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dimanche 27 décembre 2020

The Hell (Yeon Sang-ho, 2006) + Love is protein (Yeon Sang-ho, 2008)

Le premier court-métrage disponible en bonus du DVD de The Fake est The Hell. Dans ce monde parallèle qu'est la Corée, des anges viennent annoncer le moment de la mort mais plus important où les gens vont se retrouver après la mort. Paradis ou enfer, et à quel niveau de l'enfer. Le film est divisé en deux parties, la première suit un homme plutôt jeune, célibataire, employé dans une quelconque entreprise où il est le souffre-douleur de son supérieur hiérarchique. La deuxième suit une femme sans histoire. Il est promis à l'enfer, elle au paradis.

Fuir ou ne pas fuir cette vie ennuyeuse, telle est la question que se posent chacun d'eux. Car c'est bien de l'ennui profond, plus encore que dans Live is protein, que Yeon Sang-ho dépeint dans The Hell. Somme toute, l'annonce de sa mort est bien plus palpitante que cette vie. La première partie est racontée en flash-back, le jeune homme vit dans un égout sans fin, il se nourrit de rats. Puis il prend en charge la narration pour expliquer comment il en est arrivé là. Le point d'orgue de cette partie est l'arrivée des « ombres » de l'enfer quand elles se saisissent des moribonds.

La deuxième section de The Hell est moins radicale dans sa conception, l'animation est moins hachée, plus harmonieuse tout en décrivant une vie particulièrement monotone sans avenir. La jeune femme se laisse convaincre qu'elle va mourir dans 5 jours, un compte à rebours rythme le film. Elle prévient tous ses proches (mère, amies, collègues, petit ami) et tout le monde trouve normal d'apprendre la date de sa mort. La folie la cueille dans ses derniers instants car non, la normalité n'existe pas, pas plus que le paradis.

Dans Love is protein, trois colocataires, jeunes geeks, éternels adolescents si l'on en croit leur tenue, travaillent chez eux. L'un d'eux a faim. Sur le mur, un flyer pour du poulet. Ce gars, débardeur blanc, lunettes carrées, bonnet vissée sur la tête, salive jusqu'à en faire tomber sa bave. Avec sa voix de crécelle, il déclare vouloir commander du poulet frit. Mais ils n'ont pas d'argent. Alors notre gars affamé prend une paire de ciseaux et éventre sa tirelire cochon qui se met soudain à prendre vie, à vouloir fuir devant l'arme et le sourire démoniaque de son bourreau.

La tirelire se met à vivre mais ce n'est pas tout dans Love is protein. La commande est passée, on sonne à la porte de leur minuscule appartement. Un homme cochon vient livrer le poulet frit. Un homme cochon. Dans cet imaginaire débridé où surgit cet étrange homme cochon, ce qui choque notre binoclard n'est pas qu'un homme cochon vienne sonner chez lui mais bien qu'il n'avait pas commandé des travers de porc. L'homme cochon va expliquer pourquoi il livre à la place de l'homme poulet caché au bout du couloir de l'immeuble.

Il y a du comique qui se déploie avec l'arrivée de ces deux livreurs, tout est normal mais assez drôle. L'homme poulet raconte son histoire, celle de son fils qui est justement le repas des trois garçons. Le poulet fiston est cuit, dans l'emballage, tout pané. Les deux autres garçons sont émus, mais celui qui a faim n'en a rien à cirer. Il prend un pilon et l'avale. Il y a aussi de la bizarrerie dans toute cette histoire à la fois dramatique et loufoque, une volonté de fantastique domestique qui semble un peu se moquer des films Ghibli, mais avec gentillesse non dénué d'ironie.


samedi 26 décembre 2020

The Fake (Yeon Sang-ho, 2013)


En voilà un film particulièrement sinistre, du début à la fin, pas de happy end en vue, pas de rédemption, pas d'issue de secours, The Fake est une plongée dans un village perdu au fin fonds de la Corée. C'est l'animation qui à l'oeuvre, comme dans son film précédent The King of pigs. C'est d'ailleurs étonnant qu'aucun film d'animation de Yeon Sang-ho ne soit sorti en salle. Le cinéaste entre ses deux films de zombies en a tourné un, Séoul station débarqué direct en DVD. Je trouverai bien un jour l'occasion de le voir.

