A
53 ans, Clint Eastwood se décide à réaliser lui-même un Dirty
Harry. A cela, deux raisons objectives, après les échecs
commerciaux de deux de ses meilleurs réussites artistiques (Bronco
Billy et Honkytonk man), il veut s'attribuer un gros
succès au box-office et quoi de mieux que de reprendre Harry
Callahan sept ans après L'Inspecteur ne renonce jamais.
Ensuite, il veut aussi permettre à Sondra Locke, sa compagne
d'alors, de devenir une star du cinéma. En tout cas, je vois ainsi
les choses qui purent, entre autres, mener à la réalisation du
Retour de l'inspecteur Harry (je préfère le titre américain,
sec et évocateur Sudden impact).
On
reconnaît dès la première séquence cette patte typique de Clint
Eastwood, filmer la nuit avec très peu de lumière, dans un
clair-obscur qui passe formidablement bien dans une salle de cinéma
mais beaucoup moins en vidéo. Bord de mer, une voiture, un homme et
une femme, une scène de drague où il filme les yeux de l'actrice,
des yeux qui promettent une mort, celle de cet homme qui va
l'embrasser. Elle défait la braguette et pendant que l'homme pense
faire son œuvre, elle sort un revolver et tire deux fois : dans
les couilles puis dans la tête. Elle sort de la voiture, se dirige
vers la falaise, observe l'horizon. Il est encore trop tôt pour
savoir ce qui se trame derrière les yeux de Sondra Locke, le film le
dira plus tard.
Cette
femme que joue Sondra Locke s'appelle Jennifer Spencer, elle est
peintre. Elle a une exposition en cours, elle s'y rend en portant des
lunettes de soleil. Clint Eastwood cache les yeux de Jennifer, ces
yeux qu'on voyait à peine dans la séquence du meurtre. Il y a un
jeu dans sa mise en scène avec ce qu'elle voit (le point de vue
subjectif) et ce qu'elle refuse de voir (l'absence de point de vue).
Mais Jennifer surtout se rapproche de l'inspecteur Harry Callahan
(Clint Eastwood) qui porte lui aussi des lunettes noires la plupart
du temps. Ainsi, le film les met directement sur un pied d'égalité.
Chacun, avant qu'ils ne se rencontrent enfin au milieu du film, aura
sa séquence en parallèle, dans une double narration destinée à se
rejoindre.
Les
toiles exposées de Jennifer Spencer sont sinistres, c'est ce que
sous-entend à demi-mots la galeriste. Elle parle d'intensité du
regard mais confesse qu'exposer ces peintures lui fait un peu froid
dans le dos. Les mâchoires serrées, Jennifer n'éprouve aucune
réaction à ce jugement de valeur mais un flash-back étonnant va
expliquer cette noirceur. Il vient juste après une visiter de
l'artiste à sa sœur Elizabeth recluse dans une clinique. Elizabeth
ne dit pas un mot, son regard est vide, ses yeux ne vivent plus.
Jennifer lui annonce qu'elle a commencé à accomplir leur vengeance.
Elle se rend alors à San Paulo pour restaurer les chevaux d'un
carrousel dans un parc d'attractions. Elle réside dans une maison
isolée en bord de mer.
Si
je disais que ce flash-back de Jennifer Spencer est étonnant c'est
que jusqu'à présent dans aucun épisode des Dirty Harry une
explication, voire une justification, pour les meurtres accomplis.
Dans les autres films, on avait droit à un psychopathe, des flics
miliciens et des terroristes cupides. Là, Clint Eastwood pardonne
par avance les morts qui vont arriver. Jennifer et Elizabeth ont été
violées sur la plage de San Paulo par cinq hommes et une femme. Je
trouvais assez peu subtil ce flash-back (d'autant qu'il revient
chaque fois qu'elle exécute un bourreau) mais il permet aussi de
présenter ces violeurs, de montrer leur visage et, en fin de compte,
de délivrer le décompte macabre de cette vengeance à venir et à
accomplir. Ce qui sera fait in extenso.
Dans
le récit parallèle de Harry Callahan, l'inspecteur fait sa petite
routine comme dans les autres films. Ce sont les habituelles
séquences du film ici tournées en dérision. L'habituelle pause
déjeuner perturbée par des cambrioleurs, là ils osent, les abrutis
qui semblent n'avoir jamais entendu parler de Harry, braquer le café
habituel de l'inspecteur. La serveuse met du sucre dans le café de
Harry, celui-ci ne remarque pas les malfrats, trop occupé à lire le
journal, mais dès qu'il goûte le breuvage, il comprend et dézingue
les affreux jojos en sortant sa nouvelle phrase punchline « go
on you make my day ». Autre séquence éprouvée :
l'arrestation musclée pour laquelle il se fait engueuler. Autre
moment détournée du premier film, une poursuite en bus, mais cette
fois les passagers, des personnes âgées, se sont amusées comme des
enfants dans une attraction. Et pour apporter un peu de comique,
Horace (Albert Popwell) offre un chien à Harry, un chien qui pète
et grogne.
Pour
faire se rencontrer Jennifer et Harry, le scénario fait dans la
facilité : Harry est chargé de quitter San Francisco pour
enquêter à San Paulo puisque le premier mort vient de là et
l'accueil par le shérif (Pat Hingle) n'est pas chaleureux. Callahan
doit prendre des vacances. Mais la facilité reprend le dessus. Je ne
sais pas comment les malfrats qui peuplent Le Retour de
l'inspecteur Harry se débrouillent, mais ils savent toujours où
leur ennemi se trouve. Là aussi le film joue avec les codes, ils les
déjouent surtout. Dans la première moitié, les ennemis de Callahan
le poursuivent pour le buter et débarquent par miracle, mais dans la
deuxième partie c'est Callahan qui parvient avec une facilité
exemplaire à trouver tous les hommes qui ont violé les deux jeunes
femmes. Mais le plus amusant c'est que ça passe parce que ces
situations stéréotypées et éprouvées ne sont pas les éléments
qui structurent le film.
L'inversion
des valeurs du film, comme une courbe de statistiques qui se
croisent, est l'élément qui dynamite le récit. Jennifer et Harry
se croisent enfin, se jaugent et finissent, après un verre dans un
restaurant, par coucher ensemble. Cela passe par une entente commune
pour éliminer les violeurs et leur chef de bande, la « gouine »
Ray Parkins (Audrie J. Neenan), femme vulgaire et gueularde ainsi que
le pire de tous Mick (Paul Drake). Callahan sait que Jennifer tue ses
bourreaux mais ils n'en parlent jamais. Jennifer ne se satisfait pas
de tuer, ses nouvelles peintures qui le représentent deviennent
morbides et elle ne supportent plus son visage dans les miroirs. La
dernière séquence dans le carrousel, évoquant celle de la fin dans
La Maison de bambou de Samuel Fuller (auquel on pense souvent)
montre à quoi peut servir la corne d'une licorne. C'est dans ce
genre de petit détail sur lequel Clint Eastwood se pose sans
sourciller qu'on voit la force du film.