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vendredi 21 septembre 2018

Les 10 commandements (Cecil B. DeMille, 1956) 2/2

Après les amours contrariées, voici le film d'action. A la fin de la première partie des 10 commandements, avant que les spectateurs ne se reposent pendant l'intermède, Josué (John Derek) s'était échappé des mines où l'avait enfermé Dathan (Edward G. Robinson), le Juif renégat qui a séquestré Lilia (Debras Paget), la femme qui aime Josué et qui l'aime en retour. Josué débarque au pied du mont Sinaï pour enfin convaincre Moïse (Charlton Heston) d'aller sauver le peuple hébreu toujours asservi par Ramsès. C'est Sephora (Yvonne de Carlo) qui reçoit Josué et elle lui dit qu'il est au sommet de la montagne pour converser avec Dieu – qui a pris la forme d'un buisson ardent.

Moïse accepte enfin de quitter sa montagne pour retourner en Egypte. Muni de son bâton, symbole de son spectre divin, porteur d'une barbe et d'une chevelure dignes d'un patriarche, il embarque femme et enfant mais aussi son frère Aaron (John Carradine). Traditionnellement, Aaron se fait le porte-parole du message de Moïse. Il parvient sans aucun mal à entrer dans le palais de son ancien frère Ramsès (Yul Brunner) qui trône à côté de Nefretiri (Anne Baxter) qui lui a donné un fils.. Il lui donne un message clair « Free my people », libère mon peuple. Mais le cœur de Pharaon s'était endurci et le souverain refuse de libérer le peuple hébreu.

Ce message s'accompagne d'un tour de passe-passe, Moïse va changer son bâton en serpent pour impressionner le Pharaon. Ça ne marche guère, il en a vu d'autres, seule Nefretiri prend peur, il demande même à ses mages de faire le même tour. Mais le serpent de Moïse avale ceux des mages de Ramsès. C'est l'heure des plaies d'Egypte. Il y en a sept dans L'Exode mais pour éviter des répétitions, Cecil B. DeMille n'en filme que trois. La première est celle de l'eau du Nil qui devient sang quand elle est touchée par le bâton. Les effets spéciaux déploient leur magie (le rouge arrive progressivement), tout comme avec les nuages menaçants pour la grêle qui prend feu.

En 1956, pour le spectateur c'était évidemment impressionnant (comme le transport des statues massives dans la première partie) de voir dans ce cadre immense ces transformations. Plus de 60 ans après le tournage, le charme de ces effets fonctionne encore, d'autant que le réalisateur prend soin de ne pas se confronter aux insectes (les poux et les sauterelles) plus compliqués à mettre en scène, ils sont seulement évoqués dans les dialogues. Avec la dernière annonce de Moïse, tuer les premiers nés d'Egypte (donc le fils de Nefretiri), c'est un nuage vert qui se répand au sol, dans les ruelles de Gosen comme dans le palais royal. Là, l'effet spécial est plus simple mais morbide.

C'est évidemment le passage à travers la mer rouge qui est le morceau de bravoure du film. Dans la narration il intervient après de nombreuses scènes de foule quand Ramsès libère enfin le peuple de Moïse – faut dire que son fils est mort – et que les Hébreux se réunissent tous. Ce sont les rares moments où le film se permet quelques légèretés, quelques gags burlesques avec tous ces figurants dans des postures parfois compliquées (un enfant dort sur le dos d'une vache), avec ces objets qui tombent, avec les retards au démarrage (l'âne qui ne veut pas partir « 400 ans à faire la bête de somme et aujourd'hui, il ne veut pas partir »), avec ces animaux facétieux (le chameau qui mange les dattes). Ce sont des moments très joyeux, un peu cacophoniques.

Dans ce passage dans la mer rouge, on retrouve Dathan qui revient à la charge pour décrier Moïse auprès des hébreux. Il affirme qu'ils sont dans un cul-de-sac. D'autant plus que Ramsès décide, après plusieurs jours à se lamenter que son dieu de granit n'ait pas réussi à rendre la vie à son fils, à attaquer le peuple qui s'enfuit. Sous un ciel noir, sur un rocher qui surmonte la mer, Moïse en appelle à l'Eternel. La mer s'ouvre donc, créant deux murs d'eau entre lesquels les figurants passent avec leurs charrettes et leurs animaux. Avant que n'arrivent les chars du Pharaon, ils seront engloutis par les masses d'eau. C'est toujours aussi joli à regarder d'autant que certains plans sont clairement des reproductions de tableaux de musée.


