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lundi 6 novembre 2017

Noir et blanc (Ivan Ivanov-Vano, 1932)

Noir et blanc évoque en à peine 3 minutes le racisme dans le sud des Etats-Unis. C'est un dessin très beau, des esquisses contrastées qui emportent le mouvement de l'animation. La caricature est très appuyée mais elle doit emporter l'adhésion sur la situation vécue chez l'ennemi américain. Soit un patron blanc, gros et qui mange à sa faim, opposé immédiatement à un Noir pauvre et dont la table est presque vide (ici un ananas aux tailles différentes). Le Noir est à genoux, son emploi consiste à cirer les chaussures du Blanc. Ce dernier se déplace dans une voiture de luxe pour inspecter ses propriétés : champs de canne à sucre puis son immense demeure. Dans les champs, un contremaître au gros ventre fait la sieste, il ne se réveille que pour saisir son fouet et lacérer de coups deux ouvriers qui avaient l'affront de vouloir se reposer un instant. Un pasteur, lui aussi gros, un homme noir à la solde du patron, vient sermonner les deux ouvriers un crucifix à la main. Dans l'automobile du patron, un pendentif représentant un Noir au bout d'une corde est accroché au pare-brise arrière. Le film poursuit sa critique avec une sombre évocation du lynchage des Noirs, seule réponse des Blancs pour les faire obéir et leur nier leurs droits fondamentaux. Une seule solution pour ces populations méprisées et exploitées : Lénine, comme le dernier plan le propose.










Une autre voix (Ivan Ivanov-Vano, 1949)

Parfois le message du cinéma de propagande se retourne contre lui. Dans Une autre voix (9 minutes), le monde ressemble à un film de Walt Disney, une société parfaite où les oiseaux chantent avec joliesse et le rossignol, roi des forêts, entonne un sifflement que tous admirent, un chant qui trouve ses racines dans ce lieu, un chant des plus anciennes traditions. C'est alors qu'arrive une pie qui vient de l'étranger. Quelle horreur, se disent les autres oiseaux, elle veut importer une culture dégénérée. En l'occurrence du jazz qu'elle se met à chanter à grand renfort de publicité. Certains oiseaux trouvent cela joli, mais les moineaux sont horrifiés par un tel vacarme, une cacophonie tellement peu de chez eux. Finalement, les spectateurs de l'époque (on était sous le joug de Staline triomphant) peuvent entendre du jazz pendant quelques minutes avant que le chant monotone et aseptisé du rossignol ne prenne à nouveau le dessus.






samedi 4 novembre 2017

Jouets soviétiques (Dziga Vertov, 1924)

L'animation mise en œuvre dans Jouets soviétiques, réalisé par Dziga Vertov (le film dure 11 minutes) est une ligne claire, totalement différente de Révolution interplanétaire où le foisonnement des dessins palliait le simplisme du message. Ici encore, un patron est caricaturé à l'extrême. Gros bide, chauve, le visage carnassier, le patron se goinfre tel un porc, assis seul à une table, avec de nombreux mets et en grande quantité. Poisson, viande, fruits et légumes en abondance sont aussitôt engloutis et une fois tout cela avalé, il recommence comme s'il n'en avait jamais assez. La symbolique de la goinfrerie aux dépends du peuple est limpide comme l'eau de roche, d'autant qu'elle est largement approuvée et encouragée par un pope et un moine qui s'entendent comme larrons en foire sur le dos des Russes. Les deux religieux prient pour que cela ne s'arrête pas mais c'est sans compter sur un ouvrier. Il est armé d'un marteau et sera bientôt rejoint d'un paysan équipé d'une faucille. Avec ce marteau, l'ouvrier a beau tenter de frapper sur le gros bide du patron pour qu'il partage un peu de sa fortune, il parvient avec l'aide du pope à tout récupérer, dans le but de satisfaire sa lubricité avec des prostituées. Dessiné sans aucun détail (pas de décor, un simple fond blanc), les personnages sont parfois vus en gros plans où la noblesse du visage de l'ouvrier contraste avec ceux de ses ennemis. Dans le dernier plan, l'armée rouge délivre le peuple de ses parasites, une nouvelle pyramide humaine se crée où trônent à son sommet l'ouvrier et le paysan.











Révolution interplanétaire (Zenon Komissarenko, Nikolai Khodataev & Youry Merkulov, 1924)

Puisque c'est le centenaire de la Révolution bolchevique (ou russe, comme on voudra) en ce mois de novembre (ou d'octobre si on est resté au calendrier julien), je regarde en ce moment quelques courts métrages d'animation de propagande soviétique. Premier de ces films, le si bien titré Révolution interplanétaire, tourné par un trio de cinéastes en 1924, l'année de la mort de Lénine, dont on voit une photo dans le dernier plan.

C'est un film de science fiction où un valeureux bolchevique décide d'aller porter la révolution sur la planète Mars. On le voit, les ennemis sont en grand nombre, en premier lieu des patrons aux visages horriblement grimaçants. Au dessus d'eux, une croix gammée gigote et de leur bouche s'étale un vomis sur les pauvres russes. Encore plus effrayant, ils dénaturent la vérité (Pravda en russe) en déchirant le journal du même nom.


