mercredi 7 octobre 2015

La Ricotta (Pier Paolo Pasolini, 1963)

D'un côté, un cinéaste qui tourne la Passion du Christ sur une colline dans la banlieue romaine. Orson Welles prête ses traits à ce cinéaste. De l'autre côté, un bon bougre qui fait le figurant. Giovanni doit jouer le bon larron qui se fait crucifier à la gauche du Christ. Mario Cipriani incarne ce figurant. Le cinéaste est toujours assis sur son fauteuil de « regista ».

Tel un Dieu, il domine la situation, donne ses ordres aux assistants qui les hurlent aux acteurs et figurants, dans un écho démultiplié. Un assistant se trompe de musique pour le tableau du Christ que l'on décroche de la croix. Au lieu d'une musique solennelle, c'est une chanson yéyé. Tout au long de La Ricotta, le récit jouera sur le décalage entre le profane et le spirituel.

La ricotta est ce fromage bas de gamme que Giovanni mange jusqu'à ce faire péter le bide. Pauvre mais digne, il avait donné son panier repas à sa femme. Il n'a plus rien pour lui et tout le monde s'en moque sur le plateau. Obligé de se déguiser pour en prendre un deuxième, un chien dévore le sandwich quand il a le dos tourné. Il aurait pu se servir de la bouffe en abondance qui servait pour la scène de la cène, mais cela aurait été un péché.

On voit ce pauvre Giovanni courir avec son linge autour de la taille pour unique vêtement à travers champ. Pasolini le filme en accéléré avec une musique enjouée mais c'est bien un drame que vit le personnage. Il représente la pauvreté universelle que personne ne veut voir, dont personne ne veut entendre parler. On le voit traverser un troupeau de moutons qui s'enfuient à son passage. Les autres figurants se moquent de lui.

Le cinéaste se présente comme catholique archaïque mais aussi comme marxiste. Il daigne, avec mépris, répondre à un journaliste. Mais à seulement quatre questions. Chacune des réponses le montre comme un homme imbu de lui-même mais qui se croit près du peuple en donnant son sens premier au message du Christ. Il préférera la compagnie mondaine des bourgeois et du maire venus sur le plateau à celle de l'équipe et des figurants.

La reconstitution des scènes est en couleurs, dans une imitation du style de Caravaggio. Les figurants ne bougent pas, c'est un tableau vivant que l'on découvre, ultra composé et académique. Le reste du film, sauf la première séquence, est en noir et blanc. Le chaos règne sur le plateau où se sont les ragazzi qu'aime tant filmer Pasolini qui sont les maîtres et non plus le cinéaste.


Pier Paolo Pasolini se moque de lui-même, comme de ses collègues réalisateurs, dans La Ricotta. Il fustige aussi les films à messages. On voit Orson Welles lire des extraits du scénario de Mamma Roma. Pour ne pas passer pour le donneur de leçons de service, il met beaucoup d'humour dans son court-métrage. Son film suivant sera L'Evangile selon Saint Mathieu, une lecture néo-réaliste de la vie du Christ. Ce fût une révolution cinématographique.

































mardi 6 octobre 2015

Darling Lili (Blake Edwards, 1969)

 
La seconde guerre mondiale était au centre de Qu'as-tu fait à la guerre papa ?, trois ans plus tard Blake Edwards évoque la première guerre mondiale dans Darling Lili. Le burlesque laisse place à une romance sur fond d'espionnage. Lili Smith (Julie Andrews dans son premier film de son époux) est une chanteuse à succès qui va soutenir les troupes alliées en chantant pour les soldats. Le film s'ouvre sur une chanson, « Whistling in the dark », en intégralité où le cinéaste sublime son actrice dans un long plan séquence où elle virevolte. Seules quelques lumières l'éclairent. Ce lancement apparait comme une déclaration d'amour à son épouse.

