mardi 5 septembre 2017

Freaks (Tod Browning, 1932)


L’acrobate Cléo (Olga Baclanova) est tout en haut du chapiteau du cirque, avec son grand sourire et son aplomb, elle domine les lieux, déesse parmi la monstrueuse parade de Freaks. Dans la brève scène d’ouverture, un bonimenteur que l’on ne verra ensuite que dans l'épilogue, aguiche les badauds avec ses créatures dont la plus monstrueuse serait dans cet enclos. Pour maintenir son suspense, Tod Browning ne montre pas ce qu’est devenue Cléo, il faudra patienter une heure.

C'est donc une chute que le film va illustrer, des firmaments du haut de l’affiche aux bas-fonds. Son destin était écrit quand elle se penche pour discuter avec Hans (Harry Earles) le nain à l’impeccable costume, tiré à quatre épingles. Hans est fiancé à Frieda (Daisy Earles). Mais dès que Cléo sort de la piste de cirque, il ne peut s’empêcher de l'admirer sous le regard réprobateur et jaloux de Frieda, écuyère sur poney. Les autres artistes du cirque se moquent de la passion de Hans pour Cléo.

La douce Vénus (Leyla Hyams) console Frieda, elle a bien compris l’absence de délicatesse des hommes. Elle vient de quitter Hercule (Henry Victor), le Monsieur muscles du cirque pour s’installer dans la roulotte de Phroso (Wallace Ford) le clown que tout le monde apprécie pour sa gentillesse. Hercule part fricoter avec Cléo, deux êtres aux corps forts et beaux (exactement comme le colosse et l'écuyère de L'Inconnu déjà situé dans un cirque) mais aux âmes noires.

Le mariage est une scène sublime, commencée dans la joie, on danse sur la table et on joue de la musique. En bout de table, Cléo trône, Hans à sa gauche et Hercule à sa droite. L'un des nains fait circuler, ce qui semble être une tradition, un coupe remplie de champagne que chacun va boire à tour de rôle. Tous chantent en chœur « she's one of us », elle est des nôtres, avant que Cléo n'éructe sa haine « vous, sales monstres rampants. Monstres, monstres, monstres, bande de fous, vous voulez que je sois des vôtres, jamais ».

Il ne reste plus qu'à Tod Browning à décrire le destin fatal de Cléo et Hercule, leur chute ultime. Pour cela, il pose sa caméra au sol et c'est justement tous les habitants du cirque qu'il filme en train de ramper, aux aguets, en train d'observer Cléo. Où qu'elle se trouve, ils seront sur son passage, sous les roulottes, derrière les fenêtres, aiguisant un couteau ou nettoyant un revolver. Sous une pluie battante, son sort est scellé, elle va s'échapper et enfin, il est révélé ce qu'elle est devenue et à quoi elle ressemble désormais au milieu de la galerie des monstres du bonimenteur.

































lundi 4 septembre 2017

Spider (David Cronenberg, 2002)

Spider est un jeu d'esprit. Il est dans la continuité d'eXistenZ, c'est le même film sauf que c'est l'inverse. Adieu les forêts denses et les usines de batraciens mutants, David Cronenberg quitte son Canada natal pour s'installer en Grande-Bretagne. Où précisément ? Le film ne le dira jamais mais on est dans un réalisme cru, comme il ne l'avait plus filmé depuis des années. Des maisons de briques, un pub avec ses piliers de bar et cette vieille pension aux murs décrépis où débarque Dennis Cleg (Ralph Fiennes).

On reconnaît cette Angleterre, pourtant David Cronenberg prend un soin maniaque à en effacer l'époque, à ne surtout pas la dater. A en croire les tenues des personnages que Dennis croise dans cette pension, le film pourrait se dérouler dans les années 70 ou 80. La scène d'ouverture, en plan séquence et en travelling avant, montre un train qui arrive en gare. Pas de quoi effrayer le spectateur de 2002 contrairement au film de Lumière. Tous les passagers descendent de train, ils sont contemporains sauf Dennis qui sort en dernier.

La valise à la main, avec un vieux pardessus, Dennis avance lentement, très lentement, l’œil hagard, le geste hésitant. Il sort lentement, très lentement, un papier. L'adresse de la pension figure sur ce papier. Il se perd un peu en route, passe devant une usine de gaz dont la forme n'est pas sans évoquer une toile d'araignée et commence à ramasser, lentement, très lentement, quelques objets qui jonchent sur le sol, objets qu'il place dans la poche de son pardessus. Puis lentement, très lentement, il s'engage enfin à sonner à la porte.

Si j'insiste tant sur la lenteur du personnage de Ralph Fiennes, c'est pour souligner l'effet de fausse piste que David Cronenberg tend au spectateur. Il donne des signes que tout ne tourne pas rond dans le cerveau de Dennis. On remarque qu'il écrit sur un carnet dans un alphabet inconnu, il cache ce carnet pour que Madame Wilkinson (Lynn Redgrave), la directrice de la pension, ne puisse pas le trouver, il ramasse des objets qu'il amasse dans sa valise et il porte sur lui ses six chemises, toutes grisâtres, toutes élimées.

