jeudi 26 juillet 2018

Piège de cristal (John McTiernan, 1988) 1/2

Il y a quelques jours on célébrait les 30 ans de la sortie américaine de Piège de cristal, la sortie française eut lieu trois mois plus tard dans une indifférence quasi totale. La critique de l'époque avait traité avec condescendance le film de John McTiernan, quand elle n'éludait pas tout simplement le film dans ses pages critiques (ainsi les Cahiers du cinéma n'ont rien écrit sur le film, il faudra attendre Last action hero pour que la revue comprenne l'importance du cinéaste aujourd'hui acclamé par toutes les chapelles).

Le long générique de Piège de cristal (8 minutes) présente John McLane. Bruce Willis était à l'époque un acteur comique que ce soit à la télévision (Clair de lune qui avait établi la norme de la série policière encore en cours de nos jours) ou chez Blake Edwards, Boire et déboires superbe farce sur l'alcool et Meurtre à Hollywood sur le cinéma muet. Un comique dans un film d'action, quelle idée à l'époque où Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger triomphent à chaque film, il faut ainsi démarquer Bruce Willis de ses concurrents.

Le générique détaille avec minutie la vie de McLane. On apprend qu'il vit de New York et va à Los Angeles rejoindre sa femme Holly (Bonnie Bedelia). Assis à côté d'un col blanc, il fait tâche avec sa chemise à carreaux (ses vêtements ont une grande importance), sous son blouson ce voisin de siège distingue un flingue. McLane le rassure, il n'est pas un terroriste (ironie compte tenu de ce qui va suivre) mais un flic depuis 11 ans. Il s'agit ici d'humaniser au maximum Bruce Willis, d'en faire un homme ordinaire, un voisin de pallier, l'inverse des surhommes que sont Arnold et Stallone.

Plus que cela, McLane sort de l'avion avec un énorme nounours en peluche pour offrir à sa fille pour Noël, le film se déroule à ce moment de l'année. Un papa poule mais un époux dominé. Il se rend compte qu'une limousine l'attend à l'aéroport appuyant l'incongruité de la situation, le gars en chemise à carreaux s'installe à l'avant discutant avec le chauffeur bavard Argyle (De'voreaux White) et découvre pour la première fois Los Angeles. Direction le building Nakatomi où bosse Holly qui travaille sous son nom de jeune fille, Gennero.

Pour qui regarderait pour la toute première fois Piège de cristal sans savoir de quoi va parler le film, avec ces premières minutes de film (une bobine entière, environ 20 minutes), il pourrait penser qu'il s'agit d'une comédie sur le mariage où un couple séparé par la distance se rejoint le temps des fêtes pour se retrouver. Tout y est, le collègue de Holly, le lourdingue Ellis (Hart Bochner) qui la drague ouvertement devant McLane, la photo de famille qu'elle retourne et la discussion sur la vie de leur couple après que McLane ait pris une douche.

Il faut lire entre les plans, observer le crépuscule qui s'abat sur la ville dans un clair-obscur créé par Jan De Bont et écouter la musique sourde et inquiétante de Michael Kamen pour amorcer l'arrivée de Hans Gruber (Alan Rickman) et de sa bande. C'est bien joli les malheurs matrimoniaux mais ça satisfait un temps. Hans et sa bande de méchants débarquent dans le building avec deux véhicules, un gros poids-lourd et une voiture. Le camion descend dans le garage sous-terrain, là où se trouve Argyle avec la limo et la voiture se gare devant la tour Nakatomi.

Il s'agit de ne plus perdre de temps, Théo (Clarence Gilyard) et un comparse discutent sport en s'approchant du vigile et le dézingue d'une balle dans la tête. Théo, informaticien hors pair et petit comique (il sort un bon mot à chaque scène, comme son patron) s'empare du système et bloque les accès ainsi que l'ascenseur qui ne peut désormais accéder qu'au 29e étage là où Takagi (James Shigeta) donne sa réception de Noël. Pendant ce temps, Hans Gruber traverse le sous-sol avant de monter à cet étage et prendre tout le monde en otage.

C'est bien la différence entre McLane et Gruber qui provoque l'action dans Piège de cristal. Gruber en costumes cravate a tout planifié et son plan fonctionne à merveille. John McLane est dans la salle de bain, pieds nus, en pantalon trop large et marcel sur la peau. Seulement armé de son revolver de fonction, il se cache et comprend vite la situation. Il quitte la salle de bains pour monter par les escaliers aux étages supérieurs. Le plan parfait face à l'improvisation totale, une bande lourdement armée face à un homme seul, Piège de cristal peut enfin commencer.





