Le style d'animation est rugueux, quasi apocalyptique déjà avec des tons grisâtres, sombres, de nombreuses scènes se déroulent de nuit. L'apocalypse ne va tarder dans le village puisqu'il est promis à être enseveli par les eaux, pas une punition divine, un barrage va se construire. Les villageois vont être expulsés. En attendant, ils continuent leur petite vie rythmé par les visites à l'église provisoire, une grande tente installée. Ils prient à genoux sur des petits coussins, la dévotion est grande.

Dans la première séquence, on fait connaissance avec le pasteur. C'est un protestant évangélique – la pire race de chrétien – il est accompagné par un type immédiatement montré comme un salaud, sans doute lui le Fake du titre, le charlatan, qui fait tuer un chien attaché là par ses trois sbires, des gros costauds au cerveau vide. Le pasteur est jeune, bien propre sur lui, il ferait des miracles, c'est en tout cas ce que disent les villageois malades qui, par magie, ont retrouvé la santé. L'une d'elle a guéri de la tuberculose.

Joli et gentil pasteur contre affreux jojo, le « fils prodigue » qui revient au village des années après. Un ours mal léché, mine patibulaire, grosse voix, sale caractère, soulard invétéré. Pire que cela, il vole l'argent de sa fille – elle avait économisé pour aller étudier à Séoul – et le boit jusqu'à plus soif. C'est là qu'il croise le charlatan dans un bar. Ce dernier frappe avec une brique le soulard qui décide de porter plainte. Mais les policiers refusent d'enregistrer la plainte. Alors le père indigne choisit de se rendre justice lui-même.

Seulement voilà, personne ne veut l'écouter. Le film est construit comme une enquête mené par ce rustre pour lequel on n'a a priori aucune sympathie, et pour cause, il est franchement détestable. Il comprend ce que le charlatan prépare en secret : voler les indemnités des villageois. Il leur a promis une église toute neuve rien que pour eux. Mieux, il leur promet le paradis contre leur foi et cet argent : ils ne seront que 144.000 à aller au paradis. Les places sont rares. Les gens le croient, ils les a embrigadés.

De la même manière, le pasteur est donné d'emblée comme un gars bien sympathique qui a de la compassion pour tous (par exemple le débile mental sujet de moqueries qui perd sa grand-mère). Il fait même figure de victime du charlatan, obligé de lui obéir, sujet d'un chantage. C'est dans cette construction que le récit avance, deux courbes où l'empathie pour le pasteur (très haute en début de film) et le père (très faible) se croisent pour s'inverser petit à petit. C'est très habile d'une redoutable efficacité tout en manipulant bien le spectateur.

Reste le sujet principal du film, une lente démonstration de l'horreur de la religion, de l'esprit bigot, de l'endoctrinement. Yeon Sang-ho s'attache à de nombreux personnages, les ausculte avec tendresse et précision tout en avançant qu'ils sont rongés de l'intérieur par la religion (je le redis le christianisme évangélique est la pire de toutes), déjà des zombies. Le propos atteint une rare violence et l'animation permet de montrer ces visages hideux, les plaies de l'âme que le charlatan voulait acheter au rabais.

lundi 21 décembre 2020

Adresse inconnue (Kim Ki-duk, 2001)

Quand la mort de Kim Ki-duk a été annoncée sur les réseaux sociaux avant que la presse n'en parle, je me suis rappelé à quel point j'avais aimé certains de ses films. Tout sortait dans le désordre, comme cela arrivait souvent quand un cinéaste venu de l'autre bout du monde est découvert, surtout avec un type aussi prolifique que Kim Ki-duk (c'était exactement la même chose avec Takashi Miike au début des années 2000). Je me souviens comment on regardait les films en DVD avant tout le monde, ceux de Kim comme de Miike, on se les projetait en douce à la Cinémathèque de Grenoble, le soir, tous assis sur les sièges du balcon. Il y a prescription depuis.

