Un
plan au beau milieu de Talons aiguilles m'a toujours intrigué
autant que dérangé. Becky Del Paramo (Marisa Paredes) se prosterne,
Pedro Almodovar la filme de dos en plongée absolue, elle est visible
des pieds (rouges) aux cheveux (blonds) mais c'est ce décolleté de
sa robe verte sur son dos nu fripé quand elle salue,. Ce plan
hautement hitchocockien renverse tous les éléments vus jusque là,
en substance le récit est plié et tout ce qui était caché
apparaît au grand jour. Ce dos de Becky est le dévoilement de tous
les secrets enfouis au grand public.
Quelques
scènes plus tôt Rebecca (Victoria Abril), la fille de Becky,
regardait des photos qu'elle avait prise dans son salon. Elle a
photographié le fauteuil où son mari Miguel (Feodor Atkine) la
regardait présenter le journal télé. Le coussin est vert, de la
même couleur que la robe de Becky. Rebecca est fasciné par la photo
qu'elle regarde les yeux écarquillés. Encore plus tôt, c'est
devant un store vert que Rebecca, Becky et Miguel se croisent pour la
première fois depuis 15 ans. Jadis Miguel était l'amant de Becky,
c'est lui qui l'avait éloignée de sa fille.
Trois
flash-backs expliquent ce qui s'est passé dans la vie entre la mère
et la fille. Premier amant en vacances, Becky offre des boucles
d'oreilles à sa fille, les mêmes que les siennes. Le deuxième
amant refuse que Becky continue sa carrière, Rebecca intervertit ses
médicaments, il s'endort en voiture et meurt. Troisième amant,
Miguel l'impresario de Becky. Elle reprend sa carrière de chanteuse
en partant au Mexique tout en quittant sa vie en Espagne. Sa fille
est abandonnée mais rien n'est dit sur sa rencontre avec Miguel ni
sur sa vie sans sa mère.
Dans
les tous premiers plans de Talons aiguilles, Rebecca attend sa
mère à l'aéroport. Rebecca est en tailleur Chanel blanc, lunettes
noires sur le visage. Elle est angoissée, c'est là que le premier
flash-back s'enclenche. Elle a raison d'avoir peur, sa mère ne la
reconnaît pas dans le hall. Pour indiquer l'attachement à cette
mère si longtemps absente, elle porte ces boucles d'oreilles, unique
souvenir palpable de la vie d'enfant. Or, Becky qui ne vit que pour
elle-même croit que Rebecca porte ses boucles, elle a oublié ce
cadeau.
Dans
toute la première partie du film, Becky porte du rouge. Un rouge
vif, elle ne passe pas inaperçue. Elle l'espère. Mais quand elle
demande à sa fille s'il n'y a pas trop de journalistes qui
l'attendent à l'aéroport, Rebecca répond qu'elle n'a prévenu
personne. Déception de la mère, voire incompréhension. La star qui
revient dans sa ville natale pour des récitals découvre que la
ville a bien changé (elle est partie, Franco était encore au pouvoir)
mais aussi qu'elle n'a jamais été oubliée. Pour preuve, l'affiche
du spectacle de Letal.
Le
rouge envahit tout l'espace puisque Becky occupe la place. Dans sa
robe rouge elle observe l'affiche rouge de Letal qui est sur tous les
murs. Le cadre est totalement rouge. Pedro Almodovar travaille les
couleurs comme jamais il ne l'avait fait dans ses films, déjà très
colorés. Letal (Miguel Bosé) incarne Becky dans son spectacle
travesti dans cette robe rouge, imitation parfaite jusqu'aux gestes
reproduits par le public de la boîte gay. Le spectacle dans le
cabaret est terminé, il reprend entre Letal et Rebecca dans les
coulisses.
Ils
sont amants. A peine déshabillé, portant uniquement son slip noir,
Letal hisse Rebecca sur une barre et ils commencent à baiser. Pedro
Almodovar retire tout romantisme pour aller vers le comique pur tant
la situation s'y prête. Talons aiguilles marque l'apogée de
l'harmonie entre le mélodrame et le comique. Le comique de
situation, de gag visuel, de répliques surgit dès qu'il faut
dégoupiller une scène trop mélodramatique. L'équilibre est
parfait, le rythme étonne, il ne retrouvera jamais cette grace dans
ses films suivants.
Le
film ne cesse de pousser le mélo dans ses retranchements avec des
situations narratives improbables. Le mari de Rebecca a été
assassiné. Le juge chargé de l'affaire n'est autre que Letal
portant une barbe postiche peu discrète. Le juge est affublée d'une
mère qui découpe tous les articles sur Becky et aussi sur Rebecca.
Plus mélo encore, ces complexes plus œdipiens c'est pas possible
qui consiste à faire coucher Rebecca avec le reflet de sa mère et à
épouser son ancien amant avant de l'avoir sans doute tué. Pourtant
tout passe précisément grâce à ses doses de comique.
Amant
la nuit et juge le jour, il faut bien faire une enquête. Bon,
Almodovar s'en fout un peu. Ce qui compte est de mettre en rapport la
mère et la fille. Rebecca est en prison (on danse dans la cour de la
prison, le spectacle est partout), habillée avec un pull à carreaux
multicolore (elle a perdu son goût), Becky est sur scène. Le
cinéaste procède à un simple montage alterné entre les deux
lieux, Rebecca entend sa mère à la radio. C'est le moment de
revenir à cette scène, la plus emblématique et connue de tout le
cinéma de Pedro Almodovar.
Becky
s'apprête à commencer son tour de chant. Elle se distingue dans un
coin droit de la salle de spectacle dans sa robe verte bouteille. Le
public l'applaudit. Elle se prosterne, embrasse le plancher, laisse
l'empreinte de son rouge à lèvres, elle commence à chanter Piensa
en mi (par la voix de Luz Casal). Les gestes sont volontairement
exagérés, elle vit la chanson pour le public mais l'émotion de
Becky est réelle. Son bracelet tombe de son poignet et surtout une
larme s'échoue pile sur sa marque de rouge à lèvres. Un film
parfait.