lainey trompe son fiancé avec Matthew (Adam Scott), ignoble gynécologiste glacial et lâche. Jake et Lainey décident de devenir amis, sans coucher. Est-ce que l'amitié peut exister entre un homme et une femme. Bien entendu que non répondait Billy Chrystal à Meg Ryan dans Quand Harry rencontre Sally, le chef d’œuvre de Rob Reiner. 25 ans plus tard, Jamais entre amis est un remarquable hommage au cinéaste (on y voit un extrait de Misery) et à son film précité. Ils sont tout deux situés à New York et la cinéaste Leslye Headland démarque avec intelligence son film sur celui de Rob Reiner. On discute dans les mêmes allées de Central Park, on se téléphone de chez soi pour se confesser en split-screen, la scène de restaurant ou Meg Ryan simulait un orgasme est remplacée par une leçon de masturbation féminine avec une bouteille. Les deux amis les plus proches deviennent aussi conseillers des âmes de leurs cœurs, l'une est lesbienne, l'autre père de famille. Ce qui change radicalement, c'est le langage qui devient bien plus cru (des fuck tout le temps). Il n'est pas nécessaire d'avoir vu Quand Harry rencontre Sally pour apprécier l'humour et l'histoire de Jamais entre amis, mais c'est un plus. Ce qui fait que le film de Leslye Headland dépasse en qualité beaucoup d'autres films sur les relations amis/amants des cinq dernières années, c'est l'absence de jugement moral et de moquerie sur ce libertinage (l'un des pires exemples serait Sex friends avec Ashton Kutcher et Nathalie Portman). Cela fait de Jamais entre amis la meilleure comédie romantique de l'année.