Dans ces mêmes réseaux sociaux, certains de mes contacts Facebook remarquaient que Kim Ki-duk était mort en Lettonie, bien loin de la Corée du sud, bien loin de chez lui, dans une quasi solitude. Enfin, on apprenait que Kim Ki-duk était un violeur. Certains de mes amis faisaient une visite des films avec ce point de vue, Kim Ki-duk filmait aussi dans ses films des viols avec une complaisance grandissante au fil des années. J'ai beaucoup aimé son cinéma, Printemps été automne hiver et printemps (le premier à être sorti en France), L'Île, The Coast guard, Locataires et Adresse inconnue. Petit à petit, la mode est tombée, son talent s'est estompé.

Revoir Adresse inconnue n'était pas forcément une bonne idée. Le film est un concentré de tout ce qu'aime Kim Ki-duk, d'abord une petite communauté fermée sur elle-même, cette idée de l'île, un précipité de personnages tous plus ou moins dingues. Le film est très symbolique. Le jeune fille Eun-wook (Park Ming-jung) est borgne, son œil droit a été abimé lors d'un jeu avec un de ses amis Ji-heum (Kim Young-min) amoureux transi d'elle. Elle subit pendant tout le film la domination masculine et sa brutalité. Les femmes sont des objets de convoitise, elle en particulier. Peu loquace, elle a un petit chien auquel elle est très attachée.

Dans ce même village à l'étrange topographie baignant dans un hiver grisâtre qui n'en finit jamais, Chang-kuk (Yang Dong-geun) n'est guère plus bavard. Le jeune homme est le fruit d'une liaison entre sa mère coréenne et un soldat Afro-américain. Il n'a jamais connu son père qui devait stationner dans la base militaire proche. Il est métisse mais aussi bâtard, logiquement il est traité comme un chien par tous y compris par son patron, un épouvantable bonhomme sans foi ni loi qui vole tous les chiens, les pend et les frappe avec un gourdin. Les chiens seront vendus aux villageois pour leur repas.

Le récit est irrigué par tout un catalogue de personnages plus sinistres les uns que les autres, la mère désespérée de Chang-kuk, une ancienne prostituée, elle vit dans un car désaffecté. Elle écrit régulièrement des lettres au père de son fils qui reviennent au bout d'un moment avec la mention « Address Unknown ». Deux petits loubards qui tourmentent Ji-heum, l'humilient chaque fois qu'ils le croisent. Quelques vieux villageois nostalgiques d'une époque révolue. Un soldat américain, Mitch qui propose à Eun-wook de faire soigner son œil à la base militaire si elle accepte de sortir avec lui. L'acteur américain joue terriblement mal.

Dans ce village isolé de tout, l'horizon est perturbé par les manœuvres des hélicoptères et des avions, par les exercices des soldats américains. En substance, Kim Ki-duk remarque que le schéma de domination se reproduit à l'identique quelle que soient les générations. Eun-wook et Chang-kuk sont des éternels victimes, le film d'ailleurs ne situe pas vraiment son film dans un temps précis. Mais contrairement à ma première vision du film il y a 15 ans, quand j'aimais beaucoup le cinéma de Kim Ki-duk, j'ai aujourd'hui trouvé tout excessivement lourd, démonstratif et somme toute peu sincère. J'ai probablement bien changé mes goûts depuis tout ce temps et j'aurais dû garder mes souvenirs d'alors. Ça arrive parfois.































samedi 24 octobre 2020

Peninsula (Yeon Sang-ho, 2020)


Je me demande parfois avec les films d'action combien de temps durerait le film si les missions que les héros ont se finissaient vite et bien. Dans le cas de Peninsula, le film s'arrêterait au bout d'une bonne trentaine de minutes. Par chance pour le spectateur, la mission casse-cou se solde par un échec patent et les aventures du capitaine Jun-seak (Gang Dong-won) et ses trois comparses peuvent se développer dans cette ville portuaire infestée de zombies.

Mais les commanditaires de cette mission, s'ils avaient vu le premier quart d'heure, auraient su que le capitaine avait échoué dans sa toute première mission. Dans le premier plan, un zombie est allongé sur le sol. Au son de la voiture de Jun-saek, il se réveille. Dans le véhicule, le capitaine, sa sœur, son neveu et son beau-frère Chul-min (Kim Do-yoon). Sur la route, un couple effrayé arrête la voiture, ils veulent qu'on les prenne pour se rendre sur le port.

