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lundi 12 décembre 2016

Le Goût du saké (Yasujiro Ozu, 1962)

Directeur d’une entreprise industrielle (on aperçoit régulièrement des cheminées laissant échapper de la fumée) et veuf, Shuhei Hirayama (Chishu Ryu) vit avec sa fille Michiko (Shima Iwashita) et son fils Kazuo (Shinichiro Mikami), tous deux la vingtaine. Il passe son temps entre le travail et les bars où ils retrouvent ses vieux amis Kawai (Nobuo Nakamura) et Horie (Ryuji Kita) où ils boivent beaucoup de saké. Ils décident d’organiser une rencontre amicale avec leur ancien professeur, Monsieur Sakuma (Eijiro Tono). Ils ne l’ont pas revu depuis une bonne trentaine d’années. Le vieil homme, tout heureux de revoir ses anciens élèves, profite de la soirée au restaurant pour se goinfrer et boire beaucoup de saké.

Trop saoul pour rentrer seul, Kawai le raccompagne et découvre qu’il vit avec sa fille, restée toute sa vie célibataire. Sakuma culpabilise de n’avoir jamais laissé sa fille se marier. Hirayama va lui apporter un peu d’argent, car l’ancien professeur est entre temps devenu un marchand de nouilles sans le sou. Hirayama rencontre lui aussi la fille de Sakuma, qu’elle a grondé, comme s’il était un enfant, pour son ivresse. C’est à ce moment-là qu’il comprend qu’il est grand temps qu’il laisse Michiko partir du foyer. Sa secrétaire, du même âge que sa fille, lui annonce qu’elle va quitter l’entreprise pour se marier. Il faut se faire à son époque.

Le passé continue de rattraper Hirayama. Outre ses vieux amis d’enfance Kawai et Horie, son ancien professeur, il rencontre par hasard Sakamoto (Daisuke Katô), qui fut, pendant la guerre, marin sous son ordre. Le moment est amusant, ils chantent ensemble un air de cette époque, ils boivent beaucoup de saké. De retour chez lui, Michiko l’accueille bien sèchement, navrée de voir son père saoul. Il est temps pour elle de quitter le foyer mais elle n’ose pas encore le dire. Quant au petit frère qui veut se faire servir le repas, il ne sait faire aucune tache ménagère et sa sœur lui annonce qu’il devra bientôt se débrouiller seul.

L’avenir est le mariage de Michiko. Son grand frère Koichi (Keiji Sada) est lui marié avec Akiko (Mariko Okada). Le couple a un peu de mal à boucler les fins de mois. Régulièrement, le père leur donne un peu d’argent. Lui voudrait pouvoir s’acheter des clubs de golf, vivre bourgeoisement comme son père mais Akiko l’en empêche. C’est elle qui gouverne au foyer. Par manque d’argent, ils n’envisagent pas encore d’avoir d’enfants. Informé du désir de Michiko de se marier, il apprend qu’elle est amoureuse d’un de ses collègues, hélas, déjà fiancé. Elle devra se contenter du jeune homme (que l’on ne verra jamais) choisi par son père. Et le petit frère annonce qu’il est, lui aussi, amoureux d’une jeune femme.

Le Goût du saké, dernier film de Yasujiro Ozu, prend en compte les changements de société et surtout l’influence importante de la culture américaine sur les Japonais. Le bar s’appelle le « Torys », on joue au golf, le whisky remplace le saké, Kazuo répond « Yes ». Plus largement, les mœurs changent, la jeunesse décide désormais pour elle-même et ne veut plus vivre avec les parents. Les hommes sont montrés comme des êtres pleins de faiblesse (alcooliques, paresseux, dépensiers). Ce changement de société est inéluctable, comme Yasujiro Ozu le montrait encore plus fortement dans Bonjour. Seul le style du cinéaste reste égal à lui-même ne filmant que les moments du quotidien en plan fixe, comparant les actes des personnages pour élaborer sa vision de la société.




















lundi 26 septembre 2016

Bonjour (Yasujiro Ozu, 1959)



Comme Gosses de Tokyo et Récit d’un propriétaire, Bonjour, films en couleurs pétaradantes et comédie située dans un petit quartier où tous les voisins se connaissent, est un film sur les enfants (thème que je préfère chez Yasujiro Ozu). La meilleure méthode pour faire connaitre tous les habitants est de les montrer sous leur moins bon jour. En l’occurrence, les petites disputes consécutives à la disparition des cotisations de l’association locale. La présidente affirme n’avoir jamais reçu l’argent de la trésorière qui affirme l’avoir remis depuis plusieurs jours. Les cancans fleurissent sur l’achat d’un lave-linge par la présidente (« mais avec quel argent »), puis plus tard sur la rancune de la trésorière, une fois l’affaire résolue (« il ne faut rien lui emprunter »). Car, c’était la vieille maman qui avait oublié de remettre les cotisations à sa présidente de fille.

Ce qui étonne d’abord dans Bonjour, c’est sa construction en micro récits, celui narré juste avant dure à peine quinze minutes. Une des ces petites histoires concernent également un prof d’anglais qui est amoureux d’une jeune femme, la sœur de M. Hayashi. Une autre montre l’un des voisins au chômage. Mais cela permet de montrer au cinéaste que la société à changé. D’un côté, les mœurs et les codes sociaux sont restés les mêmes pour une partie des Japonais : on s’habille traditionnellement, on est proches des voisins à qui on emprunte une bière ou un ticket de bus, on se dit gentiment bonjour tous les matins. De l’autre côté, la nouvelle génération étouffe dans ce quartier où les cancans sont légion, où la discrétion est rare. Un jeune couple tout juste installé, sans enfants, est critiqué pour s’habiller le soir non seulement à l’occidental mais aussi en peignoir. Comble de la modernité, ces jeunes mariés ont la télévision, contrairement à tous les autres voisins.

