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mercredi 30 septembre 2020

J'ai aussi regardé ces films en septembre

 


Josep (Aurel, 2020)
L'un des meilleurs films de l'année, rien que ça. Et pourtant à peu près tout me rebute dans Josep, le dessin d'abord pas du tout animé mais au contraire superposé, en esquisse (moi qui aime surtout la ligne claire), en hachure, en traits grossiers. Un récit en flash-back avec un jeune couillon qui vient visiter son grand-père mourant (avec une mère peu aimable). Une histoire d'amour trop pure, trop romantique. Une histoire d'amitié entre un gendarme (le grand-père en question) et un réfugié catalan. A la fin du film, je me suis retrouvé dans une vague d'émotions comme je n'en avais pas eu depuis bien des lustres. C'est une émotion qui rétrécit l'estomac et donne une larme à l’œil avec sincérité. Au programme de Josep, une multitude de dessins du camp de concentration de Rivesaltes au début de l'année 1939. Deux gendarmes racistes (François Morel prête sa voix à l'un d'eux avec saveur) et un bon gros gentil embringué malgré lui dans la collaboration jusqu'à ce qu'il rencontre ce Catalan Josep (voix de Sergi Lopez) et se lie d'amitié. Je crois que c'est la première fois qu'un parle de ces camps, c'est fait sans aucune retenue, le dessin se prête bien à la plus grande des cruautés dans la description détaillée de l'horreur – le film est un vrai film d'horreur. Je ne connaissais pas Josep Bartoli, le générique indique que ce sont ces dessins que l'on voit. Je ne veux pas seulement dire qu'on apprend plein de choses (cet ado c'est le spectateur) mais on les apprend avec le couteau sous la gorge. Avec sa brièveté, le récit est sec et tranchant « noir, blanc, dur, violent », comme dit Josep. 

Lux æterna (Gaspar Noé, 2019) 
Des lettres romaines capitales pour vaguement expliquer le projet, un bout de Dies irae de Carl Theo Dreyer pour les références et Béatrice Dalle, un peu éméchée, et Charlotte Gainsbourg, toute timide, causent sur un canapé. Le film est en scope, parfois le cadre ne prend que la moitié de l'écran, puis c'est un split screen. Ah la modernité, c'est quelque chose chez Gaspar Noé. Ça discute de ce film en train de se faire, Béatrice tourne son premier long-métrage sur une sorcière. « t'as déjà brûlé au cinéma ? Moi j'ai déjà fait une sorcière » dit Béatrice (c'était pour Marco Bellocchio à ses débuts). Charlotte n'a jamais brûlé au cinéma mais elle a fait un Lars Von Trier, ça vaut tous les bûchers. Charlotte reçoit un coup de téléphone, elle traverse tout le décor alors qu'on l'attend pour tourner la scène. Trois croix sur un bûcher, autour d'elle des mannequins, l'une d'elle veut appeler son agent pour se plaindre de la nudité qu'on veut lui imposer. Le chef opérateur se met à gueuler contre Béatrice, Béatrice se met à gueuler contre le chef opérateur. C'est tellement plus vrai et réel un tournage qui part en couilles. C'est bien simple on se croirait dans une émission de Pascal Praud sur l'Islam. C'est la première fois que je vois un film de Gaspar Noé en entier, je n'avais jamais vu aucun de ses films précédents et j'avais pas tenu plus 40 minutes de Climax. C'est donc lui l'homme de scandale du cinéma français, eh ben dis donc, tu parles de scandale. 

Autonomes (François Bégaudeau, 2020) 
On oublie souvent de le rappeler, François Bégaudeau a sauvé le cinéma français. La preuve, c'est lui qui a permis à la France en 2005 avec Entre les murs de Laurent Cantet de remporter la première Palme d'or depuis Sous le soleil de Satan, 28 ans plus tard. C'était lui le prof, c'était lui qui avais écrit le scénario. Le voilà devenu le chantre du réalisme au cinéma et tout Autonomes va dans ce sens, presque du Pialat. Le voilà embarqué dans la Mayenne chez des gens qui refusent la civilisation consumériste pour s'en inventer une autre (de civilisation). Il est à l'écoute ou plutôt au regard dans des scènes qu'on qualifiera d'emblématiques, surtout au travail d'ailleurs. Il suit au pas un rouquin un peu moins sympathique que les autres, un jusqueboutiste un peu couillon. Il s'avère que cet homme est un acteur et il est le seul à qui Bégaudeau s'adresse régulièrement. On est donc là dans la vieille rengaine du documentaire mis en scène et de la fiction documentée mais tout tombe à peu près à plat. Le jeune cinéaste pensait faire du neuf mais il se trompe un peu de cible.