Les zombies sont en train de décimer la Corée du sud. En une journée, tout a basculé explique un journaliste, personne ne sait comment s'est arrivé, on fait allusion à Busan – comme un rappel du film précédent du cinéaste – des rumeurs prétendent que c'est le seul endroit où l'on peut se réfugier. Le capitaine doit embarquer avec la famille pour le Japon, mais le navire de guerre qui les héberge ira à Hong Kong.

On a vu un zombie se mettre en action, lui aussi comme ses nombreux congénères a une mission. Dans ce navire, on découvre la transformation inquiétante d'un homme contaminé en zombie. Il y a ici dans cette courte scène un strict aspect documentaire, comment la métamorphose se produit, comme l'horreur arrive sous les yeux de la sœur et de son fils, qui ne vont pas faire long feu. Quatre ans séparent ces deux missions.

Si Jun-saek et Chul-min, avec deux autres, retournent en Corée c'est pour aller récupérer un magot. De nuit, pour ne pas réveiller les zombies. Ils sont sensibles au son comme à la lumière. La mission Dollars dans un camion commence bien, l'une des comparses étaient chauffeur de taxi, elle conduit lentement et sait parfaitement où aller. Mais comme je l'écrivais plus haut, par chance tout ne se passe pas du tout comme prévu.

La judicieuse idée de Peninsula est de séparer les deux beaux-frères. Chul-min va être capturé par une bande de mercenaires qui le jettent dans une arène, il devient gladiateur, comme d'autres prisonniers. Les bêtes féroces sont des zombies. Tout simplement. Cette partie du film est un hommage tout à fait assumé au dernier Mad Max de George Miller. Elle tourne en parallèle avec l'aventure de Jun-saek.

Lui rencontre deux gamines et leur mère. La plus âgée des filles est une as du volant et la plus jeune est spécialiste pour distraire les zombies quand passe leur bolide. C'est très beau dans ce noir complet dans cette ville de voir des effets de lumière, des couleurs bariolées, apparaître pour obtenir l'attention des ces abrutis de zombies. On est presque dans un jeu vidéo (enfin, j'imagine, je ne joue pas aux jeux vidéos).

Chul-min et Jun-saek découvrent avec étonnement que des survivants à la catastrophe sont là. Pas tout à fait prêts à les accueillir. C'est une nouvelle société qui s'est créée avec des règles que les deux hommes, exilés pendant quatre ans, doivent apprendre. Hormis certains écueils (la fin qui n'en finit pas, les moments suspendus avant de s'enfuir), tout cela fait preuve d'un cinéma d'action en pleine forme, sans aucun moment de répit, sans aucun moment d'ennui.

mardi 30 juin 2020

J'ai aussi regardé ces films en juin


Si c'était de l'amour (Patric Chiha, 2019)
Le premier plan séquence est mystérieux, en fond sonore de la techno, à l'image un défilé de jeunes gens, tous beaux, tous souriants, viennent se faire asperger à la sulfateuse (c'est bien sûr de l'eau pour simuler la transpiration. Leurs gestes sont lents, ils bougent en saccadé, c'est ainsi que la chorégraphe Gisèle Vienne les met en scène. Sa parole se fait entendre avec un slogan « plonge dans le sol ». Sur la scène du théâtre où la représentation est répétée de la terre, voilà le sol en question. Et toujours ces déplacements lents, c'est très beau d'autant que la caméra de Patric Chiha scrute les gestes, les visages, les peaux, l'extase qui est en train d'arriver chez tous ces jeunes filles et garçons. Pour ainsi dire, Si c'était de l'amour est l'extrême inverse de Climax de Gaspar Noé, ça commence par de la danse. Gaspar Noé pensait pouvoir filmer de l'énergie mais il ne filmait que les vent entre la gestuelle emphatique de ses danseurs, puis il faisait dialoguer deux par deux ses personnages, les pauvres se contentaient de débiter une somme de clichés. Patric Chiha fait la même chose. Ce qui se passe dans les dialogues de Si c'était de l'amour est la construction des personnages sans qu'on sache si les danseurs parlent d'eux ou des personnages que Gisèle Vienne a inventé pour cette soirée techno. La polyphonie (anglais, allemand, français, suédois), comme dans Brothers of the night est là, les corps se désirent, ils se dénudent, ils se touchent, ils se repoussent, ils se trouvent. Mieux que ça, un peu d'humour est distillé ici et là. Mieux que Gaspar Noé, Patric Chiha abat encore une fois la frontière entre documentaire et fiction jusqu'à une abstraction presque vertigineuse.

