mardi 5 juillet 2016

Pee-Wee Big adventure (Tim Burton, 1985)

« Je suis un solitaire. Un rebelle ». Voilà ce que dit Pee-Wee quand on lui vole son beau vélo chromé rouge. Pee-Wee Herman (Paul Reubens, mais le générique l'annonce sous le nom de son personnage très populaire à la télé américaine dans les années 1980) a une passion folle pour la bicyclette, ce qui au pays de la voiture comme valeur suprême pose déjà Pee-Wee dans une position de marginal, de solitaire, de rebelle. Au mieux, il est l'égal des enfants avec qui il converse, eux sur leur BMX, lui sur son super biclou, au pire, il n'est pas mûr pour conduire une voiture.

Pee-Wee Big adventure commence par un rêve, en France, lors d'une étape du Tour de France. Tout les décor est construit pour faire factice, une Tour Effeil de carton, des cyclistes portant tous le même maillot et le même casque. Et Pee-Wee sur son vélo qui les dépasse et qui remporte la victoire. Il s'apprête à recevoir sa médaille quand il se réveille. Il est là, dans son petit lit, dans sa petite chambre, avec son grand sourire. Et l'idée géniale de Tim Burton, dont la marque est présente partout dans le film, est de faire de cette chambre un endroit aussi factice que le rêve vu juste avant.

La maison de Pee-Wee, que l'on ne verra que dans cette séquence du petit-déjeuner, est un bric-à-brac où les jouets s'accumulent dans la chambre. Il quitte son lit en pyjama, joue un peu, descend dans la cuisine par une rampe de pompiers et le voici déjà dans son costume étriqué gris avec un nœud papillon rouge. Le mécanisme du petit-déjeuner s'enclenche, sur une musique guillerette de Danny Elfman. Tout un tas de machines hétéroclites issues de jouets qui deviennent des appareils ménagers pour faire les crêpes, presser une orange et dresser la table. Tim Burton utilisera cette idée du mécanisme pour la machine à fabriquer Edward aux mains d'argent.

Les longues scènes de présentation permettent à Tim Burton d'élaborer son imagerie gothique, ce qui semble un paradoxe avec l'image de marque de Pee-Wee Herman, personnage puéril et enfantin, où chaque objet est source d'amusement. Mais on remarque, rétrospectivement, ici un squelette stylisé, plus loin une animation comme celle de Beetlejuice, dans une scène de cauchemar le visage d'un clown proche du rictus du Joker de Batman, des dinosaures à la forme similaire à ceux taillés dans Edward aux mains d'argent. Le film comme un navet à sa sortie par la critique française a depuis gagné ses gallons de la cinéphilie.

Le film se faufile dans la parodie avec l'aide de la musique de Danny Elfman. Pee-Wee cache son vélo dans un lieu secret, quand il apparaît pour la première à l'image, un pastiche du thème d'Ainsi parlait Zarathoustra présente l'engin, quand Francis (Mark Holton) vient taquiner Pee-Wee pour qu'il lui offre la bicyclette pour son anniversaire, on se croirait dans un film de John Waters, puis quand le vélo est volé et qu'il s'en aperçoit, la musique évoque Hitchcock, autant celle de Psychose que celle de Sueurs froides. Les parodies auront lieu aussi en fin de film avec les faux tournages de film, celui de Godzilla est superbe.

On l'aura donc compris, Pee-Wee s'est fait fauché son vélo si précieux. Le gentil visage se transforme en monstre de haine qu'a du mal à contenir Dottie (Elizabeth Dailly), une amie de Pee-Wee qui aimerait devenir sa petite-amie. Elle a beau l'aider, sa fureur le rend aussi monstrueux que Mister Hyde errant dans les rues (encore une ombre gothique typique de Tim Burton) à la recherche de vengeance. Pee-Wee va voir une voyante qui, tout en lui piquant son argent, lui annonce que son vélo est à Fort Alamo. Pee-Wee annonce à Dottie qu'il part à la recherche de sa bicyclette.

Muni d'une pancarte pour le Texas, il fait du stop pour découvrir l'Americana. Son premier conducteur est Mickey (Judd Omen) qui vient de s'évader de prison. A un contrôle de police, Pee-Wee se déguise en bonne femme pour qu'ils puissent passer. Mickey s'est fait un nouvel ami mais l'abandonne en pleine brousse car lui aussi est « un solitaire, un rebelle » et il doit poursuivre seul sa cavale. Il se fait remorquer par Large Marge (Alice Nunn) au visage impassible et une coiffure digne de La Fiancée de Frankenstein. Elle lui raconte une horrible histoire d'accident.