Les deux fils de la famille Hayashi raffolent de la télé. En douce, prétextant aller prendre des leçons d’anglais chez un voisin, ils vont avec leur trois camarades d’école regarder la télé chez ce couple. Leur passion est le sumo. Leur jeune tante, qui passe souvent chez eux, leur dit que c’est tout aussi passionnant à la radio. Mais non, ils n’en démordent pas, ils veulent voir les combats à la télé. Et ils vont demander à leur mère (Kuniko Miyake), non sans affront, une télévision. Le père (Chishu Ryu), strict et sévère, y est très opposé. Le fils aîné répond au père avec virulence puis traite sa mère de radine. Le petit frère, qui fait tout comme son grand frère (ils portent d’ailleurs des vêtements identiques), n’est pas non plus en reste. L’aîné affirme que toutes les paroles que disent les adultes ne sont que des mensonges ou des phrases toutes faites et vides de sens. Le père leur demande de se taire.

La grève de la parole commence donc pour les deux enfants. Les parents sont d’abord ravis. Puis, quand, en partant à l’école, ils ne disent pas bonjour à la voisine, cette dernière croit que c’est parce qu’elle a accusé la mère d’avoir volé l’argent des cotisations. Ensuite, pour les deux mômes, l’épreuve du silence à l’école s’avère plus complexe : ne pas répondre au professeur est un signe grave de rébellion. Enfin, comment demander aux parents l’argent de la cantine sans parler. Les scènes sont souvent drôles, les deux gamins – surtout la plus petit – ont des bonnes bouilles et leurs déplacements dans le cadre et leurs gestes sont proches du burlesque. Ainsi, avant qu’ils ne se taisent, le plus jeune sort régulièrement un « I love you », sonore et fier. L’humour est constant dans tout le film notamment avec le ton ironique adopté pour montrer les mesquineries et les cancans des voisines.

Là, la difficulté de communiquer ajoutée au changement de mode de vie est mise en avant. Le film montre que les enfants ont leur propre rituel (les gags récurrents sur les pets des gamins qui leur permet de s’inclure dans leur bande, le signe de doigts pour faire une pause et parler) qui s’oppose au rituel des phrases de politesse des parents. Il est plutôt amusant qu’un cinéaste comme Yasujiro Ozu prennent comme sujet de son film ces phrases simples et creuses (« bonjour, merci, comment ça va, au revoir »), lui qui s’est constamment appliqué à faire de ce genre de sentences le tronc principal des dialogues de la plupart de ses films. Comme s’il était lui-même conscient des critiques qui ont pu lui être fait à ce propos. C’est précisément cette ironie qui rend le film si joyeux.





















dimanche 25 septembre 2016

Gosses de Tokyo (Yasujiro Ozu, 1932)

Les deux jeunes héros de Gosses de Tokyo aiment beaucoup l’école. Ils aiment y aller, ils aiment en revenir, c’est entre les deux qu’ils aiment moins, disent-ils sérieusement à leurs parents amusés. Le père vient d’emménager dans un pavillon de banlieue et habite désormais dans le même quartier que son patron. La mère prépare aux deux frères leur bento pour le repas du midi. Direction l’école mais ils rechignent quand ils font face à une bande de sept écoliers avec lesquels ils s’étaient déjà disputés. Les deux gamins décident de faire l’école buissonnière mais, pour pas se faire gronder par les parents, notent eux-mêmes leur devoir de calligraphie. Le père l’apprend par l’instituteur et leur fait la morale : pour être important, il faut aller à l’école.

Etre important est donc le sens de la vie dans ce Japon de 1932. Les règles sont les mêmes pour les écoliers comme pour les employés. Yasujiro Ozu compare le travail à l’école et le boulot des salarymen. Avec quelques travellings latéraux, il passe d’un lieu à un autre montrant des attitudes similaires et de la lassitude à respecter ces règles intangibles apprises depuis toujours. Par exemple, tous font de la gym, les enfants obéissent comme des soldats. On découvre que le patron a filmé ses employés en train de faire des exercices mais aussi le père en train de faire des grimaces. Cela navre les deux enfants qui en concluent que leur père n’est pas un homme important : il amuse la galerie mais pas du tout ces deux fils. Cela les chagrine d’autant plus que le fils du patron est l’un de leur camarade de classe et qu’il est dans le gang ennemi.

Le film est clairement divisé en deux parties. La première montre les enfants vivre dans la confrontation avec leurs sept autres camarades : bagarres, menaces, peur, rejet. En dehors de l’école, ils ont leur propre code (un doigt pointé, tu meurs, une paume en avant, tu revis) qui établit la hiérarchie et que les parents ne peuvent pas comprendre. Galvanisé par leur père, les deux frères vont évincer le chef de bande et prendre le pouvoir. Mais déçu par la position sociale de leur père, ils vont décider d’imposer leur règle au foyer et d’affronter leur père, notamment avec une grève de l’obéissance. Cette deuxième partie montre avec mélancolie, mais également beaucoup d’humour, le dur apprentissage des règles sociales. La scène finale de Gosses de Tokyo est tout en tendresse où tous les enfants deviennent amis. Mais on sent que le cinéaste n’est pas dupe de cette entente soudaine et forcée.