Nous, les chiens (Ho Sung-yoon & Lee Chon-baek, 2018)
Ce film d'animation coréen (denrée rare, je n'ai vu que Mari Yiagi, Oseam, Aachi & Ssipak et King of pigs) parle d'un sujet que, je crois, je n'ai jamais vu au cinéma : les fermes à chien. Des chiens sont élevés soit pour leur fourrure (comme le bébé chien capricieux et espiègle), soit comme mère porteuse (comme la chienne « sauvage »), soit comme aliment (eh oui, en Corée on mange du chien). On n'en parle peu – je me rappelle que certains athlètes au JO de 2018 s'était fait l'écho de cette exploitation scandaleuse). Les chiens de ce film qui se sont échappés sont donc constamment traqués par le tenancier de la ferme, un type au visage particulièrement soigné, un tronche patibulaire, mal rasé, hurlant, les yeux cruels. Bref, pas un rigolo. Il va à la chasse avec sa voiture polluante, il fonce dans la forêt et la montagne et se fait de capturer les fuyards une mission personnelle. Dans ce film les chiens parlent, l'anthropomorphisme joue à fond, ce qui crée le souci majeur du récit, ils agissent autant avec des sentiments humains qu'avec des réactions canines. On reste le cul entre deux chaises.

Un fils (Mehdi M. Barsaoui, 2019)
Mehdi M. Barsaoui a été à bonne école, il a été l'assistant de la cinéaste tunisienne Kaouter Ben Hania (Le Challat de Tunis, La Belle et la meute), un peu logiquement, il prend dans son premier film des sujets brûlants qui ont traversé la Tunisie juste après la chute de Ben Ali : la place de la femme dans la société (ici on ne lui laisse rien faire pour aider son fils qui a reçu une balle perdue sans l'accord de son mari), la vague terroriste (la chute de la Libye n'est pas loin, merci Sarkozy), l'infidélité (la raison du drame vécu), la bourgeoisie insouciante des villes (la famille part en week-end à Tataouine, mal lui en prend), le don d'organes et sa conséquence le trafic de jeune enfants, sans doute les deux sujets les mieux traités dans le film où le père passe d'un hôpital à bout de souffle à une clinique privée où la corruption règne. Le film cherche à frôler le thriller psychologique et effectivement on parle beaucoup, les personnages s'interrogent longtemps sur leur passé et leurs actes. Ça fait beaucoup de sujets et si le film retombe sur ses pattes, c'est vraiment parce que le cinéaste fonce, ne prend pas de gants pour dépeindre l'enfer que vivent ces deux parents. Ce qu'on appelle un film coup de poing.

Jumbo (Zoé Wittock, 2019)
Régulièrement le cinéma français frôle le cinéma de genre, ici le fantastique domestique. Une jeune femme mal dans sa peau tombe amoureuse d'une attraction foraine, un peu comme si Megan Fox était éprise d'un Transformer, en vérité la cinéaste cherchait à talonner vers le Crash de David Cronenberg, le maître des sexualités déviantes. Le jeu de Noémie Merlant est tout en douceur avec des scènes où elle discute avec le manège de manière naturelle. Hommage à Under the skin de Jonathan Glazer (une des inspirations du film) quand elle se trouve enduite de cambouis comme si elle venait de se prendre une éjaculation faciale de l'attraction mécanique. En revanche, les deux autres personnages sont plus pénibles. Emmanuelle Bercot joue la mère et elle ne semble toujours pas être remise de son rôle dans les films de Maïwenn (c'est très pénible). Thomas Bouillon, l'acteur le plus insipide depuis Raphaël Personnaz devrait un type dur, arrogant qui harcèle la jeune femme, mais il en est loin. J'ai parfois eu l'impression de voir un court-métrage étiré jusqu'à plus soif, on reste loin des énigmes de Crash et Under the skin, très loin. Peut-être pour son deuxième film.

jeudi 6 juin 2019

Parasite (Bong Joon-ho, 2019)


