lundi 17 août 2015

Under the Cherry Moon (Prince, 1986)


A l'époque, Prince s'est rêvé en star de cinéma. Après tout, il était déjà une star de la musique et les années 1980 sont sa décennie magique. Sa musique pour Purple Rain lui a permis de recevoir un Oscar et le film est un gros succès au box office. En 1986, les même producteurs acceptent de financer un long métrage où Prince sera tout à la fois l'acteur principal et le compositeur de la musique (le sublime album Parade de Prince & The Revolution, jamais pris une ride). Histoire de réitérer le hit Purple Rain. Comme Prince est Prince, c'est-à-dire pas n'importe qui, il réussit à convaincre Warner Bros de réaliser le film. Las, Under the Cherry Moon est un bide monumental alors que l'album est un immense succès. En 1987, Prince tourne tous les clips de son double album Sign o' the times. En 1989, il compose la BO du Batman de Tim Burton, même si on entend très peu de sa musique dans le film (si ce n'est la belle scène où Joker détruit le musée sur Partyman). Il existe d'ailleurs une autre BO de Batman avec uniquement la musique de Danny Elfman. La carrière de Prince au cinéma s'arrête en 1990 quand il devient le réalisateur de Graffiti Bridge, sorte de suite de Purple Rain. Non seulement les chansons ne sont pas toutes bonnes, mais en plus personne ne va voir le film. Prince, si en phase avec les années 1980, est désormais à côté de la plaque. Il ne trouvera plus jamais le succès et ne produira jamais d'aussi bonnes chansons.

Alors Under the Cherry Moon ? Le film ne mérite pas la si mauvaise réputation qu'il a depuis qu'il a récolté pas moins de 5 Razzie Awards (Pires film, réalisateur, acteur, chanson et second rôle). Seule Kristin Scott-Thomas, dans son premier rôle (n'en déplaise à Jean-Pierre Mocky qui clame qu'il la fait débuter), est épargnée. Prince est Christopher Tracy, un gigolo qui tombe amoureux des plus belles femmes de la Côte d'Azur. Avec son ami Tricky (Jerome Benton qui incarne son meilleur ami), il repère Mary. Le film n'a pas un scénario franchement original : il cherche à la draguer mais le papa de la belle n'est pas d'accord. Ce qui amuse dans Under the Cherry Moon, ce sont les costumes « années folles » des personnages et son aspect kitsch. Prince et les autres sont vêtus avec force fanfreluches, dentelles en motif cachemire (Paisley), perles et chapeaux extravagants. Les références au romantisme à la Gatsby le Magnifique sont une bonne idée car elles évitent les horribles fringues fluo des années 80 (souvenons-nous de Recherche Susan désespérément!). Prince choisit d'ailleurs de filmer en noir & blanc, en opposition aux couleurs bariolées de Purple Rain. Il faut espérer qu'un jour que la bande originale du film sera un jour publiée dans son intégralité. On y entend des morceaux inédits, notamment l'étrange Love or $. On ne voit aucun membre de The Revolution, si ce n'est dans le générique final où ils interprètent Mountains.















samedi 15 août 2015

Mission Impossible (Brian De Palma, 1996)

Dans les années 1990, Hollywood décide d'adapter quelques séries télé au cinéma, La Famille Addams, Le Saint, Wild Wild West, Chapeau melon et bottes de cuir. Aucun film n'a eu la puissance de Mission Impossible vu et corrigé par Brian De Palma. Le film n'a pas pris une ride et demeure un objet esthétique d'une grande force visuelle doublé d'un scénario à la fois très simple et très retords. Montrer d'abord une opération réussie avec les classiques de la série : le masque que Tom Cruise arrache de son visage, les mots de passe secrets pour accéder à la fameuse cassette qui s'autodétruira dans cinq secondes et la préparation d'une nouvelle mission impossible avec les membres de l'équipe.

