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lundi 30 mars 2020

L'Imposteur (Julien Duvivier, 1944)

C'est la première fois que j'entendais Jean Gabin parler anglais. Certes, il a fait peu de films aux USA pendant son exil hors de la France de Pétain. L'Imposteur commence cependant en France, à Tours précisément où tout le monde parle anglais. Clément, le personnage de Gabin, est en prison. Ce jour-là est son dernier jour, il est condamné à mort et on l'emmène à la guillotine. Il a tué un policier lors d'une bagarre.

C'est le début de la guerre et les avions allemands bombardent Tours. Il parvient à s'échapper de prison qui est totalement détruite. Il fuit vers le sud de la France. Il monte dans un camion où se trouvent des soldats. Un deuxième bombardement. La plupart des soldats sont touchés, à terre, certains sont morts. D'un geste fou, il décide de prendre les papiers de l'un d'eux. Il était près de mourir, il renaît sous un nouveau nom.

Le périple avec sa nouvelle identité ne fait que commencer. Il s'appelle désormais Maurice Lafarge. Il embarque dans un bateau à destination de l'Afrique. Il se lie immédiatement d'amitié avec Monge (John Qualen), un ancien fermier normand, il se trouve sur le quai au moment où Lafarge s'apprête à embarquer. Lafarge et Monge deviennent des soldats au Congo Brazzaville alors colonie française. Ils deviennent partisans de De Gaulle.

Sur le navire, on découvre les autres personnages. Ils sont moins dessinés que Monge, ils existent avec un simple trait de caractère. Hafner (Peter Van Eyck) ne rêve que de se battre (il sera le premier à mourir au combat plus tard). Bouteau (Allyn Joslyn) est un fermier, Cochery (Eddie Quillan) employé de banque. Ils sont sous le commandement de Varenne (Richard Whorf). Le ton est celui d'une comédie dans ces premiers temps.

Les voilà ainsi au cœur de la forêt tropicale pour construire un aérodrome destiné à servir de relais pour la Résistance. Comme dans tous les films qui se déroulent en Afrique, les Africains n'existent que comme force de travail. Pendant qu'ils coupent la forêt, transportent les arbres, creusent, les Blancs surveillent, dirigent. Puis, une fois que les Africains ont bien bossé, les soldats se font servir le repas (toujours le même, ils en rigolent même).

Alors comme Jean Gabin n'est pas le meilleur anglophone possible, il joue essentiellement avec son corps, avec ses yeux surtout. Il ne doit pas se trahir, donner sa vraie identité. Mais son visage exprime autre chose, il est présent autour de ses camarades mais on sent bien qu'il refuse de s'attacher à eux. En tout cas dans un premier temps. Pourtant il subit un grand bouleversement dans sa vie d'homme.

En revanche, Julien Duvivier ne cherche pas à jouer sur le suspense qui consisterait à ce qu'on découvre l'identité de Lafarge Clément. Car peu lui importe qu'il soit découvert et confondu. C'est pour cela qu'il accepte d'aller se battre, un peu casse-cou, un peu leader, en tête de son escouade. Bref, il se rachète dans une idée consensuelle de l'héroïsme qu'on peut facilement qualifier de typiquement hollywoodienne.


C'est un tout petit film de Julien Duvivier presque sans femme. Seule la fiancée de Lafarge Yvonne (Elle Drew) est présente. Après des mois sans nouvelle, elle le retrouve. Il s'en suit un procès, un acte héroïque et une scène sur un cimetière militaire où ce bon vieux Monge vient se recueillir sur ses camarades tombés sur le champ de bataille. La caméra finit son travelling sur une tombe où aucun nom n'est indiqué, celle de Clément.





















lundi 4 mars 2019

Golgotha (Julien, Duvivier, 1935)

En France aussi on a eu quelques joyeuses bondieuseries qui ont moins marqué le cinéma que celles de David W. Griffith ou Cecil B. De Mille. La première fois que j'ai entendu parler de ce Golgotha de Julien Duvivier c'était dans le recueil d'articles de François Forestier (paru en 1996) tout simplement titré 101 nanars. Le journaliste expliquait que Jean Gabin, après ce film, ne s'adressa à Edwige Feuillère autrement que « Alors M'dame Pilate, ça va-t-y ?. J'ai mis 23 ans à le découvrir.

