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mercredi 9 décembre 2020

L'Enterrement du soleil (Nagisa Oshima, 1960)

L'Enterrement du soleil aurait pu s'appeler Affreux sales et méchants. Plus poisseux que ce film c'est difficile, Nagisa Oshima n'a jamais été aussi loin dans le portrait d'un monde qui vit au jour le jour dans un bidonville d'Osaka. Les cabanes en bois et tôles abritent des crasseux et pouilleux en haillons dans cet été caniculaire qui fait suer tous les habitants, ils vivent entassés les uns sur les autres, ils vivent d'expédients, de boulots misérables, ils se gueulent dessus, les plus forts frappent les plus faibles, les vieux sont à la même enseigne que les jeunes.

« C'est la fin du Japon » répète le surnommé l'agitateur (Eitaro Ozawa aux faux airs de Toshiro Mifune), dans cette petite phrase se trouve l'illustration du titre, il vitupère contre les Américains et les Soviétiques responsables de la fin de l'empire su soleil levant, il a une grenade qu'il espère utiliser dans une prochaine guerre qu'il attend avec impatience, il se révolte contre les trafics qu'il voit, trafic de papier d'identité (les miséreux vendent leur passeport à des étrangers), trafic de sang (ils vendent régulièrement leur sang contre quelques billets).

Hanako (Kayako Honddo) gère ce trafic de sang. La jeune femme fait partie de tous ces jeunes personnages qui sont nés pendant la guerre. En 1960, ils ont 20 ans. Ils subissent la pauvreté, ils s'organisent en bande un peu louche, le Shinakei, dirigé par Shin (Masahiko Tsugawa), le seul bien habillé, en costume et chapeau, beau gosse arrogant. Nagisa Oshima ne prend pas de pincettes avec le spectateur, il le plonge dans un flot de personnages, après ceux du bidonville, ce sont ceux de la bande de petites frappes.

Ce sont des détails qui permettent de les distinguer. Ce géant un peu benêt qui vend son sang, le couple infidèle et parmi les jeunes, le boiteux qui surveille les prostituées, le petit nerveux qui se caresse le ventre, le grand au t-shirt rouge et lunettes de soleil. Mais c'est Hanako qui est au centre du récit et dans sa force centrifuge, elle attire un jeune homme timide Takeshi (Isao Sasaki), lui porte une chemise marron. Il ne voulait pas rentrer dans la bande de Shin, mais son pote Yasu (Yusuke Kawasu) le force, c'était son rêve d'enfin exister.

Ce qui se joue dans L'Enterrement du soleil est le pouvoir, un microcosme où la cupidité est le dernier sursaut de survie. Hanako malgré son fort tempérament se fait léser dans le partage des bénéfices. Elle décide de se lancer seule. Elle cherche un nouveau médecin pour pratiquer les « dons du sang », ce sera la seule scène située hors du bidonville, hors des quartiers mal famés. Ce sera Sakaguchi (Kei Sato) qu'elle séduit en buvant avec lui. Pour s'assurer le monopole du sang, Hanako fait détruire le « labo » concurrent.

Hanako s'est amourachée de Takeshi. Il l'a bien compris mais sa timidité et sa réserve le ralentissent. Il est souvent humilié par Shin et les autres. Dans une rare scène comique, tous imitent l'un d'eux, Shin se moque de sa manière de chanter. Le destin de Takeshi est marqué par la mort dans deux scènes violentes. Il ne voyait pas son destin marqué par un tel désespoir. Le visage de Takeshi est toujours empreint d'une mélancolie, il contraste avec la folie de ses pairs. Chaque fois qu'il tente de quitter la bande, il est rattrapé par cette folie à laquelle il succombe aussi.

Le film est découpé en chapitres d'une manière très simple. Un plan large de la ville prise du bidonville dans un chromo coloré. Le soleil est souvent présent dans ces têtes de chapitre, notamment en ouverture et fermeture du film, un soleil couchant rouge orangé. Le rouge est la couleur principal du film, le sang, les vêtements de ces jeunes gens perdus, la rage et ce soleil, l'orange est la couleur du feu, ce feu qui détruit en fin de film le bidonville. Le dernier plan où Hanako quitte ce monde pour une nouvelle vie n'est qu'une illusion.
































lundi 7 décembre 2020

Contes cruels de la jeunesse (Nagisa Oshima, 1960)

Les étudiants manifestent joyeusement, lançant leurs slogans contre l'alliance entre le Japon et les Etats-Unis, ils manifestent au petit trot, bras dessus bras dessous, tenant les banderoles. Ils font des cercles dans un sens puis dans un autre. Ce n'est pas la première fois qu'on voit des manifestations dans un film japonais, mais Nagisa Oshiam prend le pari de tout mettre en scène en décor naturel et ces courtes scènes de foules dans les rues de Tokyo en plein jour. Ce pari, la Shochiku est bien obligée de l'accepter, comme elle l'avait fait pour les premiers films de Yoshishige Yoshida.