Fin de siècle (Lucio Castro, 2019) 
Le film est court mais il joue constamment sur la durée. Dans les 12 premières minutes, rien ne se passe si ce n'est, comme dans un vulgaire film de Rivette, la traversée de la ville par le premier homme. Il met sa bière au frigo, découvre Barcelone, va à la plage, se baigne, observe le deuxième homme. Il ne se passe rien et ça désamorce à peu près toute tentative narrative. Le récit sera de toute façon minimaliste, un peu de coucherie rapide, une danse endiablée. Mais le temps se déplie et se plie sans aucune indication, 20 ans plus tôt, 20 ans plus tard, mêmes acteurs sans aucun changement physique. On recolle le temps grâce au t-shirt Kiss (pas Prince, le groupe de glam rock). C'est un peu l'unique attrait du film mais c'est déjà pas mal.

jeudi 16 avril 2020

Le Colocataire (Marco Berger, 2018)


Inlassablement, Marco Berger poursuit son petit travail de portrait de l'homme argentin porté par son désir. Dans Le Colocataire, c'est Juan (Alfonso Baron) le brun face à Gabriel (Gaston Re), le blond – le titre original est Un rubio : un blond. Que sait le spectateur d'eux, pas grand chose, pour ainsi dire absolument rien. Marco Berger filme les visages fermés, sans parole de Juan, dans une attente indéterminée. Il fume des clopes sur la terrasse au dessus de son domicile.

Deux de ses amis traînent dans son salon, affalés dans le canapé. Ils regardent du foot à la télé, on n'entend que le son. Ils causent des filles avec des forts accents machos, le plus vieux, un collègue de Juan est le plus balourd, à se vanter de tomber des jeunes filles, de tromper sa femme sans vergogne. Vient enfin la discussion sur le nouveau colocataire qui doit arriver là parce que Juan a besoin d'argent. Quand ils demandent qui c'est, Juan répond « un blond ».

Gabriel ne sera guère plus causant. Au fil des indices distillés, on apprend qu'il a eu un boulot dans la même boîte de menuiserie que Juan, un boulot manuel. Il habite chez ses parents loin de là (il doit prendre le train pour s'y rendre, un train bleu qui passe devant la maison de Juan), il a laissé sa fillette de 5 ans chez ses parents. Ils ne partagent jamais rien ces deux-là, séparés par le cadre, par le montage, deux étrangers sans mots communs dans le même lieu.

Le trajet entre le boulot et la maison est l'occasion de la réunir. Ils sont debout tous les deux dans le bus, entre eux et la caméra d'autres usagers, ça tangue un peu. Ils ne disent, pour ne pas changer, ils sont en face l'un de l'autre sans vraiment être à côté. Mais dans un jeu opératique de distance, presque d'ombres chinoises, les lèvres se touchent par un effet d'optique, c'est très beau ces baisers invisibles et imaginaires qui amorcent le désir naissant.

Juan a une copine, Natalia (Mellissa Falter) qui passe de temps en temps. Juan n'est ps farouche, il se promène à poil chez lui après avoir couché avec elle. Pas plus elle que lui n'ont entendu Gabriel occupé à lire tranquillement et silencieusement son bouquin, son unique activité le soir. La maison, toujours filmée sans musique, devient un labyrinthe du regard où passent le corps de Juan, une sorte de fantôme que Gabriel observe sans parvenir à la toucher.

Le mélange des corps du brun et du blond doit bien arriver. Il se dégage une sensualité inégalée chez Marco Berger, il place sa caméra au sol pour ne capter que des gestes maladroits, des tentatives un peu gauches de deux hommes qui prennent le temps de s'apprivoiser. Ce qui dégage là est une tension qui explose enfin, c'est tout le secret de ce cinéma de Marco Berger, une méthode d'observation qui s'approche de plus en plus de ses sujets.