L'équipée avec Large Marge tourne court, elle laisse Pee-Wee à un Drive Inn de routiers où il fait connaissance de Simone (Diane Salinger). Dans la bouche d'un dinosaure, ils observeront le lever de soleil en se confessant. Puis, c'est un clochard édenté dans un train, des touristes à Fort Alamo et tout un gang de bikers passablement énervés qu'il ait renversé leurs motos pour lesquels il dansera, non sans talent, sur le comptoir du bar. Pee-Wee rencontre pendant tout le film, des Américains, rednecks, déclassés ou tristement banaux. Avec chacun d'eux, il se sent comme chez lui.

Quand enfin, il découvre où se trouve son vélo, Pee-Wee Big adventure se poursuit avec une mise en abyme dans les studios de la Warner. On découvre un enfant star capricieux et détestable, Milton Berle venu faire un coucou, des tournages de films à la chaîne comme à l'époque glorieuse des premiers temps de l'industrie. Evidemment, Hollywood s'empare de l'histoire de Pee-Wee pour tourner un film « inspiré de faits réels » où James Brolin jouera Pee-Wee et une blonde peroxydée (Morgan Fairchild) incarnera Dottie. Par chance, Tim Burton nous a évité ce film-là.


























dimanche 3 juillet 2016

Le Canardeur (Michael Cimino, 1974)

Michael Cimino est mort samedi 2 juillet. Sept films, du Canardeur en 1974 à The Sunchaser en 1996, auquel il faut ajouter un sketch du film Chacun son cinéma produit par Gilles Jacob en 2007. Voyage au bout de l'enfer (1978) est son plus grand film, le plus connu, immense succès public, réussite artistique, engouement critique, Oscar à la clé et la scène de la roulette russe passée à la postérité, résumé parfait du traumatisme de la guerre du Viet Nam. Scène reprise, parodiée, emblématique. La Porte du paradis est une autre histoire. Mutilé par United Artists, détruit par la critique, d'une durée inhabituelle pour l'époque, son film marque en 1980 la fin du Nouvel Hollywood et la violente reprise en main par les studios de la liberté artistique de nombreux cinéastes.

Les années suivantes sont difficiles pour Michael Cimino. L'Année du dragon (1985) met en scène Mickey Rourke dans son meilleur rôle, l'air constamment hébété. Les trois derniers films, Le Sicilien (1987) avec Christophe Lambert, La Maison des otages (1990) à nouveau avec Mickey Rourke, remake d'un polar avec Humphrey Bogart, puis The Sunchaser (1996) sortent au mieux dans une défense polie de la critique au pire sous les moqueries de ses contempteurs. Ces trois derniers films, rarement vus par le public (des gros bides au box office), ont plombé ses projets ultérieurs. Michael Cimino venait chaque année au Festival Lumière de Lyon, après sa métamorphose physique.

Le Canardeur est produit par Clint Eastwood via sa société Malpaso. Michael Cimino avait été le co-scénariste de Magnum Force, suite de Dirty Harry. On a un peu de mal à l'imaginer aujourd'hui, mais Clint Eastwood était considéré alors par la critique française comme un facho, à cause précisément de son personnage de Harry Callahan. Mais Le Canardeur perturbe la presse, au lieu d'être un vigilante, le film est une comédie, souvent très drôle. Clint Eastwood est Thunderbolt et Jeff Bridges est Lightfoot. Le premier fuit devant Red Leary (George Kennedy) et grimpe dans la voiture que vient de voler Lightfoot. Ils ne se connaissent pas encore.

Le hasard les a fait se rencontrer sur une route de l'Amérique profonde et rurale. Thunderbolt se faisait passer pour un pasteur. Pendant une bonne demi-heure, Michael Cimino ne dira rien de cet homme, il ne racontera pas son histoire. Pour l'instant, il préfère filmer le duo dans les villes de rednecks, dans les restaurants routiers, les motels miteux illuminés de néon, les longues routes désertes au milieu des immenses paysages de l'ouest américain. Ils sont seuls au monde, ils conduisent à tout de rôle dans la grande plaine ensoleillée, magnifié par le cadre cinémascope.