L'animation est rudimentaire, de simples papiers superposés filmés plan par plan. Puis, le voyage vers Mars commence avec son lot de navettes spatiales. L'humour est présent lorsque l'étoile sur la casquette du cosmonaute part rejoindre les étoiles du ciel. Les dessins abandonnent les traits grossiers des patrons pour un style proche de l'art déco dont le leitmotiv est le cercle, la frise, affirmant la circulation universelle de l'idéal du héros.
















mercredi 17 mai 2017

Quand passent les cigognes (Mikhaïl Kalatozov, 1957)

La première fois que j'ai regardé Quand passent les cigognes, c'était avec mes parents, il y a une quinzaine d'années, c'était une VHS. Mes parents avaient vu le film à sa sortie quand ils avaient 24 ans et jamais revu depuis. Quand je me suis retourné, une fois le film fini, ils étaient tous les deux en larmes comme je ne les avais rarement vus. Il faut reconnaître que cette Palme d'or du Festival de Cannes 1958 est l'un des plus beaux mélodrames de toute l'histoire du cinéma, celui de Veronica (Tatiana Samoïlova) et Boris (Alexei Batalov).

Dans ce beau printemps 1941, Veronica et Boris s'aiment d'un amour tendre. Ils ont passé toute la nuit ensemble et, au petit matin, tout sourire, ils courent au bord de la Moskova, lèvent la tête au ciel et observent un vol de cigognes qui annoncent la belle saison. Boris accompagne Veronica jusqu'à son immeuble, une camionnette vient laver la rue et les deux amoureux sont aspergés d'eau. Ils entrent dans l'immeuble, ils grimpent l'escalier, un chien commence à aboyer et ils s'embrassent avant de se quitter pour dormir.

C'est une entrée en matière joyeuse, pleine de soleil, d'espace, les rues de Moscou, le ciel, l'horizon, les quais de la rivière avant que la vie ne reprenne le dessus. Dès les premiers plans, les courbes et l'horizon sont remplacés par les lignes, les murs, les espaces restreints et en tout premier lieu les logements respectifs des deux personnages. Boris dort dans la même chambre que son cousin Mark (Alexander Chvorine) et vit avec sa grand-mère, ses parents et sa sœur. Véronique habite un appartement encore plus petit avec ses parents.

En regardant à nouveau Quand passent les cigognes hier soir (DVD Criterion), j'ai été impressionné non seulement par le rythme trépidant mais par la beauté du film. 60 ans après sa réalisation, le film n'a pas pris une ride. La modernité de la mise en scène de Mikhail Kalatozov se décèle, notamment, dans son art du cadre biscornu, ses nombreux plans obliques, ses contre-plongées où il filme les plafonds (sans doute tournés dans des décors réels et non en studio) et un montage ultra rapide. L'influence d'Orson Welles est partout présente.

Veronica est un personnage à la Ingmar Bergman, l'autre référence évidente du cinéaste. Une jeune femme solaire comme le cinéaste suédois en filmait à l'époque, le sourire toujours aux lèvres, les cheveux en bataille, le corps svelte constamment en mouvement. Veronica s'amuse comme une enfant à vivre cet amour naissant. Elle batifole autour de Boris, le taquine gentiment. Quand il pose des rideaux aux fenêtres de la chambre, elle saute telle une biquette pour ralentir la tâche du jeune homme, histoire qu'il reste plus longtemps avec elle.

Le destin en a décidé autrement, le mélodrame s'enclenche avec l'arrivée de la guerre. Jamais le nom de Staline n'est prononcé, on remarque juste un buste de Lénine sur le bureau de Boris, Mikhaïl Kalatozov a éliminé ces repères historiques, déstalinisation oblige. Cela permet aussi au film de se projeter dans l'universel, d'éviter l'édification politique, le réalisme socialiste. Cela a permis à Quand passent les cigognes de passer l'épreuve du temps, contrairement à la plupart des films soviétiques.

La guerre signifie la séparation des deux amoureux avant même que leur amour n'ait pu s'épanouir. Juste avant son départ pour le front, Boris offre à Veronica un petit écureuil en tissu, un objet dans lequel il a glissé une lettre, un joujou qui ne la quittera pas pendant tout son périple, de Moscou au fin fonds de la Sibérie où elle se réfugie avec la famille de Boris. Boris a surnommé Veronica « écureuil ». Problème, le père de Boris la méprise, tout comme la sœur, pour avoir épousé Mark, musicien prétentieux et roublard. Personne ne sait pourquoi ce mariage a eu lieu.

Certaines séquences sont d'une grande beauté et frisent l'abstraction pure. Ce bombardement du logement de Veronica, bruits assourdissants, bris de verre, vent, tout concorde pour signifier que Mark viole Veronica (la presse de 1958 ne soutient pas cette thèse sans comprendre pourquoi elle accepte de l'épouser). La séquence des bouleaux où Boris meurt sous les balles nazies est forte en émotion, dans sa chute mortelle, il imagine son mariage heureux avec Veronica, des noces filmées au ralenti, comme une réconciliation familiale, comme un souvenir inventé.

En voyant Quand passent les cigognes, je me suis dit que ces gros plans des visages ressemblaient à ceux que Wong Kar-wai pratique dans ses films, que cette manière de suivre ou précéder Veronica, caméra à l'épaule, m'évoque Rosetta des frères Dardenne (sublime scène où elle court derrière les barrières, son visage apparaît en stroboscope) et je ne peux pas m'empêcher de voir dans les héroïnes brunes de Jean-Luc Godard (Anna Karina, Macha Méril) un soupçon de la force et de la détermination de Veronica.