Cette année, il n'a pas fallu attendre des semaines pour découvrir la Palme d'or (si cela a vraiment un sens d'aller se précipiter dans une salle de cinéma parce que tel film a reçu ce prix), alors allons voir cette première Palme d'or pour un cinéaste coréen. Jusqu'à présent Kim Ki-duk ou Park Chan-wook l'ont raté, parfois de peu (Old boy en 2004 alors qu'il l'aurait largement mérité plutôt que Fahrenheit 9/11), tout ça pour remarquer avec ironie que les noms des deux familles de Parasite sont d'un côté les Kim, de l'autre les Park (aucun Lee a l'horizon).

Honneur aux Kim dans les bas quartiers, dans un logement où la promiscuité règne, on se croirait dans une version coréenne d'affreux, sales et méchants ou de la porcherie de Stephen Chow dans Crazy kung-fu, un microcosme d'indigents filmés comme des insectes, se déplaçant à toute vitesse dans cet entre-sol bondé d'objets en tout genre – manque de place – à la recherche d'un peu de wi-fi. Les deux enfants, déjà des adultes pas encore partis de chez papa maman, se chamaillent avec tendresse pour trouver du réseau avant que tous se retrouvent pour plier des boîtes de pizza.

Un objet débarque dans cette famille, apporté par un ami cravaté du fils, une roche sur un socle qui deviendra comme un fétiche. « C'est métaphorique » dira Ki-woo le fiston surnommé Kevin, un prénom américain comme un eldorado à atteindre (métaphore de Hollywood où aucun cinéaste coréen n'a réussi à percer, ni Bong Joon-ho, ni Park Chan-wook). En guise de métaphore, le bout de pierre devient le déclencheur de la vie future de la famille Kim, elle inspire le fils sur les bons conseils de son ami qu'on ne verra plus du reste du film.

Quelque chose manque dans Parasite, c'est ce trajet aller de cet appartement sordide en entresol à cette belle maison dans les beaux quartiers et qu'on devine en hauteur, sur une colline, dominant le reste de la ville. Les riches surplombent les pauvres, ils les dominent. En revanche, le chemin retour lors d'un orage dévastateur en milieu de film est tout tracé, cette eau qui descend pour tout détruire ce que Kevin et sa famille Kim ont minutieusement bâti chez les Park dans cette belle maison spacieuse, aux pièces vides ou presque, aux tons ternes.

Le génie de Bong Joon-ho est de faire des Kim des personnages en quête d'histoires. Ils décident eux-mêmes d'écrire leur scénario et devenir leur propre metteur en scène, sous les yeux du spectateur et la grande jouissance du film, plus que dans n'importe quel autre film du cinéaste, est d'avoir l'impression que les Kim improvisent devant nos yeux ébahis ces personnages : le fils un prof d'anglais, la fille une prof de dessin, le père un chauffeur et la mère la bonne. Seulement voilà, ces deux derniers postes sont pourvus et il va falloir passer un nouveau casting.

La famille Park est aussi archétypale que peut l'être la famille Kim, le père est un riche entrepreneur complètement conformiste et hautain en diable, la mère névrosée qui veut soigner son jeune garçon qui a vu un fantôme. Le film montre, avec sarcasme où l'on rit jaune, la vacuité de ces gens et on se trouve presque heureux qu'ils se voient, par un juste retour des choses, exploités par les pauvres Kim, en tout ils exploitent à leur profit la naïveté snobinarde de ces gens en se faisant passer par des employés modèles. On se marre jaune, c'est drôle.

Le plaisir de spectateur que l'on prend au film vient du plaisir de Bong Joon-ho à mélanger les genres, comme il le faisait sublimement dans The Host, film de famille, suspense ébouriffant, film d'horreur, comédie loufoque, drame social. Le plaisir de voir tous ces acteurs dans un ballet subtilement chorégraphié est à son comble dans la scène de l'orage, elle en est le summum de la sophistication, c'est tout simplement époustouflant de voir une mise en scène si précise et qui recèle autant de surprises narratives, que je me fais un plaisir de ne pas révéler.

lundi 12 mars 2018

La Caméra de Claire (Hong Sang-soo, 2016) + Eva (Benoît Jacquot, 2018)


Deux prénoms, Claire ou Eva, pour deux personnages joués par Isabelle Huppert dans deux films sortis cette semaine. Elle avait déjà tourné avec Hong Sang-soo, en Corée, cette fois tout se passe dans des petites rues de Cannes en 2016. Le cinéaste n'avait pas de film en compétition au Festival cette année-là mais dans le premier plan on distingue l'affiche de son film Yourself and yours, il était présent au marché du film. Voilà pour le décor, quelques rues piétonnes, un bureau, des terrasses de café ou des terrasses privées.

