lundi 28 août 2017

Les Tuniques écarlates (Cecil B. DeMille, 1940)

Il y a une quinzaine d'années, je cherchais à regarder des films avec Gary Cooper. Dans la médiathèque de Grenoble, on pouvait trouver quelques uns de ses films et notamment Les Tuniques écarlates. C'était encore l'époque des VHS. J'ai regardé ce western de Cecil B. De Mille, enfin, western, il faut le dire vite vu que le récit des Tuniques écarlates se déroule dans le nord, dans la province du Saskatchewan encore peu occupée par les Britanniques. C'est justement le sujet du film, comment les colons tentent de s'entendre avec les Natifs (les Indiens) qui habitent ces contrées reculées.

Dans le film, Gary Cooper joue Dusty Rivers, un ranger du Texas venu au Canada arrêter l'un des protagonistes, l'indépendantiste Corbeau (George Bancroft) qui refuse de se soumettre à l'autorité anglaise. Après 15 ans d'exil, il retourne au Canada. Entre-temps, la fille de Corbeau, prénommée Louvette que joue Paulette Goddard avec une grande intensité du regard, a bien grandi et elle a bien du mal à choisir entre l'amour pour son père et la romance pour un jeune garde de la police montée dont elle est éperdument tombée amoureuse.

Evidemment, les méthodes de Gary Cooper, archétypales du western, doivent composer avec celles plus calmes de la police montée canadienne avec leur tenue rouge vif. Parmi ces policiers, Jim Brett (Preston Foster) dont la fiancée April (Madeleine Carroll) est tout à fait du goût de notre ranger qui tente de la séduire. Mais Jim Brett vient d'apprendre qu'ele vient d'être assignée à un nouveau poste. Elle va devoir quitter le Saskatchewan pour Novaskosha. Aucun spectateur français ne trouvera jamais où est Novaskosha. Mais le son sonne comme une ville indienne, à peine plus improbable que Saskatchewan.

Sur cette vieille VHS vue alors, dans les sous-titres français, il est ainsi écrit Novaskosha. Et sur le DVD de Wild Side, ces sous-titres sont repris. April dit en VO qu'elle part pour la Nouvelle Ecosse, une autre province du Canada sur la côte atlantique située à des milliers de kilomètres. Il faut dire que la Nouvelle Ecosse ne se dit pas pour les anglophones New Scotland mais Nova Scotia, qui se prononce donc Novaskosha. On ne peut trop en vouloir au traduction et adaptateur de ne pas connaître la géographie du Canada mais moi, ça me fait toujours marrer. Sinon, Les Tuniques écarlates n'est pas franchement le meilleur film de Gary Cooper.


















dimanche 27 août 2017

Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974)

Récemment, Tobe Hooper, décédé hier à l'âge de 74 ans, faisait l'actualité par défaut. Le cinéaste John Leonetti, assistant du chef opérateur en 1982 sur Poltergeist, a confirmé ce que beaucoup pensaient, Steven Spielberg était le réel metteur en scène de Poltergeist et non Tobe Hooper. Tout cela pour des questions de corporatisme, quelques articles expliquent en substance cette histoire. Ceci étant, le cinéaste laisse un seul film à la postérité, Massacre à la tronçonneuse (je dis cela, mais je n'ai vu aucun autre de ses films, à part Poltergeist).

Massacre à la tronçonneuse commence par une longue annonce, vaguement pompeuse et péremptoire, qui explique que ce que l'on va voir est tiré de faits réels. D'ailleurs, tout se passe le 8 août 1973 indique un carton. Mais avant que le générique ne commence où le titre et les noms défilent sur un fond rouge sang, Tobe Hooper amorce l'horreur auquel le spectateur doit s'attendre avec des plans en insert, des flashes sur un corps en décomposition puis en un long travelling arrière, deux macchabées fraîchement déterrés dans un cimetière.

Au fin fond du Texas, là où les tombes de ce cimetière ont été profanées, cinq jeunes gens viennent faire une virée. Deux filles, Pam (Teri McNinn), Sally (Marilyn Burns) et trois hommes, Franklin (Paul A. Partain), le frère handicapé de Sally, Jerry (Allen Danziger), le conducteur du camping-car qui les mène là et Kirk (William Vail), le petit ami de Pam. Ils sont insouciants et se rendent dans la maison familiale de Franklin, une ruine en vérité. Tout l'inverse de la maison la plus proche, joliment peinte en blanc, un havre de paix sûrement.