Après une alerte à la bombe qui rappelle aux soldats et spectateurs la dure réalité de la guerre, Lili entonne quelques chants anglais. Puis, l'artiste poursuit sa tournée en France où elle retrouve son immense demeure et son amant Kurt (Jeremy Kemp), qu'elle fait passer pour son oncle suisse. Elle soutient les soldats dans les hospices mais en vérité Lili Smith s'appelle Lili Schmidt est c'est une espionne à la solde du Kaiser, comme le rappelle un général allemand à Kemp qui aimerait que sa maitresse abandonne sa mission car la guerre touche à sa fin et qu'il veut surtout la garder pour lui.

Son prochain but est d'approcher un pilote américain, le major Larrabee (Rock Hudson) pour lui soutirer des renseignements. Le soldat se laisse vite séduire par la belle chanteuse avec qui il entame une liaison faite de soirées mondaines, de promenades dans la campagne française et de carresses d'alcove. Le reste du temps, Lili complote pour éviter les soupçons et Larrabee prend l'avion pour affronter le « Baron Roug », son ennemi allemand dans des scènes aériennes réalistes et filmées d'un avion. C'était une première.

Le scénario de Darling Lili est assez simple, voire simpliste suivant un leitmotiv tout simple : faites l'amour pas la guerre. Lili est censée ne pas tomber amoureuse du pilote qu'elle doit espionner, mais le charme de l'Américain agit sur elle. Rock Hudson avec ses yeux de braise est un peu à côté de la plaque, jouant comme dans un mélo des années 50. Face à la tornade de Julie Andrews, le couple qu'il doit former avec elle ne fonctionne jamais. Les scènes burlesques, comme celle dans la chambre quand sa chemise est mouillée, manquent de rythme.

De nombreux couples et duos parsèment le film. Outre Lili avec Kurt ou Larrabee (un ménage à trois), on apprend que Larrabee a une autre maîtresse, un danseuse de nu surnommée Crèpe Suzette. Duos comiques : Les deux agents secrets français loufoques et maladroits, sortes de Dupont et Dupond. Larrabee et son compère anglais T.C. qui porte une grande moustache et ne vole que soûl. Duos sinistres : Bedford et Lili, couple dans la chambre mais domestiques de Lili, complices de ses méfaits. Le général allemand et son porte flingues, âmes damnées du Kaiser.

Le film est soigné, les décors sont nombreux et fastueux, la reconstitution est souvent grandiose, mais l'ennui pointe parfois tant les scènes se répètent avec seulement quelques variations. Le film dure 2 heures et 17 minutes (pas moins) avec de nombreuses chansons romantiques d'Henry Mancini, chantée par Julie Andrews in extenso. Plus qu'un film de guerre, le sujet du film est donc la duplicité, le double et l'ambivalence, comme le sera le génial Victor Victoria, ticket gagnant du couple Blake Edwards – Julie Andrews.
















lundi 5 octobre 2015

Le Jour du vin et des roses (Blake Edwards, 1962)

 
Quand Blake Edwards tourne un drame psychologique sur les méfaits de l'alcoolisme, il n'y va pas avec le dos de la cuiller. Le Jour du vin et des roses est un film terrifiant qui montre la descente aux enfers d'un sémillant employé dans les relations publiques. Joe Clay (Jack Lemmon) rencontre un soir de travail la belle et jeune Kirsten (Lee Remick). Il la prend pour une des bimbos qu'il a embauchées pour faire joli sur le yacht d'un riche client. En fait, elle est la secrétaire du patron de Joe. Elle se vexe et ils se quittent fâchés. Lui, complètement soûl après la soirée sur le yacht, elle, furieuse. Problème, ils doivent travailler ensemble.

Pour se faire pardonner, Joe offre une boite de pralines à Kirsten. Pas de chance, elle n'aime que le chocolat. Pour se faire une nouvelle fois pardonner pour les pralines, il lui propose d'aller boire un verre. Pas de chance également, elle ne boit jamais. Tandis qu'ils se font la tête dans l’ascenseur quand ils quittent leur travail, il lui balance deux ou trois pensées à la figure dans les allers et retours de l'ascenseur. Le ton est badin, léger avec un Jack Lemmon qui jubile dans le rôle de l'enquiquineur qui ne sait même pas flirter. Blake Edwards commence son film comme une comédie romantique entre un homme et une femme qui ne peuvent pas se supporter.