Contrairement aux autres films cités plus haut, contrairement aux aventures de James Bond, il a été choisi de ne pas faire affronter un savant fou/milliardaire mégalo/général tyrannique à l'équipe de Mission Impossible. Tout cela évite le kitsch des rires sardoniques du super méchant. L'ennemi est intérieur. Pour Ethan Hunt, le personnage de Tom Cruise, il s'agit de tuer symboliquement le père de la série, soit Jim Phelps, incarné à la télé par Peter Graves et ici par John Voigt. Ethan Hunt est au milieu d'une chasse à l'homme (Man hunt). Passer de la télé au cinéma veut aussi dire abandonner le récit linéaire pour y placer des embûches scénaristiques, des faux flash-backs ou des flash-forwards en trompe l’œil. Tout est vrai donc tout est faux et inversement.

L'une des idées géniales de Brian De Palma est de ne pas faire confiance à la technologie. La technologie est ce qui vieillit le plus au cinéma. Le seul gadget d'Ethan Hunt est ce chewing-gum qui sert d'explosif. L'utilisation des ordinateurs, d'Internet, des mails est réduite à leur plus stricte utilité pour ne pas donner un côté trop daté au film. Ainsi pas de masque fabriqué en 3D sur ordi, pas d'affichage électronique sur l'écran, pas de montre extraordinaire. Le film se moque d'ailleurs de tous ces simagrées auxquels le fonctionnaire du siège de la CIA doit procéder pour accéder à la chambre forte mais qu'une diarrhée carabinée va contraindre de quitter les lieux. En revanche, il s'intéresse à la surveillance vidéo (le premier plan du film est d'ailleurs une télé qui surveille une planque), De Palma en fera le sujet de Snake eyes, son film suivant.

Entre la magnifique partie à Prague où l'équipe d'Ethan Hunt est décimée et la course poursuite finale sur l'Eurostar, Brian De Palma filme l'une des séquences les plus réussies non seulement de toute sa carrière mais aussi du cinéma d'action. Cette scène d'apesanteur où Ethan Hunt est suspendu à une corde. Le silence est requis car le moindre son ferait sonner l'alarme (on pense bien sûr à Keir Dullea qui affronte Hal dans 2001 l'odyssée de l'espace), De Palma ne peut donc pas utiliser la musique pour accentuer le suspense. Tout ce joue donc sur l'alternance entre les plans d'ensemble et les gros plans sur Tom Cruise, sur un montage entre l'intérieur de la chambre forte et l'extérieur où Jean Reno, Ving Rhames et Emmanuelle Béart aident Tom Cruise. Souvent imité, jamais égalé.



















Les captures d'écran du DVD de Mission Impossible (édité par Paramount en 2000) sont dans l'ordre du déroulement du film.

vendredi 14 août 2015

Mission Impossible Rogue Nation (Christopher McQuarrie, 2015)

La longévité de la carrière de Tom Cruise ne cesse de me surprendre. Des acteurs de sa génération, ceux nés au début des années 1960, il n'y a guère que Sean Penn et Nicolas Cage a n'avoir jamais cessé de travailler depuis 35 ans. Sauf que Tom Cruise n'a encore jamais reçu d'Oscar malgré ses trois nominations. De tous ces collègues d'Outsiders (Rob Lowe, Matt Dillon) ou de Top Gun (Val Kilmer, Anthony Edwards), il est le seul à être encore là, en haut de l'affiche et à monter des projets sur son seul nom. Et sans jamais être passé par la case télévision. Tom Cruise a bien tenté de forcer le destin, de se sortir de Top Gun en tournant dans La Couleur de l'argent de Scorsese, de faire oublier Cocktail en faisant Rain Man et enchaîner sur Né un 14 juillet. Il aura compris que, comme Harrison Ford, il n'est pas un homme à Oscar. Il a un public, il va tout faire pour ne jamais le perdre.

Tom Cruise entend montrer qu'il est encore en très grande forme. L'unique scène qui reste de Risky Business (1983) est son apparition en slip kangourou, chemise ouverte et chaussettes blanches en train de faire un lipsync sur Old Time Rock n' Roll. On le voit bouger dans tous les sens. Pour la promo de Mission Impossible Rogue Nation, il a accepté de faire un lipsync dans l'émission de Jimmy Fallon. La vidéo sur Youtube a été vue 11 millions de fois en deux semaines. Loin des 48 millions de vues du playback de Joseph Gordon-Levitt mais ce dernier gigote comme Tom Cruise se dandinait dans Risky Business, Joseph doit faire le show pour amuser la galerie. Ça, c'est une chose que Tom Cruise a beaucoup pratiqué pour faire oublier ses dérives scientologues. Ses galipettes chez Oprah Winfrey n'ont pas réussi à faire écran sur sa carrière en dents de scie.

