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jeudi 11 juin 2020

Grosse fatigue (Michel Blanc, 1994)

Dans un entretien donné par Michel Blanc pour un bonus du DVD (il date de 2005), l'acteur réalisateur explique, avec une certaine réticence, que personne ne connaît rien de sa vie privée. Ce qui n'est pas faux. Contrairement à ses collègues du Splendid, on ne sait rien de ses opinions politiques (est-il de gauche comme Josiane Balasko, de droite comme Christian Clavier), de sa vie amoureuse, de sa vie tout court.

Voilà ce qui est au centre de Grosse fatigue. Sa vie privée, ou plutôt l'image que l'on se fait de la vie privée de Michel Blanc. Comme on ne le connaît qu'à travers ses rôles, de loser, d'éternel éconduit amoureux, de gaffeur, de bavard invétéré. Mieux, on imagine parfois qu'il a tourné dans tous les films de la bande du Splendid, comme le dit l'employée de la bijouterie « vous étiez bien dans le Père Noël », « j'ai pas joué dans le Père Noël » répond-il avec fureur.

Le jeu du film est ainsi de plaquer cette réalité qui n'existe pas. Tout le monde joue son propre rôle. Carole Bouquet ouvre le film, face caméra, avec son nom indiqué sur l'écran. Il s'agit d'un reportage télé. Puis c'est un défilé de têtes connues pendant le Festival de Cannes 1993, Gilles Jacob, Estelle Lefébure, David Halliday, Mathilda May, Charlotte Gainsbourg. Puis à Paris, c'est Régine qui vire Michel Blanc de son cabaret devant Dominique Besnehard.

Ce dernier s'inquiète, en tant qu'agent de Michel Blanc, qu'il n'aie rien fait depuis Marche à l'ombre. Il est dans une mauvaise passe. La preuve, la police vient sonner dès le matin pour annoncer qu'un chauffeur de taxi s'est plaint de ne pas avoir été payé après une course Rue Saint-Denis où Michel Blanc serait allé pour se « payer une pute », ce qui étonne un des deux flics qui croyait que Michel Blanc « à cause de ce putain de film », le slogan de Tenue de soirée.

Placer la référence de Bertrand Blier dans la première minute de Grosse fatigue est là pour rappeler que c'est Blier qui a inspiré cette histoire de sosie où chacun est un lui-même cinématographique. Cinq ans plus tard, il reprend cette idée toujours féconde dans Les Acteurs avec moins de bonheur. Assez vite, le sosie de Michel Blanc pourrit la vie de Michel Blanc, ce qui est révélé à Cannes. Là, la police est beaucoup moins cordiale qu'au début.

Ce con de Michel Blanc aurait violé Balasko, il l'aurait attachée à un radiateur avec des menottes. Elle a porté plainte non sans l'avoir préalablement traité de tous les noms. C'est Carole Bouquet, la froide Carole Bouquet comme le rappelle Michel Blanc qui a vu Cet obscur objet du désir. Elle lui réplique qu'elle en a franchement marre d'avoir affaire au sous Woody Allen franchouillard. Les répliques entre les deux fusent avec bonheur et un certain aplomb.

Le voyage dans le Lubéron, un endroit atroce où le soleil règne, où le bruit est absent, où le romarin sublime le civet de lapin est la nouvelle prison de Michel Blanc. Il déteste la campagne comme Bernard Blier dans Buffet froid mais un journal qui servait à recevoir les épluchure de patates permet de comprendre qu'un certain Michel Blanc va faire une animation de supermarché. Effectivement, Jean-Claude Dusse est là devant Michel Blanc et Carole Bouquet.

Le sosie est là, il s'appelle Patrick. Facilement, ils retrouvent sa trace. Ils vont chez ses parents. Tout l'intérieur est consacré à Michel Blanc. Pas de photos personnelles de Patrick, mais celles des films, comme si cela était des vrais souvenirs. Et ensuite, la séquence la plus étrange, celle d'un paraplégique, un voisin des parents de Patrick, qui se lève quand Carole Bouquet vient le saluer. L'ensemble du village, sous une pluie battante, crie au miracle.