Vient enfin le temps des questionnements. Juan dont on pensait qu'il était le narrateur cède la place au point de vue à Gabriel, désormais de la musique se fait entendre, avec discrétion pour suivre le tempo lent du film. Le reste du film repose sur un suspense amoureux et sexuel, tout doit rester dans le secret, loin du regard des potes du canapé et de Natalia, loin de la famille de Gabriel. C'est ce dernier qui conclut avec enfin un sourire tandis qu'un train se fait entendre au loin.

samedi 29 février 2020

J'ai aussi regardé ces films en février


Biopics à gogo, films inspirés de faits réels, d'après une histoire vraie. Cette deuxième quinzaine de février parle de la vraie vie mais au passé.

Dark Waters (Todd Haynes, 2019)
Le meilleur des quatre films est Dark waters de Todd Haynes. Retour dans les années 1990, l'ère Bill Clinton avec un film dossier qui n'est pas sans rappeler Promised land de Gus Van Sant. La différence majeure est que Mark Ruffalo veut défendre les gens intoxiqués par la pollution d'un géant de l'industrie, cité dans le film la société DuPont de Nemours. Matt Damon cherchait lui à arnaquer les paysans avec son gaz de schiste. Le film de Todd Haynes montre le combat de David contre Goliath avec la prise de conscience de l'avocat qui change de camp. Filmé avec une lumière très sombre (on désigne ça comme du réalisme), le combat est haletant et révoltant comme il se doit. Il reste un peu mou et répétitif. Le plus gros défaut est le personnage d'épouse de Mark Ruffalo que joue Anne Hathaway, un rôle ingrat de bonne épouse qui se plaint de l'absence de son avocat de mari. Elle n'existe que par lui, on a un peu l'impression de se retrouver quand elle est là dans un film d'il y a 20 ans.

Le Cas Richard Jewell (Clint Eastwood, 2019)
Si j'étais un peu méchant, je dirais que le nouveau film de Clint Eastwood est le premier film de l'ère Trump. Là encore il se passe sous l'ère Clinton (on l'aperçoit un instant dans une image télévisuelle d'archive). Film Trump, ça pourrait dire que le FBI est corrompu à la solde du président qui se contente de répéter ce que les enquêteurs de l'agence lui disent de dire (tout l'inverse de ce que fait Trump depuis des mois qui dénonce la prétendue corruption du FBI). D'autant plus que ce Richard Jewell apparaît bien comme l'électeur type de Trump. Un gentil gars plein de bon sens, défenseur du deuxième amendement et fier de sa patrie et de son armée. Quant aux journalistes, ici une reporter en quête de scoop, ils ne donnent que des fausses nouvelles pour vendre leurs journaux. Il faut vraiment se pincer pour voir la scène où elle comprend combien elle s'est égaré avec un zoom abject sur ses larmes. Mais je ne suis pas méchant alors je vais dire que le film est bien raté mais j'aime beaucoup Sam Rockwell parfait en avocat trublion. Quand Jon Hamm (le sinistre type du FBI) arrive, j'avais l'impression de revoir Thierry Neuvic qui était dans Au-delà. Oui, c'est ça Le Cas Richard Jewell ressemble à Au-delà.

Judy (Rupert Goold, 2019)
On remonte le passé et on va à Londres en 1968 avec Judy Garland qui donne son dernier récital pour tenter de remonter la pente et obtenir la garde de ses deux derniers enfants. Les meilleurs moments de Judy sont bel et bien les chansons que Renée Zellweger interpète elle-même, à condition d'aimer les chansons de Judy Garland. Elle chante la chanson du trolley issue de Meet me in Saint Louis (Le Chant du Missouri) et l'actrice, comme le personnage, s'illumine. Ce biopic prend la forme récente qui consiste à n'évoquer qu'un courte période (c'était le cas du film de Pablo Larrain sur Jackie Kennedy) tout en noter qu'un moment du passé a transformé à jamais sa vie. Ici, c'est l'emprise de Louis B. Meyer sur la toute jeune Gardland à l'époque du tournage du Magicien d'Oz. Ce qu'on apprend (les pillules pour ne pas avoir ni à manger ni à dormir, les horaires délirants, la vie sociale inventée par le patron) était déjà tour expliqué dans le documentaire sur Hedy Lamarr.