Revenir vers les vraies valeurs, c'est ce qui anime Rogue Nation. Le scénario de ce cinquième Mission Impossible est une variation de celui de Brian De Palma. On ne commence plus à Kiev mais en Biélorussie mais on finit toujours à Londres avec une escale au Maroc. Ethan Hunt est à nouveau accusé de trahison et recherché par la CIA. Rogue Nation n'est pas aussi beau et palpitant que le film de Brian De Palma, la plongée en apnée est moins forte que la première de la série. Mais, surtout, avec cette forme de remake, Tom Cruise fait directement concurrence à James Bond et Daniel Craig. Quel agent résiste le mieux à la torture ? Tom Cruise prend un malin depuis quelques films à montrer l'état de son corps, sa grande forme physique et à assurer qu'il fait toutes les cascades, lui. Tom Cruise dit surtout qu'il est la symbiose de tous les agents secrets du cinéma, cela il le disait déjà dans Austin Powers in Goldmember. Du coup, il n'a même plus besoin de tomber amoureux de sa partenaire féminine pour créer du suspense.

Tom Cruise est le producteur de ses films depuis de nombreuses années. On sait qu'il a toujours récrit les scénarios et ses dialogues. On n'imagine pas un instant qu'il est le type arrogant qu'il a interprété dans Tonnerre sous les tropiques. Comme dans un épisode de Mission Impossible, Tom Cruise se déguise, se rajoute des poils sur le torse, devient chauve et éructe, dans un flot ininterrompu d'insultes, contre tous ses interlocuteurs. Et si ces deux très courts rôles dans Goldmember puis Tonnerre sous les tropiques étaient les meilleurs personnages de Tom Cruise, ceux où il se lâche le plus en terme d'interprétation parce que précisément ce sont des rôles courts, des divertimentos sans conséquence sur son image, si ce n'est de donner une image cool. Dans ce même ordre d'idée, s'entourer dans les trois derniers Mission Impossible de Simon Pegg, l'acteur le plus cool qui soit, rend Tom Cruise cool. Mais on se doute bien que pour arriver à faire un film par an et se maintenir au sommet, Tom Cruise est effectivement Les Grosman. Tom Cruise est devenu un personnage de cinéma.

mercredi 12 août 2015

Absolutely anything (Terry Jones, 2015)


Dans les années 1990, une poignée de films prenait comme personnages des hommes ordinaires, ni héros, ni méchants, et les plongeait dans le surnaturel mâtiné de gentil fantastique : Bill Murray revit le même jour dans Un jour sans fin, Jim Carrey ne peut dire que la vérité dans Menteur menteur, Michael Keaton se crée des clones dans Mes doubles ma femme et moi, Jack Black voit tour le monde très beau dans L'Amour extra-large, Alain Chabat est un chien devenu homme dans Didier. Ces films, tous des comédies, auraient pu basculer assez vite dans le tragique, devenir une exploration de la folie de leur personnages. Le nouveau film de Terry Jones cultive ce terreau de l'homme ordinaire piégé par le fantastique.

Simon Pegg est un petit prof débordé par ses élèves et amoureux de sa voisine. Des extraterrestres lui attribuent un pouvoir : celui de voir tous ses vœux exaucés. L'homme aura tous les pouvoirs mais s'il fait le mal, la Terre sera détruite. Et c'est parti pour une bonne heure, passé la laborieuse ouverture et présentation des situations, pour des gags ras les pâquerettes. Exemple : Simon Pegg est devant sa glace, torse nu, il espère un gros sexe. Son sexe est si lourd qu'il tombe à la renverse, puis son sexe est celui d'un Africain (rires). Ensuite, il veut un superbe corps, il obtient le corps d'une femme (rires) etc. En fait, son personnage est celui d'un gros beauf égoïste.