On les avait prévenus « Des choses se passent ici, j'ai vu des choses » dit un Texan bien imbibé, se roulant par terre, quand les amis visitent la tombe du grand-père de l'un d'eux, mais ils continuent leur virée. Sally, dans le véhicule, lisait l'horoscope et les signes étaient mauvais. Ça sent une horrible odeur de bouse. Et Franklin devient, sous l'effet terrible de la chaleur, délirant, il parle avec ferveur de l'abattage des veaux, vaches et bœufs. Ils passent devant un immense abattoir et Franklin mime les gestes et décrit les méthodes des bouchers, masse ou pistolet.

Tiens un auto-stoppeur (Edwin Neal) au bord de la route, il grimpe dans le camion, Franklin le surnomme tout de suite Dracula, il a une grosse tache rouge sur la joue droite, un sac en peau d'animal autour du coup. Il demande à Franklin son canif, avec sa voix hachée, peu sûre, en tournant sans cesse la tête, agité comme c'est pas possible, et commence à se taillader la paume gauche. Puis tranche le bras du handicapé. Viré du camion, il frappe du pied la carrosserie et la badigeonne de son sang. Ce sera l'une des rares apparitions du sang dans le film.

Dans cette chaleur de ce coin perdu du Texas, Pam et Kirk veulent aller se baigner. Kirk est le premier personnage « vivant » (après ces deux cadavres déterrés) à apparaître. Le dos de sa chemise est complètement trempée par sa transpiration. Première apparition des fluides corporels, suivie par la pause pipi de Franklin qui fait dans une boîte de conserve et achevée par le sang de « Dracula » et Franklin. A ces fluides, on peut ajouter l'eau utilisée dans la station service par ce type au front proéminent pour nettoyer le pare-brise (une scène presque comique).

Il faut à peine 20 minutes, le temps d'une bobine de cinéma, à Tobe Hooper pour éliminer trois des cinq jeunes gens. Quelle idée de vouloir entrer dans cette belle maison blanche qui cache bien son jeu. Ils sont reçus par Leatherface (Gunnar Hansen) et ses petits grognements (le seul à ne pas parler). Kirk est le premier à y passer, un coup de massue sur le crâne, Pam le suit plantée à un croc de boucher puis mise dans le congélateur vivante et ça continue avec Jerry. Seul Franklin, dans une scène de nuit, qui sera massacré avec la tronçonneuse de Leatherface.

Le destin de Sally, dans la dernière partie permet de visiter un peu plus la maison jonchée d'os et de plumes. Merveilleux mobilier, canapé aux accoudoirs confectionnés avec des bouts de squelettes, les crânes d'animaux servent de tableaux, et là, une poule vivante est suspendue dans une cage. Sally réussit à s'échapper des griffes de Leatherface et file à la station service où le patron (Jim Siedow) se veut rassurant et va la protéger. Pauvre Sally, elle comprend trop tard son sort quand débarque le jeune auto-stoppeur qui se fait engueuler et frapper par le patron « je t'avais dit de surveiller ton frère ».

La famille ne serait pas complète sans le grand-père (John Dugan), sorte de momie, assis dans un fauteuil face à son épouse naturalisée, comme les autres animaux de la maison. Sally pensait qu'il était mort mais non, il n'est pas comme la mère de Norman Bates dans Psychose auquel on pense forcément, c'est lui qui a initié ses fils à ces belles traditions texanes, un sud profond aussi accueillant et réjouissant que celui du Deliverance de John Boorman. Comme beaucoup de mes amis, je considère Massacre à la tronçonneuse comme un chef d’œuvre, LE film de Tobe Hooper.



















Mon DVD est très vieux, les captures d'écran sont très ternes.

samedi 26 août 2017

Un carnet de bal (Julien Duvivier, 1937)

Veuve après quinze ans de mariage, Christine Surgere (Marie Bell) retourne dans l'immense villa au bord d'un lac en Italie. Tandis qu'elle range les affaires, papiers, vêtements de feu son époux, elle tombe sur son carnet de bal. Elle avait 16 ans, c'était en 1919, elle en avait des prétendants. Elle s'allonge sur un divan et songe à ce bal, à ces belles robes blanches des demoiselles, au beaux costumes noirs des messieurs. A son réveil, elle se demande ce qu'ont bien pu devenir tous ces soupirants d'un soir dont elle a une soudaine nostalgie.