C'est que Jean Gabin, avant les grands films qu'il tournera avec le cinéaste, La Belle équipe ou Pépé le Moko, accepta de revêtir une toge pour incarner Ponce Pilate et Edwige Feuillère sera l'épouse du gouverneur de la terre où Jésus traîna ses guêtres. Jean Gabin, coupe au bol mais accent Titi parisien à couper au couteau traverse de quelques scènes le film. Dans un plan, un subtil mouvement de caméra suit un jarre qui verse de l'eau sur Ponce Pilate. Oui, il s'en lave les mains à l'écran.

Golgotha est une illustration très appliquée, pour ne pas dire servile, des derniers jours de Jésus Christ, de la fête des Rameaux lors de la Pâque juive jusqu'à sa crucifixion sur le mont Golgotha. Le tout est filmé en studio dans un jeu d'ombres comme Julien Duvivier en avait le secret. Certains plans sont superbes mais ce sont ceux, uniquement ceux-là, où aucun personnage principal n'est dans le cadre ou filmé de très loin (comme lors du suicide de Judas ou lors des plans de foule).

Le premier plan est un long panoramique sur Jérusalem entièrement reconstitué dans un effet spécial ravissant. La ville apparaît là devant les yeux des spectateurs de l'époque plus vraie que nature. Il améliorera cette vue de la ville dans Pépé le Moko. Jérusalem est filmé tout ensoleillé comme un havre de paix, le tout doit contraster avec la fin du film où des orages viennent exprimer la colère divine après la mort de Jésus. Quand Dieu pas content, lui toujours faire ainsi.

Avant de voir enfin le visage de Jésus, c'est-à-dire celui de Robert Le Vigan tout en cheveux longs blonds, comme tous les natifs de Nazareth, il faut patienter plusieurs minutes comme si le film cherchait à instaurer du suspense, à indiquer que c'est d'abord un mec comme tout le monde, comme ses disciples. C'est plus tard qu'il prendra sa stature messianique, dès qu'il fout le bordel au Temple quand il chasse les marchands, ce qui lui vaudra les foudres de Hérode Antipas (Harry Baur), le roi de Judée.

Si Robert Le Vigan croit à son rôle, sans doute imaginait-il que ce serait celui de sa vie, tout en théâtralité, en grandiloquence et en regards dans le vide inspirés par le divin, Harry Baur semble bien avoir compris dans quelle galère il s'est engagé. Grimé, maquillé et portant une tonne de bijoux, Harry Baur ne fait pas dans la dentelle pour son personnage. Pas plus que les autres vedettes, seuls les acteurs un peu moins connus restent passablement sobres.


Le film suit les principaux passages obligés de la vie du Christ (d'où l'effet d'illustration continu). Robert Le Vigan débite les litanies tirées des évangiles, summum de l'émotion la cène. Enfin Judas, ce sale traître va vendre pour quelques sicles Jésus, Quelle sale tête il lui a été fait. Pierre va renier son maître, il a le regard fuyant. Le film est du catéchisme sur grand écran, l'horreur. Toujours selon François Forestier, après Golgotha, Jean Gabin n'aurait plus jamais voulu tourner de films en tunique.























jeudi 19 octobre 2017

La Belle équipe (Julien Duvivier, 1936)

La Belle équipe entame et conclut son histoire par des fleurs. Huguette (Micheline Cheirel) travaille chez un fleuriste, elle attend avec grande impatience la fin de la journée pour retrouver son amoureux Mario (Raphaël Medina). Ce sont deux horizons opposés mais communs, Huguette est orpheline, elle n'a plus que sa grand-mère, elle travaille déjà, elle est jeune et innocente, Mario n'a plus de patrie, c'est un exilé qui ne cesse de se cacher, de vivre derrière les murs par peur de la police, ce qui n'arrange pas les rendez-vous que les deux amoureux se donnent le soir.