Pas grand chose ne fait rire dans le film. Les aliens, doublés par les membres des Monty Python, sont visuellement hideux et leur humour, qui fleure bon le sarcasme, tombe un peu à plat. La critique de la critique littéraire via le personnage de Joanna Lumley n'est pas très piquant. Simon Pegg qui a des tonnes de monologue quand il teste ses pouvoirs fait un peut peine parce qu'il n'a personne pour lui donner la réplique. La romance avec Kate Bekinsale est franchement cucul la praline. Le personnage du colonel qui la harcèle semble qu'un simple copier-coller du Otto d'Un poisson nommé Wanda. Et n'oublions pas cette horrible affiche jaune dont on nous gratifie.

C'est d'autant plus dommage qu'il ne manque pas grand chose pour que tout soit drôle. Un scénario plus concis, moins de personnages excentriques à tout prix, des dialogues plus rythmés. On sent que le film date d'un vieux projet sans cesse remis au lendemain (Sarah Palin comme modèle de méchant, ça date un peu). Tout serait à jeter sans Robin Williams qui fait la voix du chien de Simon Pegg. Il apporte les seuls gags vraiment marrants sans qu'il ne paraissent vraiment neufs. Comme quoi, quand on sait faire, on peut faire rire avec absolument tout. Faut juste savoir faire.

Absolutely anything (GB, 2015) Un film de Terry Jones avec Simon Pegg, Kate Beckinsale, Rob Riggle, Joanna Lumley, Eddie Izzard, Sanjeev Bhaskar et Terry Jones, Michael Palin, Eric Idle, Terry Gilliam, John Cleese et Robin Williams.

Dragon Inn (King Hu, 1967)

Lors de la rétrospective King Hu à la Cinémathèque Française, en février 2012, j'avais écrit sur mon ancien blog sur la plupart de ses films (consulter ici sa filmographie).

A touch of zen (1971) est ressorti en salles le 29 juillet dans de nombreuses salles de cinéma dans une version entièrement restaurée. Et le film en avait besoin tant l'ancien distributeur (Films Sans Frontières) rechignait non seulement à restaurer le film, mais aussi à admettre que les droits ne lui étaient plus garantis. Justement lors de cette rétrospective, la Cinémathèque a dû passer par Taïwan pour avoir une copie correcte du film. Lire ma critique sur A touch of zen.

Dragon Inn (1967) est moins connu auprès du public français mais fait preuve d'un véritable culte dans les trois Chine. Tsui Hark en a produit un magnifique remake en 1992 avec Maggie Cheung dans L'Auberge du Dragon, Tsai Ming-liang en fera le pivot central de son film Goodbye Dragon Inn en 2003. Le film est inédit en salles, il va tourner pendant le mois d'août dans les cinémas. Il sortira ensuite en DVD/BR. Lire ma critique sur Dragon Inn.

mardi 11 août 2015

The Wedding party (Brian De Palma, 1969)

Mine de rien, ça fait 50 ans que Brian De Palma fait des films. Et ça fait aussi 50 ans que Robert De Niro a commencé à être acteur. Les deux hommes ont travaillé ensemble en 1965 sur The Wedding party, sorti en catimini en 1969 et co-réalisé par Wilford Leach et Cynthia Munroe. C'était son film de fin d'études, un long-métrage en noir et blanc en unité d'action (le mariage de Charlie et Josephine), de lieu (la maison de la famille de l'épouse qui organise le mariage) et de temps (un week-end).

Le ton est celui de la comédie légère, qui était très à la mode en ce milieu des années soixante. Brian De Palma cite volontiers Richard Lester pour l'influence du rythme du film. On pourrait y ajouter Clive Donner, cinéaste aussi oublié que Lester, symboles à eux deux de la comédie sophistiquée mais aujourd'hui totalement datée. Le film est une étude des mœurs de ces habitants de la Nouvelle Angleterre de l'époque, des gens un peu coincés et assez conformistes.

L'autre influence majeure est celle du muet avec ces déplacements des acteurs légèrement accélérés, ce cadre carré où les gentils gags des personnages peuvent se développer. La belle-famille de Charlie est montrée de manière incongrue. La première séquence les présente tous, et ils sont nombreux et semblent tous se ressembler. Les femmes portent toutes des lunettes. Problème pour Charlie : personne ne connaît et reconnaît Charlie, tout le monde l'ignore. Il est un peu comme dans le tribunal du Procès de Kafka, le centre d'attention mais l'oublié de l'affaire.