Lettre à Franco (Alejandro Amenabar, 2019)
Je n'ai jamais su si la phrase de Billie Wilder, si souvent citée par Michel Ciment, sur Le Journal d'Anne Franck est authentique ou apocryphe « J'ai eu l'avis d'Anne Frank, j'aimerais bien avoir celui des nazis maintenant ». Dans Lettre à Franco, on a l'avis de tout le monde, de Miguel de Unamuno à celui de Frano, comme si on avait besoin d'avoir l'avis des salauds de l'histoire. Miguel est d'abord antipathique, obtus, borné. Franco apparaît stupide (la bouche toujours bée), manipulable (par sa femme bigote évidemment) et n'avoir pas la confiance des autres généraux nationalistes. Petit à petit, Miguel va comprendre que Franco est très méchant, surtout quand ses deux potes (un pasteur franc-maçon et un professeur communiste) avec qui il prend le café chaque jour pour longuement discuter sur la vie et le monde, se font arrêter sans sommation. Dans le même temps, Franco se révèle. C'est donc un trajet en sens inversé que le cinéaste propose avec une lourdeur invraisemblable. Le finale consiste au discours de Miguel où il dénonce Franco sous un déluge de musique sirupeuse. J'imagine que Alejandro Amenabar voulait faire son discours du Dictateur. Il vaut mieux lire l'extraordinaire bédé de Carlos Gimenez « Les Temps mauvais » édité en 2013 chez Fluide Glacial. Lui au moins ne donne pas la parole à Franco.

dimanche 31 mars 2019

J'ai aussi regardé ces films en mars


L'Homme qui a surpris tout le monde (Natalia Merkulova & Alexeï Tchoupov, 2018)
Egor (Evgueni Tsyganov), cet homme qui a surpris tout le monde pourrait être un voisin des Bragino, ces russes exilés dans leur propre nation et qui fuient le monde. Les premières minutes rappellent le film de Clément Cogitore y compris dans sa dimension surnaturelle, ici les deux cinéastes s'appuient sur la musique composée de sons de langue frappée. Egor est donc un rude russe qu'il faut pas faire chier, un garde champêtre qui garde bien sa forêt et va jusqu'à abattre deux braconniers. Or, il s'est fait tirer dessus. A l'hôpital, on lui décèle une tumeur fulgurante, il lui reste deux mois à vivre. Egor vit dans sa maison avec sa femme, son fils et son beau-père peu commode voire franchement odieux. La médecine des hommes ne peut rien pour le soigner, il va donc vers le chamanisme, vers ce surnaturel annoncé au début, il rencontre une femme qui va tenter de soigner son mal. Séquence de transition, tout en rouge couleur nationale russe, un massage où l'on devine qu'elle le transforme, une chanson que la vieille femme édentée entonne après avoir avalé une bonne rasade de vodka. Une chanson sur un canard qui se fait passer pour une cane. La deuxième moitié du film applique ce conte avec une visée politique évidente, une critique de la loi scélérate de Poutine qui punit la « propagande de l'homosexualité », avec une idée de mise en scène simple, Egor une fois sa transformation en femme achevée ne dira plus un seul mot et une idée politique, lui seul se remémore ces contes d'antan, les autres villageois qui le conspuent sont des pantins manipulables, sans histoire, sans souvenir, des brutes stupides. C'est cette absence de mémoire qui fait sombrer dans l'obscurantisme, en ce sens L'Homme qui a surpris tout le monde n'est pas éloigné de la force métaphorique de Leto.