Mario a beau être sans pays, il n'est pas sans amis. Il les retrouve au café du coin, une belle équipe toujours partante pour faire quelques aimables facéties, comme secouer la machine à lots pour que Mario puisse offrir un petit cadeau à Huguette. On trouve Raymond dit Tintin (Raymond Aimos), véritable Titi parisien tout en loufoquerie et joie de vie, Jacques (Charles Dorat) ne rêve que voyage et Amérique, Charlot (Charles Vanel) et Jeannot (Jean Gabin), ces deux derniers, en tant que tête d'affiche du film de Julien Duvivier sont les plus raisonnables.

Les premières scènes de La Belle équipe se déroulent dans ce café puis, parce qu'aucun d'eux ne travaille et qu'ils n'ont pas le sou, les amis se retrouvent dans la piaule de Jeannot. Julien Duvivier filme la façade de cet immeuble gris et uniforme dans son intégralité dans un grand mouvement circulatoire des personnages dans les couloirs et les escaliers (25 ans avant Jerry Lewis dans Le Tombeur de ces dames). Jeannot, comme certains de ses voisins, se plaint de la rapinerie du propriétaire qui en retour se plaint qu'ils ne paient pas les loyers.

Grâce à un billet gagnant de la loterie, ils vont pouvoir partir de ce taudis. Quand ils gagnent, le propriétaire est tout miel, tout en obséquiosité, et les amis offrent du mousseux à tout l'immeuble qui se presse dans la piaule de Jeannot. Dans un beau raccord, Julien Duvivier filme le passage des chaussures usées et trouées aux souliers vernis dans lesquels ils ont un peu de mal à marcher sans claudiquer. Au lieu de dépenser l'argent dans des projets personnels (Jacques veut partir au Canada, Mario s'enfuir avec Huguette), propose d'acheter une guinguette en commun.

Paris était filmé de nuit, la campagne sera filmée de jour. Une belle maison au bord de la Marne, tout en ruine mais Tintin qui a tôt fait de grimper sur le toit est ravi de pouvoir travailler, de la restaurer. Dans la pièce commune du rez de chaussée, chacun a son petit lit et chacun est le président, démocratie totale, personne ne dirige, personne ne se soumet à l'autre. Les travaux avancent vite. Huguette vient voir Mario tous les soirs après son travail et, par pudeur, rentre à Paris chaque soir, c'est que même chez les gens les plus libres comme ceux de La Belle équipe, on ne badinait pas avec la vertu.

La guinguette doit ouvrir pour Pâques, la belle saison des fleurs du printemps, c'est une promesse que se font les amis. Seulement voilà, Jacques a le béguin pour Huguette et préfère s'enfuir et quitter l'aventure, seulement voilà, un gendarme (le sympathique Charpin tout droit sorti de Pagnol) vient expulser Mario (rien n'a changé depuis 1936), seulement voilà, un orage s'abat sur la guinguette pas encore achevée et fait s'envoler les tuiles que Tintin venait de poser (scène nocturne, comme pour rappeler que la nuit est synonyme de malheur). Tous se retrouvent couchés sur le toit sous les trombes d'eau.


Alors entre en scène Gina (Viviane Romance), le deuxième personnage féminin du film. Epouse de Charlot, mais séparée de lui, Gina vient réclamer sa part de la loterie. Gina est l'inverse de Huguette, elle est délurée, provocante et au caractère bien trempée. Jeannot capitule à son charme, sans en parler à Charlot. Les fleurs des cerisiers commencent à s'épanouir sur le bord de la Marne mais ni Charlot ni Jeannot ne sont à la fête pour l'ouverture de la guinguette qui verse lentement mais sûrement dans la mélancolie, pour la fin originelle que Julien Duvivier et Charles Spaak avaient tourné, désormais unique version.