J'aime la brièveté de Grosse fatigue, son rythme incroyable, ce culot narratif qui parvient à rendre crédible cette histoire de sosie. Toute l'équipe du Splendid s'est réunie pour l'occasion – avec Dominique Lavanant pourtant peu amie avec eux – lors d'un repas coloré par leur veste respective, même Bruno Moynot est présent (en chauffeur de limousine). Seule la fin avec Philippe Noiret et Roman Polanski me semble plus faible, avec une sorte d'explication un peu vaine.































mercredi 12 février 2020

Le Maître d'école (Claude Berri, 1981)

Dans Le Maître d'école, on entend l'un des morceaux les plus bondissants et sautillants de Richard Gotainer, Le Sampa. La chanson vient deux fois, en tout premier lieu pour présenter Gérard (Coluche) et Charlotte (Charlotte de Turckeim) sur leur lieu de travail, une boutique à la mode américaine en plein milieu de Paris. Ce jour-là Gérard se fait virer comme un malpropre par son patron, un gros connard qui avait giflé un gosse qui avait piqué des santiags.

Alors qu'ils devaient se marier au début de l'été (ça viendra en fin de film, qu'on se rassure et au bal ils danseront devant Gotainer et son groupe sur cette même chanson manière de boucler la boucle), voilà Gérard au chômage. Claude Berri se sent obligé, avec beaucoup de maladresse, d'expliquer comment un type qui vend de fringues se retrouve instituteur suppléant : il a le bac, il a fait une année de droit. Il n'en suffit pas plus pour convaincre l'inspecteur d'académie.

La présentation de l'école primaire en pleine banlieue (un bâtiment moderne sans âme), du directeur débonnaire (Jacques Debary), de ses deux collègues Mademoiselle Lajoie (Josiane Balasko), prof dépressive et Monsieur Meignant (Roland Giraud), prof à cheval sur les principes et des élèves se fait en même temps avec grande rapidité. Il s'agit de purs personnages de bande dessinée et le film va poursuivre dans une voie de gros traits, l'essence même du caricaturiste.

Dans Le Vieil homme et l'enfant, il y avait quelques scènes dans l'école où le jeune réfugié avait cours. Ces scènes étaient dénuées de tout enseignement. Dans Le Maître d'école, c'est pareil. Gérard de donne pas franchement des cours, le film tourne autour des leçons de choses. Il parle des grands thèmes de l'époque quand la campagne présidentielle de 1981 irriguaient toutes les conversations : le chômage, la peine de mort, l'homosexualité.

Devant Coluche, il y a toute une assemblée de bambins qui causent de ces thèmes. Je ne sais pas dans quelle mesure les enfants improvisent leurs réponses aux questions de Coluche où ils ont répétés les dialogues de Claude Berri, mais cela donne un instantané où les différents opinions sont exprimées. Cela a un côté micro-trottoir avec pour but de faire évoluer les mentalités des écoliers (et Coluche y parvient avec facilité).

Le fils du maire (intouchable, le directeur crève son ballon et a peur des représailles), une fillette dont les parents divorcent, un grand timide, un grande gueule, les élèves ont tous leur petit caractère, leur singularité. Claude Berri esquisse des portraits simples mais chaque fois une constante : on entend parler des parents mais on ne les voit jamais. Une raison à cela, Gérard est leur parent de substitution, leur adulte préféré.

« Lajoie, rabat-joie » gueulent les gamins à la cantine quand Mademoiselle Lajoie arrive pour manger. Les élèves ne l'aiment pas elle, alors elle déprime. Elle n'écoute pas les chansons joyeuses de Gotainer mais des tam-tams. « J'en peux plus des tam-tams » dit-elle à Gérard dans une ultime tentative pour le draguer. Son personnage incarne à elle toute seule le mal-vivre des enseignants et leur conséquence directe : les arrêts maladie.


Mais comme le film commençait avec une chanson, il se termine en chanson, dans la joie et la bonne humeur par le mariage de Charlotte et Gérard à la fin de l'année scolaire (j'aime beaucoup comment Jacques Debary) danse au mariage. Si j'aime autant ce film si caricatural mais si vif, c'est que j'avais le même âge que ces enfants au tournant de 1981, je me reconnais en eux. Et il faut l'avouer, le film me fait souvent rire.