Mon meilleur ami (Martin Deus, 2018)
Il existe deux sortes de premier film, ceux dans lequel le ou la jeune cinéaste met tout dedans, se défonce totalement (par exemple Diamantino ou Les Garçons sauvages) où l'esthétique prime et ceux, comme Mon meilleur ami, bien sous tout rapport mais vaguement insipide. Non pas que Mon meilleur ami soit mauvais, au contraire, il prend à cœur de parler d'un sujet important, l'arrivée dans l'âge adulte d'un adolescent dont on devine qu'il a des sentiments amoureux pour le garçon que ses parents hébergent, même s'il nie ces sentiments. On devine aussi que le jeune cinéaste a transposé ses propres souvenirs dans ce récit mais tout semble si édulcoré, tout le monde est si gentil, comme un lissage uniforme, c'est très reposant et très oubliable. Il n'est pas certain que son deuxième sorte un jour dans nos salles.

Alien crystal palace (Arielle Dombasle, 2018)
Jean-Pierre Léaud joue dans le nouveau film d'Arielle Dombasle, coiffé d'une parure aux symboles royaux égyptiens, il incarne le Dieu Horus entouré de deux femmes à la poitrine dénudé. Jean-Pierre Léaud ne se refuse rien et il a bien raison de s'amuser ainsi quelques mois après avoir fait la voix d'un chien hurlant dans L'Ile aux chiens de Wes Anderson (je rappelle que la version française de ce film est très largement supérieure à la version américaine). Passé l'étonnement et la joie de voir quelques minutes l'acteur, on tente de s'accrocher au récit particulièrement délirant du film (bien moins facile que Opium le précédent film d'Arielle Dombasle sur les amours de Jean Cocoteau dans sa jeunesse). L'actrice réalisatrice apparaît dans des visions remplies d'éclair et déclare à Nicolas Ker (en anglais) « Viens dans l'Astral, viens dans la vraie vie ». Le tout est suivi de quelques scènes de saphisme car le film aime filmer la nudité et Dombasle ne se prive pas. Tout est prétexte à montrer des corps qui s'enlacent, des torses nus bras ballants tels des statues antiques. Il est sujet d'un film en court de tournage, d'une enquête policière où le commissaire ressemble à un membre de Gestapo entouré qu'il est de flics en cuir, martinet à la ceinture. Le film est follement incompréhensible, parfois outrancier, délibérément toc mais tout est raconté sur un rythme échevelé. Bref, avec Arielle Dombasle, on ne s'ennuie jamais.

mercredi 30 août 2017

Taekwondo (Marco Berger, 2016)

Neuf mecs autour d'une piscine en plein été, combien de possibilités ? Pour Fernando dit Fer (Lucas Papa), le propriétaire des lieux (enfin ses parents partis en vacances et qui laissent la maison au grand fiston), c'est l'occasion d'inviter un de ses collègues de l'équipe de taekwondo où il s’entraîne à Buenos-Aeres, le prénommé German (Gabriel Epstein). Ce dernier parcourt, son sac sur le dos, les derniers mètres qui séparent la station de bus de la maison accompagné de Fer, en short, torse nu.

Il s'agit de présenter maintenant les sept amis de Fernando et c'est un défi pour Marco Berger qui s'était habitué jusque là à se concentrer sur uniquement deux personnages. Pour cela, il s'est associé avec Martin Farina, jeune réalisateur argentin qui avait filmé, pour un documentaire, son frère aîné et ses potes d'une équipe de football. Finalement, c'est à ça que j'ai pensé (à cause du titre aussi), une bande de sportifs au repos entre vestiaires et repos.

Les deux cinéastes commencent tout simplement par faire visiter la maison à German, sous son regard étonné de voir la plupart des gars sont encore endormis, deux ou trois par chambre, avachis en slip et caleçon sur les matelas. L'extraverti Lucho vient prendre son petit déjeuner dans la cuisine la queue en l'air. German, plus tard, appellera un de ses amis en expliquant qu'il n'en croyait pas ses yeux tout en se demandant, et espérant, que Fer soit gay.

Car bien entendu, comme dans ses films précédents, Marco Berger entre ce premier plan où Fernando et German ne sont qu'un duo parmi tous les autres et le dernier plan (que l'on espère et attend) où Fer dit enfin à German « Je peux t'embrasser ? » et qu'ils s'embrassent tandis que la nuit tombe, il se passe plusieurs jours où German ne sait pas vraiment comment agir, comment faire pour enfin arriver à sortir avec Fernando, dont il ne sait même pas s'il est, lui aussi, gay.