Le descente aux enfers peut commencer. Joe veut que Kirsten découvre le goût de l'alcool. Elle aime le chocolat, il va lui commander au bar une liqueur au chocolat. Et elle aime ça. Séduite par ce cocktail et la vue nocturne sur San Francisco, elle accepte de se marier avec Joe. Après une ellipse temporelle, Kirstent accouche d'une petite Debbie. Elle s'occupe de sa fille pendant que Joe travaille. Le soir, il aimerait que sa petite épouse boive un apéritif avec lui, mais elle allaite. Il la fait tellement culpabiliser qu'elle se serre un verre, avec un visage décomposé de celle qui a trompé son époux. L'alcool devient très vite le lien qui unit le couple. Et comme on dit, quand les parents boivent, les enfants trinquent.

En 1962, c'était la mode du film psychologique. Blake Edwards suit à la lettre son scénario qui dénonce les méfaits de l'alcool. Cela donne une suite de déconvenues. L'alcool épuise Joe et le rend inapte au travail. Il perd son boulot et son standing. La famille doit déménager dans un petit appartement. L'alcool coûte cher, tout l'argent passe dedans. Ils se nourrissent mal, portent des vêtements usés jusqu'à la corde. Personne ne veut embaucher Joe qui boit pour oublier. Le cercle vicieux est sans fin. Le drame se reflète sur le visage des acteurs, mines défaites, mal rasé, mal coiffée, les traits tirés. Ils sont à cran, crient pour un rien. Ça s'appelle une interprétation incarnée. La scène où Joe détruit la serre est impressionnante de violence.

Debbie passe du temps chez le père de Kirsten, un pépiniériste austère qui jugent sévérement sa fille et son gendre. Il accepte de les héberger, de les nourrir et de les faire travailler. Le démon de l'alcool l'emporte chaque fois. Le film frise parfois la psychologie de bazar « Kirsten était accro au chocolat, logiquement elle est devenue alcoolique » dit le parrain des Alcooliques Anonymes à Joe. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la série Mad Men et aux litres d'alcool que boit John Drapper. Mais aussi aux cigarettes fumées, qui elles, dans Le Jour du vin et des roses, n'étaient absolument pas nocives. Ce sujet-là, le danger de la cigarette, sera abordé plusieurs décennies plus tard.












Un début prometteur (Emma Luchini, 2015)

Gloire à Manu Payet ! J'avais déjà remarqué sa manière alerte de prendre le cadre, sa nonchalance à remplir l'écran et sa capacité à faire croire qu'il improvise tout le temps. S'il faut oublier (et le plus vite sera le mieux), l'atroce duo des Gorilles, on peut revoir avec plaisir Radiostars et même son propre film Situation amoureuse : c'est compliqué, gros bide et film largement sous-estimé. Dans Un début prometteur, deuxième film d'Emma Luchini, l'acteur incarne Martin. Ce qui frappe d'abord avec sa première apparition (il rentre dans la maison familiale, son père est Fabrice Luchini), c'est moins cette barbe très fournie que son bide énorme qui dépasse de son t-shirt. Ce n'est pas la transformation physique qu'on remarque (à la Robert De Niro), on n'a pas l'impression que Manu Payet fasse son Tchao Pantin (car le film reste une comédie, pas un film comique), c'est justement que l'acteur fait passer en douceur et sans effort cette protubérance, signe de son lourd passé. On a vraiment l'impression que quelque chose se passe sur l'écran.