L'un de ses amis parvient à retrouver les adresses de la plupart de ces 10 hommes qui lui avaient accordé une danse. Plutôt que de rien faire, elle décide de partir à leur rencontre, à moins que tout Un carnet de bal ne soit qu'une longue rêverie où elle irait leur rendre visite. C'est en voyant Le Cancre, qui assume la filiation avec le film de Julien Duvivier, que j'ai eu envie de me replonger dans ce long Un carnet de bal, une suite d'épisodes (cela convient mieux que sketches) aux tons variés, mélodrame, film noir, comédie, tragédie.

C'est l'occasion de faire jouer les acteurs et actrices parmi les plus connus de 1937 et de traverser la France, de Paris à Marseille en passant par les Alpes, des gens fortunés aux indigents. Elle dira en fin de film après avoir discuté avec tous ceux qui sont encore vivants qu'ils ont tous renié leur jeunesse. Parmi tous les hommes de ce bal, seul l'un d'eux, Gérard, semble n'avoir laissé aucune trace, l'ami de Christine n'a pas retrouvé son adresse, de la même manière Paul Vecchiali parcourt tout son film Le Cancre à la recherche de Catherine Deneuve.

Françoise Rosay ouvre le bal, elle est Madame Davié qui vit seule avec sa bonne. Cette dernière ouvre la porte à Christine qui veut voir Georges, la bonne déclare qu'il est mort et que sa patronne a perdu la tête. Georges s'est suicidé quelques semaines après ce bal quand il reçut une lettre de Christine annonçant son mariage imminent. Depuis, sa mère nie la mort de Georges. Christine, dès ce premier épisode et jusqu'au dernier, comprend les ravages qu'elle a causé auprès de tous ces soupirants après les avoir éconduits.

Julien Duvivier ne se contente pas de raconter quelques histoires, il évoque des sujets qui alors n'étaient pas communs. Le suicide avec cet épisode de Georges, l'avortement avec celui de Thierry Raynal joué avec intensité par Pierre Blanchar, dans le cabaret tenu par Pierre Verdier (Louis Jouvet) certaines danseuses sont seins nus. Les personnages sont volontiers négatifs, celui de Louis Jouvet, gangster aux mauvaises manières, celui du beau-fils de Raimu qui le fait chanter, celui de Pierre Blanchar qui ressemble à un personnage de David Cronenberg.

Avec tous ces acteurs et leurs égos démesurés (il y a tout de même Harry Baur et Raimu dans un même film, mais ils ne se rencontrent jamais), il a sans aucun doute fallu négocier difficilement pour la durée de chaque épisode, celui de Pierre-Richard Willm est le plus court, dans les montagnes de Val d'Isère. Celui de Raimu, maire d'un patelin du Var est le plus croustillant, l'acteur s'en donne à cœur joie dans son duo avec sa bonne Cécile (Milly Mathis), bonne femme ronde qu'il doit épouser. Ils s'engueulent joyeusement.

La force du film est de passer d'un ton à un autre, justement avec Raimu qui ne se contente pas de faire du Marcel Pagnol, comme lorsqu'il se confronte à son beau-fils. L'épisode final avec Fernandel est surprenant, l'acteur joue un coiffeur marseillais ravi de sa vie simple, de son mariage, de ses enfants, mais quand il annonce le prénom de son aînée, Christine comprend que lui non plus n'a rien oublié, l'enfant s'appelle elle aussi Christine. C'est avec Fernandel qu'elle reviendra sur les lieux de ce premier bal.

C'est sans doute la partie avec Pierre Blanchar qui est la plus impressionnante, pas seulement parce qu'il parle d'avortement, pratique illégale en 1937, mais pour son ambiance d'une noirceur totalement réaliste, pour ses jeux de regards. Justement son personnage est borgne, et ceux de sa compagne que joue Gaby sont torves, inquisiteurs. Dehors, des grues du port de Marseille martèle un son insupportable, dans l'appartement, Julien Duvivier filme chaque plan de manière oblique, penchée, accentuant encore plus le malaise général du film.

Les enfants sont évoqués dans plusieurs épisodes, Harry Baur incarne un curé qui recueille des orphelins ou des malheureux, ceux de Fernandel, le beau-fils de Raimu, le fils de Françoise Rosay, la profession de Pierre Blanchar. C'est que Christine, elle, n'a jamais eu d'enfant et quand elle trouve enfin ce Gérard si convoité, celui qui avait sa préférence dans son carnet de bal. Elle apprend qu'il a laissé un fils, désormais orphelin, que joue Robert Lynen (il a été Poil de carotte pour Julien Duvivier), elle l'adoptera et fermera son carnet à jamais.