Les amis de Fernando, ces sept potes accueillent avec bienveillance German, mais ils ne feront rien pour lui faciliter la tâche. C'est même un peu le contraire. German observe la troupe avec attention, analyse chaque comportement et il remarque la grande liberté établie entre eux, surtout la décontraction avec laquelle ils laissent vivre leur corps. Pas une once de fausse pudeur chez eux, d'ailleurs Marco Berger n'avait jamais autant filmé ainsi les corps totalement nus, et il ne s'en prive pas, bien au contraire.

Comme à son habitude, le récit ne subit pas de crescendo qui ferait avancer la narration. Les activités sont réduites : piscine, manger, dormir, sortir le soir, parler des filles, de leurs conquêtes. German écoute sans n'avoir rien à raconter, Fernando ne dit pas grand chose non plus, mais il compte quand même sur ses potes pour lancer des perches à German, qui se trouve un peu dans la position du spectateur passif, il avance à vue et se réfugie souvent dans la salle de bains.

Avec un si grand nombre de personnages, des vitelloni argentins, il se crée souvent quelques tensions, des jalousies jaillissent (l'un d'eux semble deviner ce qui se trame et cherche à écarter Ger de Fer). Mais en substance, ce que dit Taekwondo est que rien ne ressemble plus un mec nu qu'un autre mec nu et que le désir, c'est exactement la même chose et il suffit que les obstacles devant Fer rentrent chez eux pour que Ger tombe dans ses bras.


















jeudi 17 août 2017

Hawaii (Marco Berger, 2013)

Troisième volet de sa trilogie du duo amoureux après Plan B et Absent (même si je ne suis pas certain que Marco Berger ait envisagé ses trois films ainsi), Hawaii ne se situe pas dans l'état insulaire américain mais dans la campagne argentine. Adieu la ville et bonjour une vieille maison entourée d'un large jardin. C'est l'été (donc dans l’hémisphère sud ils sont en plein mois de février), la piscine est prête pour rafraîchir Eugenio (Manuel Vignau, celui qui imaginait le plan B).

Binoclard brun, Eugenio est tout seul chez lui. Ecrivain en herbe, il prend sa douche puis son petit-déjeuner et commence à écrire sur son ordinateur. Il est tranquille et concentré avec son petit air sérieux et son regard dans le vide. En parallèle à la présentation sommaire mais suffisante d'Eugenio, Hawaii décrit le parcours de Martin dans cette ville. Blond, légèrement plus juvénile, Martin cherchait à retrouver une amie d'enfance, qui depuis a déménagé.

Il squatte pauvrement dans une maison en ruine, abandonnée et où la nature à repris ses droits. Martin sonne de maison en maison, propose ses services pour faire quelques travaux en échange d'un sandwich. Le soir, il rentre dans sa ruine, la journée il se lave rudimentairement à un robinet et va un jour frapper au portail de la propriété d'Eugenio. Assez vite, avec un large sourire, Martin se rend compte qu'ils se connaissaient quand ils étaient enfants.

Eugenio, qui lui rend son sourire, veut bien embaucher Martin, il y a des choses à faire : ranger des tuiles, nettoyer la piscine, réparer les gouttières. L'un écrit dans le jardin, l'autre sue à grosses gouttes, mais chacun se retrouve dans la semi nudité (ben ouais, c'est l'été). Ils déjeunent ensemble, Eugenio prépare un maté à Martin, ils ne se disent que des choses bien banales, ils n'ont pour l'instant que des rapports d'employeur à employé, mais des rapports décontractés.

Martin demande à prendre une douche et le soir, après le travail, Eugenio le ramène en voiture. Martin prétend habiter chez une de ses tantes. On ne saura jamais vraiment si ce qu'il raconte sur sa venue dans ce village, sur son passé, sur la maison familiale où il ne peut pas habiter, est vrai. Marco Berger entretient le mystère, il procède tout autant avec Eugenio dont on ne connaîtra que des bribes de son passé. Le film est entièrement tourné vers le présent.