Nagisa Oshima filme aussi la nuit dans les premières minutes. Deux jeunes femmes qui hèlent des voitures pour rentrer chez elles. C'est leur manière de faire, pour économiser quelques yens et aussi un peu s'amuser des ces messieurs, elles aguichent mais quittent le véhicule quand le monsieur qui conduit s'avère trop entreprenant. C'est facile, les feux rouges sont fréquents. Seulement voilà, ce soir-là le chauffeur s'est senti pousser des ailes et devient un peu trop collant. Il suit Makoto (Miyuki Kuwano) dans les rues désertes d'un quartier résidentiel.

Surgi de nulle part, Kiyoshi (Yusuke Kawazu) vient défendre la lycéenne. Il frappe l'homme, le menace, lui extorque son argent en compensation (le Japonais culpabilise rapidement). Ils ne se connaissent pas mais ils font faire un bout de chemin ensemble entre amour vache et chantage au chauffeur pour gagner un peu d'argent. Kiyoshi partage une minuscule chambre avec l'étudiant protestataire Yoko (Aki Morishima) qu'ils se partagent pour coucher avec les filles à tour de rôle. Ce jour-là Yoko, en slip, est là, alors Kiyoshi amène Makoto en promenade.

Quand le film était sorti, bien tardivement, en France, l'illustration la plus utilisée était Kiyoshi en maillot de bain en train de lever la main sur Makoto pour la gifler. Cette scène n'existe pas mais ils se giflent l'un l'autre. Ils sont sur des rondins au bord de la mer. Kiyoshi l'a emmenée en hors-bord. Or dans le film, il se baigne tout nu, cette nudité change tout. Elle indique que Kiyoshi est prêt à tout pour séduire Makoto jusqu'à l'arrogance, il couche avec une mineure. Nagisa Oshima brise deux tabous japonais dans la même séquence.

Nagisa Oshima filme la peau de ses personnages sous toutes les coutures. Il ne s'agit pas dans Contes cruels de la jeunesse de mettre en avant la sensualité du jeune couple, d'ailleurs c'est surtout Kiyoshi et son ami Yoko qui enlèvent leurs vêtements mais de produire du réalisme dans un cinéma japonais qui a longtemps eu peur de la peau, du corps, de la nudité. Il s'agit paradoxalement de supprimer tout message viril et patriarcal car quand Kiyoshi se met torse nu, malgré sa musculature avantageuse, c'est son dénuement moral et financier qui apparaît au grand jour.

Vivre d'amour et d'eau fraîche n'est pas possible. Le jeune couple reproduit la scène d'ouverture pour gagner un peu d'argent. Elle monte dans une voiture avec un homme seul, plus loin à un endroit déterminé à l'avance, Makoto demande à descendre. Là l'homme sort forcément pour la suivre. A ce moment Kiyoshi intervient et rackette l'homme. Tout cela ne plaît pas au truand local (Tai Kato) qui réclame sa part du maigre butin. Ses sbires, qui connaissent bien Kiysohi, le suivent jusque dans la petite chambre. Les voilà lancés dans un cercle vicieux.

Ce que Makoto ne sait pas puisque Kiyoshi lui a caché est qu'il a une autre femme dans sa vie, une femme plus âgée que lui et toute disposée à lui donner régulièrement de l'argent. En un sens, le jeune étudiant est un gigolo qui vend son corps à cette dame qui pourrait être sa mère. Quand Makoto apprend qu'elle est enceinte de Kiyoshi, tout change pour les deux amoureux. Ils ont encore plus besoin d'argent. Pas question de garder l'enfant, il faut avorter et il faut trouver un médecin qui accepte de pratiquer l'avortement illégalement et en secret.

Makoto sèche le lycée. Cela inquiète sa grande sœur Yuki (Yoshiko Kuga). Yuki cache un secret, là aussi tabou : son avortement. Elle a vécu la même chose que sa sœur plus jeune, elle est tombée amoureuse, elle est tombée enceinte, elle s'est fait avorter. Les disputes entre la jeune impudente et la grande sœur bien plus sage parsèment tout le récit. Makoto fugue, elle fuit, elle s'égare dans une vie qu'elle n'a finalement pas choisie. Forcément, tout se termine de manière tragique, tout le monde est contre elle, la jeunesse subit la cruauté du monde où elle vit.