Le dernier effet spécial correspond aux tables de la Loi et de la gravure des dix commandements sur la roche (Cecil B. DeMille affirme sans rire dans la bande annonce que le granit utilisé vient vraiment du Mont Sinaï). Après l'eau de la mer rouge, ce sont des pépites de feu qui se cognent sur le roche pour inscrire ces préceptes. Le personnage d'Aaron, peu vu jusqu'à présent, prend une plus grand place avec le veau d'or et la grande scène d'orgie, encore une scène de foule totalement chaotique et un peu décadente (sans l'ombre d'un bout de peau, tout doit rester pudibond). Après un dernier fracas (Moïse jette ses tables de loi, la terre s'écroule), le film tente de revenir au récit biblique avec les 40 ans d’errements des Hébreux sous l’œil de Moïse du haut de la montagne.

































mercredi 19 septembre 2018

Les 10 commandements (Cecil B. DeMille, 1956) 1/2

Il faut 8 bonnes minutes avant de voir la moindre image des Dix commandements. Cecil B. DeMille vient en personne, traversant un rideau de théâtre (ou de salle de cinéma comme il y en avait en 1956), pour expliquer une chose simple. Son film dure 3h39 minutes, c'est-à-dire qu'il est tout de même plus court et plus distrayant que la lecture du deuxième livre du Pentateuque, L'Exode. Cecil B. DeMille l'explique dans son préambule, comme dans la bande annonce d'époque d'une durée de 10 minutes, que tout ce qui concerne la vie de Moïse entre sa naissance, son adoption par la sœur du Pharaon et l'âge adulte où il se rend compte que son Peuple (je mets volontairement une majuscule), n'existe pas dans la Bible.

Aucune ligne ne concerne ces quelques années (combien d'ailleurs dans l'Exode ? 30 au minimum). La première partie des 10 commandements est ainsi consacrée à cette histoire inventée de toutes pièces pendant deux heures. Le nourrisson est menacé par Ramsès I de mort. Dans l'Egypte, il y a 3000 ans comme le souligne la voix solennelle du cinéaste, une prophétie annonce l'arrivée d'un sauveur. Le peuple hébreu vit depuis quatre siècles dans l'esclavage, à Gosen, à construire les tombeaux des pharaons, de la brique de paille foulée aux pieds jusqu'à l'édification des obélisques. Ramsès décide de tuer tous les premiers nés, une habitude dans les récits bibliques. La mère de Moïse le met dans un couffin et le fait glisser dans les eaux du Nil.

La sœur du souverain le recueille et l'adopte en secret. Bithiah (Nina Foch) choisit d'appeler ce nourrisson Moïse (la mère naturelle de l'enfant ne lui a pas donné de nom) « car il vient de l'eau » (texte biblique repris dans les dialogues). Elle fait jurer à sa servante Memnet (Judith Anderson), la seule témoin, de ne jamais révéler le secret. Ce qu'elle fera 30 ans plus tard. Au bout d'un moment, Charlton Heston apparaît enfin pour incarner Moïse. Pour l'instant, il revêt l'habit traditionnel d'un général de l'armée du Pharaon. Ramsès est mort, Sethi (Cedric Hardwicke) est désormais le souverain.

Moïse est le fils préféré de Sethi. C'est son fils adoptif, ce qui rend jaloux Ramsès (Yul Bruner). Voici l'arc principal de cette première partie des 10 commandements, cette lutte du pouvoir entre le fils légitime, le futur Ramsès II, et le fils choisi, celui qui accomplit des miracles sur les champs de bataille. Lors de sa première apparition, Moïse revient triomphant pour avoir conquis l'Ethiopie. Dèjà, Moïse est choisi par un Dieu vivant, ce Pharaon, avant qu'il ne le soit par un Dieu éternel. Ramsès lui est bâtisseur, en tout cas, son père demande à ce qu'il construise sa cité funéraire, grandiose forcément grandiose.