Un soir, Martin avoue enfin qu'il vit dans cette ruine et Eugenio l'installe dans l'atelier. Il dormira dans un petit lit. Les moments de pause entre chaque travail deviendront plus longs. Ils commencent à discuter, à se baigner dans la piscine ou dans la rivière. Des souvenirs communs jaillissent, Martin se souvient de diapos que les parents d'Eugenio avaient faites lors d'un voyage à Hawaii, et surtout celle de deux ananas au milieu d'une plantation.

Evidemment, le spectateur aguerri, surtout s'il a vu les deux autres films de Marco Berger, sait que ces deux hommes sont pris dans les ravissements du désir. Ce qui est beau dans Hawaii est la manière douce de mettre en scène la montée irrésistible de cette tension sexuelle. Au fur et à mesure de leur intimité, les gestes se délient, les visages se rapprochent, la sensualité de leur corps s'épanouit dans un lent et sobre crescendo, sans coup de théâtre ni déchirement brutal ni dialogue et musique superflus. Un joli conte d'été.






















mardi 25 juillet 2017

Absent (Marco Berger, 2011)

Une poussière dans l’œil, à moins que ce ne soit un bris de verre de la fenêtre cassée dans les vestiaires. Martin (Javier de Petrio) ne sait pas pourquoi il a mal, mais son entraînement à la piscine est interrompu. Il faut aller à l'hôpital. Il remet son uniforme de lycéen et son prof, Sebastian (Carlos Echevarria) le conduit dans sa voiture. L'ophtalmo ne trouve rien, Martin peut rentrer chez lui, Sebastian va le ramener chez sa grand-mère chez qui il vit.

Martin a laissé son téléphone à la piscine, Sebastian prête le sien, la grand-mère ne répond pas. Ils vont là-bas, personne n'est là et Martin n'a pas ses clés, il les a laissées dans son sac et le sac, là aussi, est à la piscine, confié à son camarade de classe Juan Pablo (Alejandro Barbero). Il ne peut pas le laisser à la rue, Sebastian héberge, pour la nuit, Martin chez lui. Il dormira sur le canapé. Sebastian annule le rendez-vous qu'il avait prévu avec Mariana (Antonella Costa).

Le prétexte dans Absent à lancer la fiction est encore plus minimaliste que dans Plan B, une autre histoire de manipulation où Martin tente de jeter son dévolu sur son professeur, de tisser une toile d'araignée composée de multiples petits mensonges pour s'incruster chez lui. Le visage de Sebastian reste abasourdi, totalement interdit devant ce qui lui arrive, anesthésié par les sourires et l'aplomb du jeune homme.

Marco Berger choisit un adulte pour jouer son adolescent qu'il observe sous toutes les coutures, les premières minutes détaillent son anatomie, des gros plans sur ses pieds, jambes, mains, épaules, yeux, entre-jambe. Une approche clinique de son corps qui file rapidement vers le voyeurisme. Il prend du plaisir à filmer les corps à moitié nus de ses acteurs et quoi de mieux qu'une piscine pour déshabiller des jeunes hommes.

C'est la tension sexuelle entretenue par Martin qui reste le plus fort dans Absent. Les regards échangés avec Sebastian sont filmés comme une chasse à l'homme, un jeu du chat et de la souris et s'approchent du thriller. Martin passe comme une ombre dans les pièces de l'appartement de Sebastian. Ils ne se toucheront jamais, sauf dans ce coup de poing que donne le professeur à son élève quand il comprend ses mensonges.

La présence du jeune homme est un poids, le regard baissé de l'enseignant est lourd, il ne voit pas Martin assis au fond de la classe, avachi sur son bureau et quand il lève la tête, c'est un regard plein d’ambiguïté, arrogance et bonheur mêlés, fier de son coup mais pour lequel il va s'excuser. Le trouble en est grandi, Sebastian est incapable d'en parler à Mariana, Juan Pablo ne comprend pas pourquoi Martin ne drague pas leur jolie camarade de classe.

L'absence de Martin, après un bête accident fatal, permet de mener le récit vers le fantastique, Sebastian imagine ce qui se serait passé s'il avait eu d'autres réactions, s'il avait accepté de l'embrasser, s'il avait succombé à son charme. Le fantôme de Martin tourne autour de lui, physiquement, sans que Sebastian ne puisse plus rien faire, son souvenir se modifie, s'amplifie et libère enfin ses désirs si longtemps enfouis.