Noir
et blanc évoque en à peine 3 minutes le racisme dans le sud des
Etats-Unis. C'est un dessin très beau, des esquisses contrastées
qui emportent le mouvement de l'animation. La caricature est très
appuyée mais elle doit emporter l'adhésion sur la situation vécue
chez l'ennemi américain. Soit un patron blanc, gros et qui mange à
sa faim, opposé immédiatement à un Noir pauvre et dont la table
est presque vide (ici un ananas aux tailles différentes). Le Noir
est à genoux, son emploi consiste à cirer les chaussures du Blanc.
Ce dernier se déplace dans une voiture de luxe pour inspecter ses
propriétés : champs de canne à sucre puis son immense
demeure. Dans les champs, un contremaître au gros ventre fait la
sieste, il ne se réveille que pour saisir son fouet et lacérer de
coups deux ouvriers qui avaient l'affront de vouloir se reposer un
instant. Un pasteur, lui aussi gros, un homme noir à la solde du
patron, vient sermonner les deux ouvriers un crucifix à la main.
Dans l'automobile du patron, un pendentif représentant un Noir au
bout d'une corde est accroché au pare-brise arrière. Le film
poursuit sa critique avec une sombre évocation du lynchage des
Noirs, seule réponse des Blancs pour les faire obéir et leur nier
leurs droits fondamentaux. Une seule solution pour ces populations
méprisées et exploitées : Lénine, comme le dernier plan le
propose.
Affichage des articles dont le libellé est Russie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Russie. Afficher tous les articles
lundi 6 novembre 2017
Une autre voix (Ivan Ivanov-Vano, 1949)
Parfois
le message du cinéma de propagande se retourne contre lui. Dans Une
autre voix (9 minutes), le monde ressemble à un film de Walt
Disney, une société parfaite où les oiseaux chantent avec joliesse
et le rossignol, roi des forêts, entonne un sifflement que tous
admirent, un chant qui trouve ses racines dans ce lieu, un chant des
plus anciennes traditions. C'est alors qu'arrive une pie qui vient de
l'étranger. Quelle horreur, se disent les autres oiseaux, elle veut
importer une culture dégénérée. En l'occurrence du jazz qu'elle
se met à chanter à grand renfort de publicité. Certains oiseaux
trouvent cela joli, mais les moineaux sont horrifiés par un tel
vacarme, une cacophonie tellement peu de chez eux. Finalement, les
spectateurs de l'époque (on était sous le joug de Staline
triomphant) peuvent entendre du jazz pendant quelques minutes avant
que le chant monotone et aseptisé du rossignol ne prenne à nouveau
le dessus.
samedi 4 novembre 2017
Jouets soviétiques (Dziga Vertov, 1924)
L'animation
mise en œuvre dans Jouets soviétiques, réalisé par Dziga
Vertov (le film dure 11 minutes) est une ligne claire, totalement
différente de Révolution interplanétaire où le
foisonnement des dessins palliait le simplisme du message. Ici
encore, un patron est caricaturé à l'extrême. Gros bide, chauve,
le visage carnassier, le patron se goinfre tel un porc, assis seul à
une table, avec de nombreux mets et en grande quantité. Poisson,
viande, fruits et légumes en abondance sont aussitôt engloutis et
une fois tout cela avalé, il recommence comme s'il n'en avait jamais
assez. La symbolique de la goinfrerie aux dépends du peuple est
limpide comme l'eau de roche, d'autant qu'elle est largement
approuvée et encouragée par un pope et un moine qui s'entendent
comme larrons en foire sur le dos des Russes. Les deux religieux
prient pour que cela ne s'arrête pas mais c'est sans compter sur un
ouvrier. Il est armé d'un marteau et sera bientôt rejoint d'un
paysan équipé d'une faucille. Avec ce marteau, l'ouvrier a beau
tenter de frapper sur le gros bide du patron pour qu'il partage un
peu de sa fortune, il parvient avec l'aide du pope à tout récupérer,
dans le but de satisfaire sa lubricité avec des prostituées.