A priori, Dennis ne serait qu'un fou de plus que le directeur de l'asile cherche à remettre dans un élément naturel, comme un animal que l'on rendrait à la vie sauvage, ici donc la vie urbaine. Dennis a toujours été surnommée par sa douce maman (Miranda Richardson) spider, l'araignée. Car en écrivant sur son cahier, Dennis adulte se rappelle Dennis enfant, un gamin timide et bien sage, mais un peu spécial. Dans sa chambre d'enfant, il a installé des fils sur les murs et au plafond, Dennis tisse ses toiles d'araignée.

On pensait ainsi ne voir qu'un film sur un fou mais c'est mieux que cela. Spider ne se plonge pas dans les souvenirs de Dennis, le film n'est pas un suite de flash-back qu'il se rappelle, il est totalement linéaire, mais c'est une linéarité contrarié. Quand Dennis enfant (Bradley Hall) apparaît à l'image, qu'il est avec ses parents, Dennis adulte est toujours dans le cadre à observer ce qui se passe, il ne se souvient pas, il crée son passé, il l'écrit dans son langage abscons et c'est cette double jeu de réalité que David Cronenberg filme.

C'est uniquement par cette lenteur que le spectateur est pris dans la toile d'araignée narrative, qu'il est absorbé par cette histoire 25 ans auparavant construite en chausse-trape, piège et épreuve narratifs. Dennis adulte construit un puzzle, c'est cela son jeu de l'esprit, il n'a plus besoin d'une machine hybride comme dans eXistenZ ou Le Festin nu, son propre corps est cette machine hybride qui joue au puzzle. Puzzle en carton dans la pension, puzzle de verre à l'asile, puzzle familial dans son enfance.

Reconstruire sa famille est l'activité de Dennis pendant Spider. Il découvre sa mère, puis son père Bill Cleg (David Byrne) sans qu'on puisse distinguer s'il est un salaud ou un bon père, puis Yvonne, la blonde vulgaire du pub que joue également Miranda Richardson, mais avec un jeu totalement différent, la bouche ouverte, du rouges à lèvres, une veste panthère, tout l'inverse de sa mère. Dennis voit tout en même temps, ici et là, le présent et le passé, sa mère et Yvonne, mais il ne voit rien, il est dans un jeu de l'esprit mais son esprit est en pièces, comme un puzzle.





















samedi 2 septembre 2017

Gabriel et la montagne (Fellipe Barbosa, 2017)

Exaspérant. Je crois qu’il n'y a pas de mot plus juste pour qualifier Gabriel. Exaspérant mais tellement sympathique avec sa bonne bouille et ses yeux rieurs. Gabriel (João Pedro Zappa) est un baroudeur, un bourlingueur, un petit gars du Brésil parti en Afrique. Quatre chapitres quatre pays, Kenya, Tanzanie, Zambie et Malawi. Un périple de 70 jours avant de mourir sur une montagne, au creux d’un rocher. Gabriel était un ami du cinéaste.

Pendant un peu plus de deux heures, Gabriel est de chaque plan, de chaque scène. Du plan séquence d'ouverture en plongée, comme vu d'en haut, de l'au-delà où deux paysans malawiens découvrent son cadavre aux photos finales prises par le vrai Gabriel, il va falloir supporter Gabriel. Il s'est pris une année sabbatique avant d'aller faire ses études à Los Angeles. Mais attention, il ne cessera jamais de le clamer : il n'est pas un touriste.

Dans une case en pays Massai, c'est le matin et Gabriel surgit. Tout souriant, il se lève, il est s'est fait héberger chez un « ami » (tous les Africains sont ceux qui ont rencontré le vrai Gabriel Buchman). Pour Gabriel, tout le monde est un ami, un grand ami. Pour les habitants du Kenya, il est un « mzungu », un touriste blanc. Il sera le seul blanc de tout le film, il s’échine à ne surtout pas visiter ce que les touristes viennent d'habitude voir.

Il se fait confectionner des sandales en pneu. Il se munit d'un bâton de marche, il le tournera comme un bâton de majorette. Il se verra offrir un sabre après avoir tranché la tête d'un lapin (hilarante scène où les Massai se moquent de lui, le lapin chez eux, c'est de la bouffe pour les chiens). Et il portera une tunique locale. Voilà pour le look de Gabriel. Il faut ajouter qu'il porte une sorte de bouc au menton, un peu ridicule.

Gabriel n'en fera toujours qu'à sa tête. Il n'écoute jamais les conseils de ses « amis », ces guides qui connaissent chaque recoin et danger de leur région. Il fait des caprices, ne veut plus aller jusqu'en haut du Kilimandjaro après avoir trépigné comme un gamin gâté pour faire l'ascension le plus vite possible. Il gambade sur le mont Munlaje avec ses sandales inadaptées. Il emmerde un guide pour refaire la photo quand il plonge sous une cascade.