Alors que se passe-t-il ? C'est le retour du fils prodigue. Martin est un alcoolo qui revient d'une cure mais qui continue de boire, beaucoup, de fumer tout autant et de prendre des médicaments entre autres. Peu importe qu'il soit une loque, Gabriel (Zacharie Chaseriaud), adolescent jovial aime ce grand frère. On apprend que Martin est écrivain en s'inspirant de la vie des gens qu'il côtoyait, qu'il a mené jadis la grande vie dans les palaces parisiens et qu'il a divorcé et que ça s'est très mal passé. Bref, de quoi déprimer. C'est en fait toute la famille qui semble vivre dans un autre monde. Le père s'est réfugié dans la culture des fleurs, véritable obsession qui lui prend tout son temps et lui permet d'oublier qu'il est veuf. Gabriel tombe amoureux en un seul regard d'une jeune femme blonde (Veerle Baetens) prénommée Mathilde, la trentaine survoltée. Gabriel a promis de lui prêter de l'argent sans la connaître. C'est d'abord sur ce duo que la cinéaste commence, pour ajouter en cours de récit Martin puis le père, dans un road movie en lointaine banlieue parisienne.

A vrai dire, le récit est à peu près improbable et c'est pour cela qu'il fonctionne. Avec des personnages au dysfonctionnement relatif, il faut tout oser. Regarder du foot dans une baraque de chantier, aller à une course de lévriers ou boire un cocktail au Regina. Plus c'est gros, plus ça passe. Ce qui compte est de bien raconter la blague qu'elle soit vulgaire ou subtile. Quand Manu Payet joue le mec totalement bourré, il se refuse à tituber dans le salon, à rouler des yeux et à ânonner ses répliques comiques pour, dans le plan suivant, sembler tout à fait sobre. C'est toujours comme ça dans les films où l'alcool fait figure de révélateur pour un personnage. Ici, l'ébriété est l'état naturel du personnage, il a appris à s'exprimer normalement et souvent en plans séquences. Un début prometteur est ce que appelle un feel good movie, léger quand il le faut, grave par moments, une sorte de film éphémère bien dans l'air du temps entre un personnage cynique et son revers solaire. Parfois, cela fait beaucoup de bien surtout quand les interprètes forment un quatuor à la performance remarquable.

samedi 3 octobre 2015

Maryland (Alice Winocour, 2015)

Comme Augustine, le premier film d'Alice Winocour, Maryland est un titre en un seul mot. Il ne s'agit pas de l'état américain, mais du nom de l'immense maison d'Antibes où vit Jessie (Diane Kruger), épouse d'un homme d'affaires libanais et mère de leur fils Ali. La visite de cette propriété au très grand jardin est faite par Vincent (Matthias Schoenaerts), soldat entre deux missions qui est embauché avec quelques uns de ses collègues pour faire les vigiles un soir où de nombreuses personnalités doivent venir à une fête organisée par le mari de Jessie. Vincent se rend dans toutes les pièces, traverse tous les couloirs et observe grâce à de nombreuses caméras de surveillance tout ce petit monde qui s'agite. La cinéaste a comme objectif de faire de Maryland un personnage à part entière du film, voire son personnage principal, comme le titre du film l'indique bien.

Avant de se lancer dans le vif du sujet, Maryland fait un détour par le réel du travail, comme dans de nombreux films français du moment (Grand central, Les Combattants). Vincent s’entraîne au ralenti, il subit une visite médicale, il rencontre d'autres soldats blessés comme lui. Vincent souffre de quelques troubles (c'est important pour la suite du film) et tente de les dissimuler. La cinéaste a une fascination pour son acteur qu'elle filme de long en large, de dos avec sa carrure impressionnante ou en gros plans sur son visage. Elle insiste sur son regard qui fusille chaque personnage. Là commencent les problèmes du film. Alice Winocour ne lésine pas sur les effets sonores pour créer son ambiance, une ambiance lourde à grands coups de musique lancinante, une sorte de techno lo-fi, de bruits hors-champ et de distorsions sonores qui montrent un dérèglement chez Vincent.

