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mardi 25 juin 2019

Où gît votre sourire enfoui ? (Pedro Costa, 2001)

Assise, Danièle, 63 ans, pantalon et pull, cheveux longs attachés, les yeux rivés sur la table de montage, la main droite sur le dérouleur, la gauche sur la pellicule. La bobine avance et recule, s'arrête sur un photogramme. Debout, Jean-Marie, 65 ans, veste frippée sur le dos, Gitane maïs au bec, il circule dans tous les sens et sort soudain une phrase, un aphorisme, raconte une blague, disserte. Elle est les yeux, il est la bouche, voici les Straub, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.

Faut pas l'emmerder Danièle, quand Jean-Marie veut raconter avec son accent lorrain qu'il n'a jamais perdu une anecdote d'un tournage passé, elle lui demande fermement ne ne pas parler et lui réplique sèchement « depuis le temps qu'on monte des films ensemble, vous êtes toujours pas capable de cette discipline-là ». Et Straub de partir faire un petit tour histoire de ne pas énerver Huillet qui tente de comprendre ce « sourire qui monte dans les yeux » de son personnage.

Pedro Costa a filmé en 1998, dans les locaux de l'Ecole du Fresnoy le montage de quelques scènes de Sicilia !, film qui sortira début 1999. c'est la méthode des Straub qu'il s'applique à montrer pendant plus de 100 minutes, cette vieille histoire de montage de la « matière » (le mot est de Jean-Marie) qui est dans la tête de tous les auteurs Cahiers depuis la Nouvelle Vague surtout pour eux et Godard, puisque Straub et Huillet sont clairement des auteurs Cahiers.

Sicilia ! sera un film d'à peine une heure tourné en Sicile en noir et blanc avec des acteurs amateurs. Si Danièle Huillet ne dit pas grand chose, le regard – souvent furibard – concentré sur sa bobineuse, il revient à Jean-Marie Straub de raconter des histoires de tournage. Tout lui revient en mémoire depuis la pré-production de Chronique d'Anna Magadlena Bach à la fin des années 1950 (ils mettront 10 ans à faire le film), jusqu'aux répétitions pour Sicilia !

Justement, il se rappelle que les répétitions pour La Mort d'Empédocle avaient duré un an et demi en 1986, en 1998 ils n'ont eu que 3 mois. Alors forcément, ils trouvent que les acteurs embauchés pour lire les textes de Elio Vittorini, première adaptation de ses textes par le couple de cinéastes, ressemble trop au cinéma de tous les jours, ils veulent casser cette rythmique qu'ils détestent et que Straub conspue à chaque fois qu'il le peut, notamment devant les étudiants.


Le film est souvent drôle (on savait que Straub est drôle, il faut regarder le Cinématon que Gérard Courant lui a consacré) et Pedro Costa ne filme ps seulement la fabrication d'un film mais surtout des disputes conjugales comme celui de Du jour au lendemain, leur comédie musicale de 1997. Dans le premier plan de ce film (le premier que j'ai vu des Straub, le même jour que Le Cinquième élément), on lisait un graffiti sur un mur : Wo liegt euer Lächeln begraben, Où gît votre sourire enfoui.














jeudi 6 décembre 2018

Amerika rapports de classe (Danièle Huillet & Jean-Marie Straub, 1984)

Federico Fellini disait dans Intervista qu'il allait adapter L'Amérique de Franz Kafka, c'était une pure invention du scénario de son film. Ceci dit, je ne pense pas qu'il savait que les Straub en avaient tourné une version (c'est le seul film à être adapté de ce récit) trois ans plus tôt. Amerika rapports de classe est entièrement joué en allemand et filmé à Hambourg, sauf un court plan tourné à New York où l'on ne se soucie pas de reconstitution d'époque puisque deux hélicoptères volent autour de la statue de la Liberté.

Pourtant le film continue de se dérouler au milieu des années 1910, Karl Rossmann (Christian Heinisch) a pris le bateau pour se rendre d'Allemagne en Amérique. Il a oublié son parapluie et va chercher à retrouver son parapluie, c'est sa préoccupation principale au début du film, mais jouée à la Straub, c'est-à-dire toujours avec ce calme inquiétant, ce hiératisme de l'homme angoissé plutôt que l'excitation. Ainsi quand l'homme en face de Rossmann demande pourquoi il a frappé si fort sur la porte, on reste étonné parce qu'il n'a pas frappé si fort sur la porte.

C'est que le jeune homme est entier dans son beau costume avec sa belle cravate et la malle de soldat de son père qu'il traîne avec lui. Le visage constamment renfrogné, il va de déception en déception dans les rencontres qu'il fait. C'est une Amérique où les hommes ne cessent jamais d'humilier ceux qui sont plus faibles qu'eux. Le paroxysme de ce mouvement est dans l'hôtel où il est devenu liftier. Il s'est absenté quelques instants sans en prévenir le gérant. Ce dernier, aidé d'un chef, va renvoyer Karl non sans l'avoir copieusement engueulé.