Il voyage comme les Africains dit-il. Mais quand il retrouve sa copine en Tanzanie, Cristina (Caroline Abras), elle comprend bien que ce rythme infernal ne tourne pas rond. Elle veut faire un safari photo, Gabriel rechigne, accepte mais va taquiner les zèbres sur leur prairie. Dans une longue discussion étonnante, le passé de Gabriel est évoqué, sa bourgeoisie, ses amis « réacs », ses études, Cristina lui fait une longue liste de reproches.

Tout tourne autour de lui, alors qu'ils se prélassent sur la plage, il a une soudaine enfin de baiser, il la force. Quand elle rentre au Brésil, qu'elle lui a appris qu'elle refuse de le suivre en Californie, il semble décider que rien ne pourra jamais les rapprocher. Il se rase comme s'il voulait se racheter une virginité mais son corps commence à la lâcher et le signe le plus visible est sa main qui part dans tous les sens.

C'est un film très beau, ne serait-ce que par le format scope qui permet d'admirer tous ces paysages et grâce à la polyphonie des langues. C'est un film étonnant, plus proche de celle des 1001 nuits de Miguel Gomes (la sensualité, la douceur) que des films montagnards de Werner Herzog (bien plus rugueux) avec une touche du style de Jean Rouch (la reconstitution du réel), c'est une prise directe avec l'aventure et la folie.

vendredi 1 septembre 2017

Petit paysan (Hubert Charuel, 2017)

Petit paysan fait a priori partie de cette génération de films français récents dont la fiction est très largement documentée (Hippocrate, Médecin de campagne, Grand central etc), on prend une profession et on suit le parcours de son héros modeste mais tellement vrai. Hubert Charuel pour son premier film décide, et c'est une très bonne idée, de se démarquer et d'ouvrir sa fiction par une séquence onirique. Pierre (Swann Arlaud) se réveille, ses vaches noires et blanches sont dans sa chambre, dans sa cuisine, dans toute sa maison, il a bien du mal à se glisser entre elles.

Ce rêve, presque un cauchemar, indique une chose, Pierre ne vit et respire que pour ses vaches. D'ailleurs il les nomme chacune, leur parle et dit que ce sont des filles. Elles ne sont pas des femelles pour lui. Ce sont des membres de sa famille. Sa famille humaine, parlons-en. Sa sœur Pascale (Sara Giraudeau), vétérinaire, lui reproche un peu vertement ce terme de fille. Ses parents sont toujours sur son dos, surtout sa mère qui fait office d'agence matrimoniale et verrait bien son fils se marier avec la fille de la boulangère.

Seulement voilà, à 34 ans, Pierre n'a pas d'autre vie que celle de petit paysan. Il a repris l'exploitation de la ferme familiale, une trentaine de vaches laitières et y consacre tout son temps. Hubert Charuel n'a pas besoin d'appuyer l'aspect documentée du film en explications dialoguées. D'abord parce qu'on connaît la vie des paysans si on a vu la trilogie Profil paysan de Raymond Depardon, ensuite parce qu'il fonctionne par touche souvent sur le mode comique pour décrire l'univers et la vie restreints de Pierre.

Ainsi, le soir Pierre consulte Internet (car il est moderne) et subrepticement on découvre un babyphone sur son bureau. Là, il entend les râles d'une vache qui va vêler. Alors, oui, le cinéaste filme Swann Arlaud en train de sortir le veau de sa mère, oui, tout est bien sanguinolent. La scène n'est pas seulement troublante et belle à la fois, elle lance le récit avec la naissance de ce veau que Pierre considère comme son fils. Il est telle la paysanne soviétique dans La Ligne générale d'Eisenstein et son veau Fomka.

Le film abandonne rapidement sa part bucolique pour un récit plus dur, les vaches de Pierre sont malades. Une sournoise maladie bovine rôde. Ce qui est important dans Petit paysan n'est pas tant l'inéluctable destin (les vaches sont effectivement malades, Pascale le confirme, il faudra par ce fameux principe de précaution les abattre) mais la place de Pierre au milieu des autres personnages, une place de plus en plus isolée et un comportement qui change par rapport à tout ce que le film avait décrit jusque là.

Dans sa nouvelle vie de « hors-la-loi », Pierre invite la fille de boulangère à dîner, elle le traitera avec condescendance. Il sort avec ses trois amis, d'abord à la chasse puis pour faire une partie de bowling. Il accorde quelques moments au vieux paysan qui perd la boule. Il leur cache la maladie bovine, il leur ment, il devient irascible. C'est pathétique et touchant, puis troublant quand il rencontre un dingo belge. Hubert Charuel trouve toujours le ton juste, ne se laisse jamais emporter par l'écueil du lyrisme.