Le vif du sujet est un thriller où la maison devient le lieu de tous les dangers. Pour justifier l'assaut par des hommes cagoulés de la propriété, la cinéaste propose un sombre histoire de corruption que Vincent résout en deux minutes avec un clic sur son smartphone et la lecture de trois relevés de banque. Autant dire qu'Alice Winocour ne s'est pas foulé. Elle est plus inspirée pour l'attaque nocturne. On pense plus au Panic room de David Fincher plus qu'au Assaut de John Carpenter. La cinéaste se révèle très inspirée pour les scènes d'action, coups de feu et bastons entre Vincent et les assaillants. C'est tellement rare dans le cinéma français, qu'il faut s'en réjouir. Le film est alourdi par la description des rapports entre Jessie et Vincent qui la regarde comme un objet du désir, comme le médecin qu'incarnait Vincent Lindon scrutait Augustine. La tension érotique est aussi mal abordée que le motif géopolitique. Le film est plus physique que mental, c'est pour cela qu'il s'appelle Maryland et pas Vincent.

vendredi 2 octobre 2015

Vers l'autre rive (Kiyoshi Kurosawa, 2015)

Sans doute faut-il commence par dire ce que Vers l'autre rive, le nouveau film de Kiyoshi Kurosawa n'est pas : un film de fantômes qui fait peur, contrairement à Kaïro où les morts revenaient prendre la place des vivants dans une guerre destructrice. Vers l'autre rive s'ouvre avec le visage d'une infinie tristesse, celui de Mizuki (Eri Fukatsu), jeune veuve qui donne, tant bien que mal, des cours de piano à une enfant. Depuis la disparition de son mari Yûsuke (Tadanobu Asano), Mizuki a perdu le goût de la vie.

Elle rentre le soir dans son lugubre appartement. La tentation du cinéaste de nous faire peur, de faire sursauter est balayée en un plan. Yûsuke apparaît là, dans la pénombre de l'appartement. Il explique, à demis mots, ce qui s'est passé trois ans plus tard. Il s'est laissé mourir et dévorer par des crabes au bord d'une plage. L'explication se fait sur un ton monocorde, sans aucune émotion, comme si tout cela était naturel. Mizuki est à peine étonnée de voir le fantôme de son défunt mari. Maintenant, elle ne veut plus qu'il s'en aille.

Plutôt que disparaître dans les limbes, Yûsuke propose à son épouse de faire un voyage. Ils vont dans la campagne japonaise en train ou en bus pour découvrir les derniers lieux où le fantôme a vécu. Avec malice, Kiyoshi Kurosawa lance de fausses pistes, notamment avec les enfants. L'un d'eux vient poser une main sur Yûsuke. Les enfants ont peut-être un pouvoir de discerner les fantômes ? Le film préfère rester dans le mystère sur cette éventualité. Avec ironie, on voit Yûsuke parler à un agent de la gare, alors que Mizuki pensait être seule à voir son mari.

L'idée maîtresse de Vers l'autre rive est justement de ne jamais savoir quand le couple tombe sur un fantôme. La première étape du voyage est chez un vieux monsieur, livreur de journaux. Kiyoshi Kurosawa développe sa manière de montrer la surnaturel. Un simple raccord permet de passer d'un plan où on voit le fantôme à un plan où il n'est plus dans le cadre. Là, Mizuki a bien compris (et le spectateur aussi), mais parfois c'est bien plus difficile, par exemple dans une autre étape où un fantôme vieillard croit que sa femme vivante est un fantôme.

Dans ce parcours buissonnier, Mizuki découvre un mari dont elle ignorait beaucoup de choses. Yûsuke a exercé de nombreux métiers durant sa vie de fantômes, comme s'il avait des dons naturels. Livreur, cuisinier ou professeur de sciences. Ces révélations troublent moins Mizuki que le fait d'apprendre qu'il a eu une maîtresse. Elle lui en veut d'autant plus que cette femme, à la jeunesse éclatante, lui rappelle tout ce qu'elle a perdu depuis que Yûsuke est décédé. Elle lui rappelle aussi que son mari a décidé de fuir leur mariage.

Si les apparitions des fantômes ne font pas peur, leur passage vers l'autre rive, soit l'au-delà sont les moments forts de chaque étape. Chez le vieux livreur de journaux, c'est le passage d'un univers très coloré à une image grisâtre. Ailleurs, c'est un visage qui s'obscurcit jusqu'à n'être plus éclairé du tout dans le cadre. Ailleurs, c'est une brume épaisse qui enveloppe le mort, mais une brume totalement artificielle. Et on découvre cette cascade mystérieuse dont il est dit qu'elle est la porte vers l'autre monde. Un enfant encourage Mizuki à traverser cette porte.