Magie des effets visuels pour montrer ce tombeau où le nom de Moïse sera gravé à côté de celui du Pharaon. Le but de Cecil B. DeMille est d'en mettre plein la vue aux spectateurs avec des décors monumentaux, qui sont certes incrustés par transparence derrière les acteurs, mais c'est le nombre figurants qui impressionne. Les décors ne seraient pas aussi grandioses sans les centaines de figurants, ces esclaves qui poussent les sculptures gigantesques, qui hérissent un obélisque entre deux sphinx. Mais comme le dit un hébreu, tous ces Dieux de pierre ne valent rien en comparaison de leur Dieu éternel dont on ne connaît pas le nom.

Cette réussite architecturale, qui ravît Sethi au point de désigner Moïse comme son successeur, ravive la jalousie de Ramsès qui s'est vu retirer son rôle et sa place. Yul Brunner n'a pas la même apparence physique que son frère adoptif. Certes tous les deux ont la natte, mais Ramsès a la tête nue tandis que Moïse a conservé ses cheveux. Dans la même genre de motif, Ramsès revêt un pagne, certes royal, mais demeure torse nu quand Moïse porte une tunique ornée de décorations, de colliers, de bijoux. Cela montre son pouvoir et la place primordiale dans le pouvoir qu'il exerce et cela sera opposé à son dénuement dans la deuxième partie.

La jalousie de Ramsès s'exerce également en amour. Nefretiri (Anne Baxter) doit épouser le futur souverain, mais lequel, Elle a sa préférence, c'est Moïse. D'ailleurs Moïse aime en retour Nefretiri. Le jeu outré et emphatique d'Anne Baxter, plein de gestes paroxystiques et de regards pénétrés est l'une des plus grandes énigmes du film. Certes, jamais le scénario ne fait dans la dentelle, n'hésite à aller dans le grandiloquent, dans une direction d'acteurs théâtrale, mais c'est Anne Baxter qui emporte la palme. Quant à Ramsès, il clame à chaque dialogue qu'elle sera son épouse et que le fils qu'elle portera sera son fils. « Que cela soit écrit, que cela soit accompli », comme le scande le Pharaon.

En écho à ces déchirements amoureux, le film développe une deuxième histoire d'amour entre le vaillant Joshuah (John Derek) et et la ravissante Lilia (Debra Paget), deux esclaves. Cette dernière attise la convoitise de Baka (Vincent Price, toute en sournoise suavité), l'architecte des palais tout autant que celle de Dathan (Edward G. Robinson), renégat hébreu à la solde des Egyptiens. Dathan est le corrompu par essence, celui qui construit son bonheur sur le malheur de son peuple asservi. Dathan est le personnage qui cherche toujours à démontrer que Moïse n'est pas le prophète libérateur attendu et encourage les hébreux à se soumettre davantage.

Passée cette double romanesque extravagance amoureuse de l'extrême digne d'un soap opéra (j'imagine aisément qu'une histoire d'amour aussi basique était nécessaire pour attirer le spectateur hors de chez lui) la première partie des 10 commandements retrouve les éléments de la Bible, soit la compréhension par Moïse qu'il est hébreu, le rejet de son rôle d'héritier et son arrivée à Gosen, le camp des esclaves hébreux où il abandonne sa tunique, vit sous le fouet dans les puits de boue qui servent à fabriquer des briques. Ainsi, il aura vécu le haut comme le bas, mais plus il vit dans le dénuement plus son destin semble l'appeler.

Contrairement au texte de l'Exode – il faut bien dramatiser histoire de ne pas s'ennuyer, et moi j'adore ce film – Ramsès II exile Moïse et lui offre comme sceptre un bâton pour régner sur les scorpions du désert. Il finira par rencontrer son épouse Sephora (Yvonne de Carlo) et sa destinée, aller causer avec Dieu sur le montagne de feu du mont Sinaï. C'est l'histoire du Buisson ardent, cette métaphore divine à grand renfort d'effet spécial, comme sa coiffure qui semble elle aussi s'enflammer affirmant son alliance avec l'Eternel ou Dieu comme on l'appelle. Les effets spéciaux grandioses, ce sera le point fort de la deuxième partie des 10 commandements.