D'abord quelques moments de comédie. Jeff Bridges arbore son plus grand sourire aux dents blanches, Clint Eastwood serre les mâchoires mais esquisse souvent un sourire. Lightfoot s'exprime par dictons, qu'il sort naïvement en se prenant pour un sage. Ils piquent une voiture à une station service, le couple spolié se retrouvera cul par terre. Dans la caisse, plein de fringues qu'ils vont porter. Lightfoot invite deux filles dans le bungalow, dont Catherine Bach, connue pour avoir été de longues années Daisy Duke dans la série Shérif fais-moi peur. Ils vont à Warsaw, Montana, et s'achètent des glaces à la pistache.

Warsaw est le but du voyage de Thunderbolt. Là, est caché depuis des années le magot d'un braquage, derrière le tableau de l'école. Thunderbolt explique tout à Lightfoot dans un flashback sans image, uniquement des dialogues, à la John Ford. Pendant ce temps, Red Leary et son comparse Goody (Geoffrey Lewis) surveillent les deux hommes. Red est un sanguin, soupe au lait et cherche vengeance, Goody est un grand maladroit, pas bien malin. Red engueule souvent son comparse. Ils finissent par retrouver le duo de fuyards et les menacent au revolver. Pas de chance, l'école a été démolie, adieu le trésor du braquage que Thunderbolt et Red avaient commis ensemble.

La deuxième partie du Canardeur se centre sur le casse qu'ils décident de faire tous les quatre. Lightfoot en a eu l'idée, excité par l'aventure. Michael Cimino en filme les préparatifs puis son accomplissement. D'abord, ils doivent faire quelques boulots pour se payer un loyer, Thunderbolt ouvrier, Lightfoot terrassier et Goody vendeur de glaces, Red est trop snob pour travailler. Puis, la tension augmente avec une belle efficacité, avec une minutie qui confine parfois à l'obsession. Le film est aussi une réflexion émouvante sur les rapports d'amitié entre Thunderbolt et Lightfoot, malgré leur différence d'âge. Une relation père fils troublante.























La Vie est à nous (Jean Renoir et ses amis communistes, 1936)

En complément de programme de ce film commandé par le Parti Communiste Français en janvier 1936, on peut voir un formidable court-métrage produit par la CGT. Grèves d'occupation évoque en 12 minutes les grèves de juin 1936 qui eurent lieu juste après l'arrivée du gouvernement Blum. En ces temps de Loi Travail, voir ce court-métrage met du baume au cœur. On y parle de la joie de vivre, de solidarité et de fêtes populaires, on y dénonce les « salopes » briseurs de grève. Les usines deviennent des petites communautés où l'on dort, l'on mange ou l'on se marie dans une joie communicative. Un patron regarde dépité et étonné l'occupation de son usine (tiens, cette pratique est bien abandonnée). C'est très drôle et revigorant (la scène hilarante où les grévistes ont le couteau entre les dents).

Le film de Renoir est bien plus sérieux, plus édifiant, tout aussi militant avec ces trois fictions où le PCF défend l'opprimé par la patronat. Une grève contre un vieil ouvrier licencié par le patron. Les ouvriers demandent à ce que le contremaître cesse de les harceler. Une vente aux enchères de biens d'une famille de paysans pauvres qui tourne court (bien fait pour l'aristo qui ne voulait rien entendre plutôt qu'être conciliante). Puis un chômeur qui a du mal à trouver du travail correspondant à son diplôme. Il va trouver du soutien au PCF. La Vie est à nous regorge d'images d'époque sur les ligues fascistes qui menacent les travailleurs. Hitler fait un discours avec un aboiement qui remplace sa voix (très bon), une musique de cirque accompagne un défilé militaire (rigolo).

Le film commence avec le discours officiel que professe un instituteur, discours qui ne correspond guère à la réalité de la France de 1936, constatent amèrement les élèves après l'école. Le film se termine avec les discours des dirigeants communistes (Marcel Cachin, Vaillant-Couturier, Jacques Duclos, Maurice Thorez entre autres, pour n'évoquer que les plus connus). Chacun, devant les portraits de Lénine, Marx, Engels et Staline, répondent au discours initial de l'instituteur et promettent une vie plus belle grâce au PCF. Dans ce court film de propagande, la vie est plus belle que la réalité et Jean Renoir, qui fait une courte apparition en tant que patron du café, tente d'en apporter la preuve par trois. On savait rêver en 36 !