Tout ces passages en forêt et dans la nature font penser aux films d'Apichatpong Weerasethakul. Chez les deux cinéastes, le surnaturel est ordinaire et banal, les discussions sont badines et ont pour sujet les relations des personnages avec les fantômes de leur passé. L'effet sur la spectateur est d'ailleurs assez similaire, une sorte d'état de stupéfaction, proche de la léthargie, agrémenté de très courts moments de somnolence. Comme si leurs films étaient une succession de rêves que nous, spectateurs, ferions, dans la salle de cinéma.

jeudi 1 octobre 2015

Je suis à vous tout de suite (Baya Kasmi, 2015)

« Plus le méchant est réussi, plus le film est réussi » a dit Hitchcock qui s'y connaissait en méchants. Je suis à vous tout de suite ne comporte que des personnages gentils. Le père (Ramzy) est épicier dans un cité du 94. Non seulement il fait crédit à ses clients, le laissant parfois partir sans payer, mais en plus, les voisins profitent de lui pour lui demander de lui rendre tous pleins de services. Sa femme (Agnès Jaoui) est mère de faille et passe son temps à écouter les gens raconter leurs petits malheurs. Toute cette gentillesse est expliquée en voix off par la fille aînée Hanna (Vimala Pons), narrateur conscient que tout cela ne va pas avec le monde dans lequel on vit (l'égoïsme, c'est mal) mais qui éprouve une tendresse infinie pour ces parents si prévenants.

Hanna est DRH dans une société. Chaque fois qu'elle doit virer un CDD, elle couche avec lui pour le consoler. La cinéaste Baya Kasmi reprend le motif de Le Nom des gens, le film de Michel Leclerc qu'elle avait scénarisé. Cela avait amusé de voir Sara Forestier se sacrifier pour transformer les mecs de droite en hommes de gauche en couchant avec eux. L'effet ne fait pas mouche une deuxième fois. Au contraire, il apparaît gratuit comme dans la calamiteuse scène du restaurant où son ami Paul (Laurent Capelluto) est persuadée qu'elle est une prostituée et la présente à ses amis ainsi. Hanna a du mal à contrarier les gens, à les contredire et préfère les laisser penser ce qu'ils veulent sur elle. Y compris qu'elle est une prostituée.

Hanna a rencontré Paul à l'hôpital où elle est venue consulter un chirurgien. Son jeune frère Donnadieu (Mehdi Djaadi) a besoin d'un rein. Leur mère ne comprendrait pas qu'Hanna ne lui donne pas un rein. Seulement voilà, Hanna et Donnadieu ne s'entendent plus. Enfants, comme on le voit dans les flash-backs, ils étaient très unis. Hanna a choisi les jupes très courtes, la vie rue Saint-Denis et Donnadieu a choisi les djellabas et l'Islam. Hanna est toujours gentille avec son petit frère (qui se fait appeler Hakim), mais ce dernier refuse de lui parler. Le film appuie l'opposition de leurs idéaux respectifs en cherchant à les transformer en quiproquos comico-burlesques. On a droit à un enfilage de clichés parfois bien tournés (le deal de shit) parfois gênants (le retour en Algérie).

On imagine que le projet de Baya Kasmi et Michel Leclerc est de faire un anti Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu avec deux mondes qui s'affrontent pour finalement se tomber dans les bras. Les deux pères étaient chargés, mais à peine plus que les personnages de Je suis à vous tout de suite. Et le problème de cette gentillesse est qu'elle ressemble plus à un chantage émotionnel qu'à une bonté d'âme. Si on ajoute des personnages secondaires dans des scènes au comique poussif, on sature. Le seul personnage méchant du film, un médecin pédophile qui a détraqué Hanna et Donnadieu, est bâclé mais également superflu. Comme si leur vie étrange et décalée n'était pas déjà une raison suffisante pour être hors-norme. La cinéaste ne croit même pas à son postulat de départ.