samedi 24 février 2018

Le Loup-garou de Londres (John Landis, 1981)

Le vieux paysan qui les avait pris en auto-stop les avait prévenu : ne quittez pas la route, n'allez pas dans la lande. Mais les deux touristes américains, David Kessler (David Naughton) et Jack Goodman (Griffin Dunne) sont sortis de la route et ont traversé la lande. Ils font pendant l'été un voyage à travers l'Europe. Pour l'instant, avant de rejoindre l'Italie et son soleil, ils sont au Pays de Galles et il ne fait pas chaud.

Ils rejoignent, la nuit tombée, un village et, le ventre affamé, se rendent dans l'auberge du coin tout simplement appelée « l'agneau dépecé », l'enseigne montre un loup langue pendante, la gueule tranchée piquée au bout d'une hallebarde. Les voici dans ce charmant lieu fort animé, les villageois jouent au fléchettes, aux échecs en buvant de la bière. Dès que le duo met un pas dans l'auberge, tout le monde se tait.

L'atmosphère se détend un peu jusqu'à ce que Jack demande pourquoi un pentacle, entouré de bougies, est dessiné sur le mur. Les visages se ferment à nouveau, le joueur de fléchettes leur suggère de quitter les lieux, non sans avoir, là aussi recommandé de ne pas quitter la route, de ne pas aller dans la lande et de faire attention à la pleine lune. Evidemment, David et Jack quittent la route et s'enfoncent dans la lande brumeuses.

Dans la première scène, on avait pu remarquer la couleur des doudounes des deux amis. Celle de Jack a la couleur de la lande, c'est qui qui se fera dévorer par elle, qui va mourir déchiqueté par le loup-garou. Celle de David est rouge comme le sang. Il survivra à l'attaque du lycanthrope grâce à l'intervention des villageois mais cette couleur rouge le prédestinait, comme celle de Jack qui deviendra, plus le film avance, de plus en plus vert.

David se réveille trois semaines plus tard dans un hôpital de Londres. La police (un duo de fins limiers qui n'est pas sans rappeler celui de Dreyfus – Clouseau, l'un d'eux commet de nombreuses gaffes) conclue à l'attaque par un meurtrier fou (a lunatic pour poursuivre la métaphore) alors que David, griffé sur l'abdomen et sur le visage, sait pertinemment que c'est un animal qui a tué Jack et l'a blessé. On a aperçu furtivement sa mâchoire.

Hospitalisé, David est pris de terribles cauchemars variés. Dans l'un, il se promène nu dans les bois, parfois en caméra subjective au ras du sol et il tue un paisible daim pour le dévorer. Dans un autre, il est dans sa famille aux USA, son père ouvre la porte et tous se font décimer par des tueurs armés de mitraillettes. Ces hommes ont des visages de loup-garou et portant des casques allemands. Parfois, un cauchemar cache un autre cauchemar.

Ceci est la partie terrifiante de la nouvelle vie de David. Elle s'agrémente de la visite de Jack, resté dans les limbes. Son cadavre vient causer avec David aux moments où il s'attend le moins, à l'hôpital, puis dans la chambre à coucher enfin dans un cinéma porno. Jack a un conseil tout simple à donner à son ami : il faut qu'il se donne la mort avant la prochaine pleine lune sans quoi il va se transformer en loup-garou et tuer des innocents.

Passée la surprise, la conversation devient badine entre les deux amis, l'un des ressorts comiques paradoxaux du Loup-garou de Londres. L'incongruité est à son sommet dans le cinéma porno (le film projeté a des dialogues hilarants). L'état de Jack se détériore (ce pourrissement qui le rend vert) mais le surnaturel devient un élément banal, une routine dans la vie de David et la conversation est ponctuée de réflexions très drôles.

Seulement voilà, David ne se rappelle pas sa transformation en loup-garou. Il ne se rappelle pas avoir tué six personnes. Il a beau s'être réveillé dans le zoo de Londres, dans la cage des loups, il n'arrive pas à se faire à l'idée qu'il est un loup-garou. Tout ce qui l'intéresse est le retour de l'infirmière Alex Price (Jenny Agutter) qui l'héberge et dont il est tombé amoureux. Une romance quasi adolescente et charmante.

La transformation de David en loup-garou a lieu dans l'appartement d'Alex. David s'ennuie à mourir, il regarde la télé anglaise, l'horreur. La chaleur l'envahit. Il enlève ses fringues, nu la métamorphose commence, filmée par fragments, mains, dos, jambes, torse, visage, comme le faisait 20 ans plus tôt Jerry Lewis dans Dr. Jerry et Mister Love. Les poils poussent sur le corps de David comme une gangrène incontrôlable.