Amerika marque un retour au noir et blanc dans le cinéma de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub et aussi à la grande fiction (amorcée par le court-métrage En rachâchant) après pas mal de films « lecture ». Mais c'est plus précisément un film en gris plus qu'en noir et blanc avec un travail phénoménal de William Lubtchanski. Ce gris est la marque d'un constat de tristesse, de désespoir et de critique, non pas que les Straub aient jamais été les plus grands optimistes du monde, mais ils filment ici le ventre sinistre de l'Amérique.

Le pauvre homme ne tombe que sur des gens qui veulent l'exploiter, tels ce Delamarche (Harun Farocki), vagabond français en peignoir et son comparse Robinson (Manfred Blank), soi-disant irlandais. Ils veulent en faire leur domestique dans les salons mondains de la Brunelda (Laura Betti). Cette dernière, du haut de sa terrasse car Karl ne cesse de faire ce trajet de bas en haut et inversement (l'ascenseur de l'hôtel), lui offrira d'observer le monde à conquérir avant de se retrouver jeté plus bas que terre à la rue.


Karl ne cesse de vouloir s'échapper et d'être accusé de tous les mots. Un policier qui ressemble à un comédien de splastick évoquant une production Keystone – hommage au cinéma burlesque muet – viendra enquiquiner Karl avant de la poursuivre dans la seule course poursuite chez les Straub (un rapide panoramique sur le droite). Pour Karl, s'échapper sera un voyage vers l'ouest, l'Oklahoma et le monde du spectacle « où tout le monde a sa place », un départ en train dans un travelling infini au bord d'un fleuve assoupi.
























samedi 22 septembre 2018

Moïse et Aaron (Danièle Huillet & Jean-Marie Straub, 1974)

Passer des 10 commandements à Moïse et Aaron, c'est le grand écart assuré, passer de l'immense cinémascope au cadre 1:37, des grands décors et des effets spéciaux au hiératisme d'une poignée d'acteurs dans une ruine. Pourtant les Straub n'envisagent pas leur film autrement que comme du grand spectacle, dans une adaptation d'un opéra d'Arnold Schönberg écrit en 1932 et inachevé, rarement joué vu la petite popularité du compositeur.

Moïse et Aaron est le deuxième film musical de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub mais commence par la voix parlée de Moîse, dans un plan séquence de près de neuf minutes qui commence sur la nuque du prophète. Il parle, de quoi ? De dieu bien entendu, ce Dieu « unique, éternel, omniprésent, invisible et irreprésentable » . Et Dieu lui répond mais cette fois en chantant.

Dans cette très belle ouverture c'est ainsi le dialogue paradoxal entre l'homme qui parle, qui vit au présent, qui apparaît à la caméra et le chant divin, composée de voix féminines dans une litanie. La musique de Schönberg est lyrique, dans des envolées où les harmonies s'opposent aux mélodies comme Dieu s'oppose à l'homme. C'est un dialogue qui a lieu pendant l'épisode du buisson ardent incarné par ces voix.

La caméra commence ensuite un panoramique de près de 300°, quittant la nuque de Moïse pour embrasser le paysage sur ces airs vocaux. C'est le paysage qui est filmé qui va accueillir le grand événement de la vie des deux frères, celui de l'épisode du veau d'or, construit par Aaron pendant que Moïse est allé chercher les tables de la Loi. C'est leur affrontement qui est mis en scène tout autant que celui entre l'homme et le divin.

Après Othon, ce nouveau film en costumes antiques dans des ruines est d'une ampleur bien supérieure. Les Straub organisent une chorégraphie avec cinq danseurs en peau de bête, on découvre le serpent issu du bâton de Moïse, la main léprosée, l'eau devenue sang et aussi l'orgie devant de veau d'or, avec bien moins de figurants que chez Cecil B. DeMille. Straub et Huillet montrent la chair avec ces corps nus.

J'avais vu ce film au cinéma il y a quelques années (je crois que c'était en 2001), j'en gardais des souvenirs forts. Mais cette fois, c'est la musique et les chants (en allemand) qui m'ont impressionnés. La construction musicale se répercute sur la construction des plans des cinéastes, sur la composition des cadres avec des panoramiques abrupts pour passer de Moïse aux autres personnages, c'est le cinéma de la « frivolité » des Straub selon le bon mot de Serge Daney.


Le film est entièrement tourné en son direct, en tout cas les chants de l'opéra, seule la musique était déjà enregistrée et diffusée hors champ. Le peuple est représenté par 66 choristes de la radio autrichienne et les Anciens par 17 basses et barytons. Le tout a été filmé en Italie (comme Othon et Leçons d'histoire). Un seul plan a été tourné en Egypte, à Louksor pour faire une image de la traversée de la mer rouge.