Le petit monde de Hong Sang-soo se concentre autour de l'appareil photo de Claire (faux ami qu'est le mot anglais camera), elle prend en photo l'employée du bureau et un réalisateur alcoolique. Elle navigue entre les deux dans une analyse de leur déconfiture sentimentale. Tout le monde se parle en anglais, parfois balbutiant comme un écho de leur perte de repères. Ça ne dure que 69 minutes, c'est charmant, très oubliable, vachement moins amusant que Another country, la première fois où Isabelle Huppert a envahi l'univers de Hong Sang-soo. Il faut aimer les zooms.

Chez Benoît Jacquot, Isabelle Huppert est une habituée, depuis Les Ailes de la colombe en 1981. Eva, distribué par EuropaCorp (Benoît Jacquot avait une silhouette dans le Valérian de Luc Besson) vante dans sa bande annonce un film avec le César de la Meilleure actrice 2017 et du Meilleur acteur 2017, Gaspard Ulliel. Le début de Eva rappelle l'épouvantable Un homme idéal avec Pierre Niney (le vol d'un script va apporter la renommée littéraire). Pour rappel, Pierre Niney jouait un déménageur (rires dans la salle), ici Gaspard Ulliel incarne un jeune prostitué.

Eva se déroule essentiellement à Annecy, c'est dans un casino que le faux écrivain rencontre Eva, une call-girl qui l'intrigue et il va retranscrire leur relation pour une nouvelle pièce que son imprésario attend depuis des lustres. Le film joue sur l'hyper activité d'Isabelle Huppert (toute en vitesse) et l'ultra lenteur de Gaspard Ulliel, une habitude chez Benoît Jacquot, cette dichotomie entre la force de la femme et la faiblesse de l'homme. On est tout de même à des lustres de Paul Verhoeven et son Elle. Alors Eva ou Claire, c'est la (petite) semaine d'Isabelle Huppert.

lundi 15 mai 2017

J'ai aussi regardé ces films en mai

Tunnel (Kim Seong-hun, 2016)
J'avais très peur que ce soit un de ces films où les acteurs ne quittent jamais leur téléphone, comme Buried ou Locke (respectivement avec Ryan Reynolds et Tom Hardy), deux films rapidement insupportables, du théâtre filmé. Le cinéaste coréen joue d'abord avec le son des gravats qui menacent de s'effondrer sur la victime de l'éboulement de ce tunnel. Son nouvel environnement est minuscule et la caméra s'amuse à scruter son visage. Par chance, son téléphone parvient à trouver du réseau et il peut contacter l'extérieur pour qu'on lui vienne en aide. L'extérieur prend le relais narratif, les secours sont embêtés par les journalistes qui viennent piailler à la recherche d'un scoop et les autorités viennent montrer leur muscle. Kim Seong-hun les brocarde avec humour mais les deux heures sont bien trop longues pour tenir en haleine.

Pas comme des loups (Vincent Pouplard, 2016)
Les deux adolescents sont d'abord mis à nu, littéralement. Ils jouent aux boxeurs en short, crâne rasé, torse nu, ils sont dans un sous-sol vide, sans famille, sans passé, sans futur, il reste à ces deux marginaux à se créer un monde et c'est la parole qui va l'inventer sous nos yeux, ils vont créer leur propre personnage. Ils commencent à raconter pourquoi ils se sont mis en retrait, pourquoi ils ont fui leur famille, la ville. Malgré sa brièveté (moins d'une heure), ce vrai faux documentaire en construction peine à dépasser les intentions que le réalisateur et les deux frères expliquent dans les entretiens donnés ici et là. On voit très bien ce qui est visé par ce minimalisme, une version française, mal dégrossie et ânonnante du Gus Van Sant période Gerry, Elephant et Last days.