L'idée de Brian De Palma est de faire rentrer trois petits cochons dans cette société réglée comme du papier à musique : ils vont tous foutre en l'air. Alistair et Cecil, les deux seuls amis de Charlie, sont venus pour faire la fête, coucher avec des filles et accessoirement proposer au futur marié de ne pas épouser sa fiancée. Les longues discussions entre les trois amis alternent avec les cauchemars de la vie future de Charlie, filmés comme dans un film impressionniste. Un peu trop long sur la distance mais revigorant.

The Wedding party (USA, 1969) Un film de Brian De Palma, Wilford Leach et Cynthia Munroe avec Charles Pfluger (Charlie), Robert De Niro (Cecil), William Finley (Alistair), Jill Clayburgh (Jennifer).

lundi 10 août 2015

Othello (Orson Welles, 1952)

Je parle rarement de la revue Positif mais je recommande toujours la lecture du long texte sur Othello dans le numéro double 449/450 de l'été 1998. Jean-Pierre Berthomé relate la longue fabrication et tournage du film d'Orson Welles. Cela s'étalait sur 3 années sur deux continents, entre le Maroc et l'Italie avant que Othello ne décroche en 1952 la Palme d'or à Cannes. L'histoire est chaotique, bouillonnante, complètement dingue quand on songe à l'énergie déployée par Orson Welles pour mener à bout son projet. Il n'avait pas sorti de film depuis 4 ans, une éternité et a fait l'acteur pour financer son film.

Avant le court générique de début qui consiste en deux cartons, le titre du film « The Tragedy of Othello, the moor of Venice » sans la mention de Shakespeare et une indication qui plante le décor et la situation, le film commence avec un long prologue qui lance le flash-back. Dès le début, on sait que Othello (Orson Welles) et Desdémonde sont morts (Suzanne Cloutier), chacun sur un gisant que des hommes portent à bout de bras. La solennité ne sera jamais dérangée par aucun dialogue mais une musique lugubre se fait entendre dans un noir et blanc contrasté par les angles droits dans un montage toujours très rapide.

Toujours dans ce prologue qui conclut en avance la tragédie, Iago (Micheál MacLiammóir) est mené dans un cage suspendue, sans doute en attendant sa pendaison ou son procès. Iago est le coupable de la mort des deux époux vénitiens. Il le sait et la foule court à sa perte. Le regard affolé du traître qui a semé la suspicion dans le cœur et l'âme de son maître Othello, ces fameux « monstre aux yeux verts », la jalousie qu'il crée en faisant croire à Othello que Desdémonde le trompe. Cela est tout le complot du film, depuis cette première scène sur les canaux de Venise où les deux amoureux roucoulent sur une gondole.

Le film passe des canaux en plein jour, un moment extrêmement romantique diurne, léger, jovial aux intérieurs sombres, de plus en plus sombres d'ailleurs jusqu'à ce visage totalement englouti par la nuit, donc la mort, d'Othello. Jamais Orson Welles n'a été aussi beau que dans ce film, jouant les amoureux romantiques avec la fille d'un édile de Venise. C'est là que Iago, un laideron, fou de jalousie, fou de pouvoir, décide de son plan pour faire chuter Othello. Cette double image de l'homme, le beau et le laid qui s'affronte, c'est ce qui touche le plus dans le film, puis comment Othello transforme son visage, l'emplit de colère et de haine.


Des trois films d'après William Shakespeare, après Macbeth – œuvre désespérément bancale – et Falstaff – comédie débridée mais sinistre – Othello est le plus beau et cette beauté est due à l'inventivité pour se dépêtrer des embûches de ce tournage. Manque d'argent, manque de costumes, manque de temps, Berthomé raconte qu'un champ a été tourné au Maroc et que son contre-champ en Italie un an plus tard. Pourtant on ne devine pas un instant cela, le rythme est délirant, le nombre de plan exceptionnellement élevé. Tout coule dans cette tragédie avec ces cadres contradictoires, ces plafonds visibles, ces faux raccords délirants et surtout les ombres, c'est d'une incroyable beauté.