John Landis rend hommage au Loup-garou de Lon Chaney dans une discussion cocasse où le film sert de référence à Jack et David sur l'attitude à adopter. Le cinéaste pousse la délicatesse à mettant dans la bande sonore que des chansons avec le mot Moon (en premier lieu Blue Moon). J'imagine que Quincy Jones et Michael Jackson lui ont demandé de réaliser le clip de Thriller après avoir ce qui reste l'un de ses meilleurs films.






























vendredi 23 février 2018

Fièvre sur Anatahan (Josef von Sternberg, 1953)

Fièvre sur Anatahan, le dernier film de Josef von Sternberg (Jet Pilot produit avant est sorti après celui-ci), est entièrement tourné au Japon où le cinéaste s’était installé en exil culturel. C’est un Japon de carton-pâte une habitude chez le cinéaste qui aime créer la réalité, où l’îlot d’Anatahan est reconstitué en studio, de loin on voit son sommet peint, comme cela se faisait à l’époque. Le décor consiste à reproduire une sorte de savane luxuriante où les lianes et les plantes poussent en abondance.

L’île minuscule et montagneuse entre le Japon et la Nouvelle-Guinée recueille une douzaine de soldats japonais à la dérive qui se sont réfugiés là en juin 1944. Personne n’habite là, pensent-ils, mais au bout de quelques jours d’exploration, ils rencontrent un homme. Ce dernier, Kusakabe (Tadashi Suganuma) vit avec Kieko (Akemi Negishi). Chacun a été marié, leur famille est retournée au Japon, fuyant les ravages de la guerre et la solitude inhérente à la vie sur Anatahan. Ils paraissent mariés, elle est plus jeune que lui. Il la protège avec excès, refusant qu’elle s’adresse aux intrus. Pour les soldats, voir une femme, surtout si jeune, est une chose très réjouissante.

Les soldats sont jeunes et vigoureux mais dirigés d’une main de maître par leur supérieur qui décide de rester sur le qui-vive, de poursuivre la surveillance de l’île pour veiller à ce que l’ennemi militaire ne vienne pas attaquer. Chaque soldat exécute un tour de garde, va observer l’océan au sommet de l’île où une mitraillette a été ramenée pour se défendre. Plus tard, un avion échoué permettra de faire de la toile d’un parachute de nouveaux vêtements (société en progrès) alors que la découverte de deux pistolets fera changer de chef (société en régression).

Comme dans la plupart de ses films, la femme fatale est au centre du récit de Fièvre sur Anatahan. Cette fièvre, c’est elle qui la provoque dans le cœur des soldats. Jusqu’à présent, son seul loisir était de ramasser des coquillages, puis elle accepte de devenir le centre de l’attention des hommes, de se laisser séduire. C’est le plus jeune qui s’y colle, vite délogé et frappé par Kusakabe. Kieko recevra quelques coups pour sa témérité. Et les années passent, les haillons remplacent les uniformes militaires.

Les corps sont de plus en plus nus, les hommes (à l’exception du chef) vivent torse nu. L’alcool fabriqué à partir de palme leur mettra un peu de baume au cœur, mais déchaînera leur passion. Le désir se fait de plus en plus grand, Kieko – la reine des abeilles comme le dit le générique – se laisse de plus en plus tenter. Les années passent et le chef ne baisse pas la garde, refusant d’écouter le haut-parleur d’un croiseur qui affirme que la guerre est achevée. Il veut continuer de défendre l’île. Cela durera six ans.

Fièvre sur Anatahan est à la fois naïf et cruel. La naïveté n’est jamais éloignée avec cette voix off constante qui commente la société japonaise à grands coups de phrases péremptoires. « Les soldats doivent obéissance à leur chef », « les femmes sont soumises à leur mari », comme si le cinéaste désirait décrire une civilisation différente qui, isolée, se créerait une utopie autour de la femme. Aucun des dialogues que les interprètes japonais dans leur langue natale n’expriment ne sont traduits ou sous-titrés.


La voix off, à la première personne, narre ce qu’ils font, leur action dans une évidente et parfois agaçante redondance. Le film prend parfois des aspects anthropologiques basiques. Le film s’adresse clairement aux Américains qui, ironiquement, ne verront jamais ce film resté dans les armoires pendant des années. Le film est aussi cruel avec le sort réservé à l’unique femme de l’île qui passe du statut de reine des abeilles à celui d’objet que les hommes s’échangent sans son consentement. Le constat la nature humaine est d’une grande tristesse. Il convient qu’aucune société ne peut échapper à ses plus bas instincts : le pouvoir sur l’autre, la domination et la haine.