Alien Covenant (Ridley Scott, 2017)
Sheldon Cooper devrait adorer les deux frères robots que joue Michael Fassbender, surtout David l'androïde qui a décidé d'exterminer la race humaine. On le comprend David quand on voit à quel point les membres du vaisseau colonial Covenant sont d'une incompétence crasse (évidemment, sans incompétence pas de film). Les mecs voyagent des décennies en mode cryo, sans doute qualifiés pour cette mission pour leur force de caractère, mais dès qu'une panne survient, ils perdent leur sang froid. Un sang que les monstres de la planète où ils atterrissent sentent vite. Miam, des humains. Les uns après les autres, ils prennent des mauvaises décisions (n'allez jamais pisser en fumant une clope sur une planète inconnue!!!), ils commencèrent à 15 (que des couples dont un couple gay, si j'ai bien compris) et le film dira à combien ils terminent. Pour son troisième film extra-terrestre (après Promotheus et Seul sur Mars, film sur la compétence scientifique cette fois), on remarquera – contrairement au calamiteux Life – que les Etats-Unis envoient des missions coloniales sans l'aide d'autres nations. Géopolitiquement, cela est fort signifiant, la coopération internationale, rappelons-nous, a commencé avec 2001 l'odyssée de l'espace à qui le plan d'ouverture de Alien Covenant, un œil grand ouvert, rend hommage.

mardi 9 mai 2017

Man on high heels (Jang Jin, 2014)

Trois remarquables chorégraphies de combat divisent en autant de parties Man on high heels et marquent l'évolution de Yoon (Cha Seung-won), flic au visage fermé qui, du haut de sa grande taille, rentre dans une boîte de nuit bondée où les jeunes dansent sur de la techno soft. Habillé tout en noir, Yoon se fait fouiller par les vigiles, un détecteur de métal sonne à son bras droit comme à sa jambe gauche, chaque fois, il montre ses cicatrices et explique que ce sont des plaques de métal.

Cet homme bionique, comme le surnomment ses collègues flics, va aller tabasser sans pitié mais avec brutalité, une dizaine de gars dans l'arrière-salle de la discothèque, avec pour unique arme un six-coups donné par une complice. Avec le plus grand calme, il grimpe sur la table et commence à dézinguer les sbires à grands coups de pieds et poing, suivi par la caméra de Jang Jin, filmant au plus près du corps de son héros mutique au regard d'une insondable mélancolie. Yoon arrive enfin devant le parrain qu'il frappe copieusement.

C'est un flic brutal et violent, typique de certains polars du cinéma coréen. Le chef de Yoon ne sermonne pas son policier, au contraire quand l'avocat du mafieux vient porter réclamation, il défend les méthodes musclées de Yoon, feignant l'innocence de son flic qui aurait forcément montré ses papiers, aurait évidemment présenté son mandat, aurait uniquement frappé en cas de légitime défense. Ce regard si triste trouvera rapidement une explication dans la vie privée de Yoon. La double personnalité de Yoon ne fait que commencer à être révélée.

Man on high heels aurait pu se contenter de dépeindre deux vies, flic ultra-viril le jour, femme en devenir la nuit, toute l’ambiguïté du personnage est cependant résumée dans une courte scène : comment admirer ses ongles vernis ? En refermant sa main en forme de poing (l'homme) ou en étendant ses doigts (la femme), tout le reste n'est que la répétition de la scène initiale, un combat sous une pluie battante avec comme arme un parapluie pour finir avec un affrontement habillé en femme où il détruit ses adversaires. Son temps libre, il le consacre à des visites à un club travesti.

Le film est considérablement alourdi par le flash-back sur l'enfance de Yoon, sur ses sentiments pour un de ses camarades d'école, sur les humiliations subies à cette époque et sur cette serveuse de bar qui l'aide et semble tomber amoureuse de lui. Le cinéaste n'ose pas pousser les possibles attirances pour Yoon de deux personnages centraux. Celle du jeune collègue policier comme celle du frère du patron de la pègre qui s'incruste dans l'appartement de Yoon, chacun réagissant étrangement à la découverte de la féminité de Yoon, enfin appelé par son prénom Ji-wook.