Piège de cristal (John McTiernan, 1988) 2/2

Hans Gruber veut voler l'argent du milliardaire Takagi et John McLane va l'en empêcher. Voici l'intégralité du scénario de Piège de cristal. Cette maigreur narrative était ce que reprochait la critique de 1988. Par chance John McTiernan est un metteur en scène de génie et Piège de cristal est un chef d’œuvre de mise en scène. On prend du plaisir à l'histoire mais on en prend parce que tout mise sur l'action immédiate dans un axe vertical, évidemment c'est une tour, et un axe horizontal, plus discret mais qui décèle parmi les plans les plus beaux du film.

Comme il avait présenté la vie de John McLane, John McTiernan présente les étages de la tour. C'est en courant que McLane grimpe les escaliers passe d'étage en étage du 29e jusqu'au toit. Pieds nus donc et en marcel, il débarque dans les bureaux d'études de Takagi où d'immenses maquettes de ses projets architecturaux sont présentés. Ce sont des endroits idéaux pour se cacher quand arrivent Gruber et plusieurs sbires, ils ont emmené Takagi. McLane observe couché (axe horizontal), pistolet à la main prêt à dégainer, mais Gruber lui vole le geste et abat le milliardaire.

C'est une nouvelle échappée de McLane vers les étages supérieurs d'où il peut observer ce qui se passe qui relance l'action. Il lui faut un maximum de renseignements sur Gruber et sa bande, il lui en sera donné l'occasion avec une bonne blague (il met l'un des terroristes dans l'ascenseur) et s'allonge au dessus de l'ascenseur, en le faisant descendre, John McTiernan combine les deux axes et montre que McLane domine la situation. Ainsi placé, il peut écouter, en bon flic, les ordres de Gruber et apprendre combien il a d'hommes dans la tour.

L'ascenseur est au centre de cette première partie de chasse à l'homme, McLane l'emprunte de manière détournée, sur sa trappe puis à l'intérieur même de ses fondations pour échapper aux hommes, enfin dans les conduits d'aération, là encore il est couché mais dans un espace extrêmement réduit, sans lumière naturelle (il allume son zippo). John McTiernan s'amuse à filmer son acteur dans des jeux de lumières opposées et donnera l'image la plus iconique du film, John McLane allongé dans un mouvement horizontal douloureux, face caméra.

Il est temps de faire intervenir l'extérieur dans cet imbroglio en huis-clos pour apporter l'aide qui manque à McLane. Au fur et à mesure qu'il décime les hommes de Gruber, des personnages s'agglutinent au pied de la tour. Le premier, tout en rondeur, en circonvolution, à l'allure lente, au physique bonhomme est Powell (Reginald VelJohnson). Venu faire une ronde après l'alerte de McLane, il pense à un canular mais un corps jeté du haut de l'immeuble atterri sur le capot de sa voiture, la première chute verticale spectaculaire avant celle de Gruber.

Cette fois le film se partage entre trois lieux, McLane seul dans des conduits étroits où son débardeur devient noir, où ses pieds saignent, où il se met finalement torse nu, le dénuement physique n'est contrecarré que par les prises de guerre, chaque fois qu'il tue un terroriste, il prend ses armes. En dessous, Gruber perd pied, ses troupes panique et circulent dans tous les sens, inversant progressivement les données initiales sur le plan parfait de Gruber et l'improvisation de McLane.

Troisième situation, au pied de la tour. La mécanique narrative fait que à chaque homme de main de Gruber tué par McLane correspond l'arrivée d'un personnage au pied de la tour. Chacun veut devenir le héros qui va vaincre Hans Gruber. Robinson (Paul Gleason) le chef-adjoint du LAPD borné qui brime Powell, le journaliste sans scrupules Dick Thornburg (William Atherton, déjà un affreux dans SOS fantômes) et deux agents du FBI Johnson et Johnson (Robert Davi et Grand L. Bush) variation belliqueuse des Dupont et Dupond de Tintin.

« Il n'y a que John pour rendre dingues les gens » dit Holly à une de ses collègues. Outre les flingues et les explosions, McLane affronte Gruber par joutes verbales via talkie-walkie. Avec sa propension au sarcasme, il débine le moral de son ennemi peu habitué au « yippee-ki-yay motherfucker » du flic newyorkais, devenu le symbole du film. Piège de cristal, sublime production de Joel Silver a changé le cinéma d'action à Hollywood, le film a longtemps cantonné Bruce Willis dans ce rôle. Le film a 30 ans, il paraît rajeunir à chaque vision.