Dessiné sans aucun détail (pas de décor, un simple fond blanc),
les personnages sont parfois vus en gros plans où la noblesse du
visage de l'ouvrier contraste avec ceux de ses ennemis. Dans le
dernier plan, l'armée rouge délivre le peuple de ses parasites, une
nouvelle pyramide humaine se crée où trônent à son sommet
l'ouvrier et le paysan.
Révolution interplanétaire (Zenon Komissarenko, Nikolai Khodataev & Youry Merkulov, 1924)
Puisque
c'est le centenaire de la Révolution bolchevique (ou russe, comme on
voudra) en ce mois de novembre (ou d'octobre si on est resté au
calendrier julien), je regarde en ce moment quelques courts métrages
d'animation de propagande soviétique. Premier de ces films, le si
bien titré Révolution interplanétaire, tourné par un trio
de cinéastes en 1924, l'année de la mort de Lénine, dont on voit
une photo dans le dernier plan.
C'est
un film de science fiction où un valeureux bolchevique décide
d'aller porter la révolution sur la planète Mars. On le voit, les
ennemis sont en grand nombre, en premier lieu des patrons aux visages
horriblement grimaçants. Au dessus d'eux, une croix gammée gigote
et de leur bouche s'étale un vomis sur les pauvres russes. Encore
plus effrayant, ils dénaturent la vérité (Pravda en russe) en
déchirant le journal du même nom.
L'animation
est rudimentaire, de simples papiers superposés filmés plan par
plan. Puis, le voyage vers Mars commence avec son lot de navettes
spatiales. L'humour est présent lorsque l'étoile sur la casquette
du cosmonaute part rejoindre les étoiles du ciel. Les dessins
abandonnent les traits grossiers des patrons pour un style proche de
l'art déco dont le leitmotiv est le cercle, la frise, affirmant la
circulation universelle de l'idéal du héros.
mercredi 17 mai 2017
Quand passent les cigognes (Mikhaïl Kalatozov, 1957)
La
première fois que j'ai regardé Quand passent les cigognes,
c'était avec mes parents, il y a une quinzaine d'années, c'était
une VHS. Mes parents avaient vu le film à sa sortie quand ils
avaient 24 ans et jamais revu depuis. Quand je me suis retourné, une
fois le film fini, ils étaient tous les deux en larmes comme je ne
les avais rarement vus. Il faut reconnaître que cette Palme d'or du
Festival de Cannes 1958 est l'un des plus beaux mélodrames de toute
l'histoire du cinéma, celui de Veronica (Tatiana Samoïlova) et
Boris (Alexei Batalov).
Dans
ce beau printemps 1941, Veronica et Boris s'aiment d'un amour tendre.
Ils ont passé toute la nuit ensemble et, au petit matin, tout
sourire, ils courent au bord de la Moskova, lèvent la tête au ciel
et observent un vol de cigognes qui annoncent la belle saison. Boris
accompagne Veronica jusqu'à son immeuble, une camionnette vient
laver la rue et les deux amoureux sont aspergés d'eau. Ils entrent
dans l'immeuble, ils grimpent l'escalier, un chien commence à aboyer
et ils s'embrassent avant de se quitter pour dormir.
C'est
une entrée en matière joyeuse, pleine de soleil, d'espace, les rues
de Moscou, le ciel, l'horizon, les quais de la rivière avant que la
vie ne reprenne le dessus. Dès les premiers plans, les courbes et
l'horizon sont remplacés par les lignes, les murs, les espaces
restreints et en tout premier lieu les logements respectifs des deux
personnages. Boris dort dans la même chambre que son cousin Mark
(Alexander Chvorine) et vit avec sa grand-mère, ses parents et sa
sœur. Véronique habite un appartement encore plus petit avec ses
parents.
En
regardant à nouveau Quand passent les cigognes hier soir (DVD
Criterion), j'ai été impressionné non seulement par le rythme
trépidant mais par la beauté du film. 60 ans après sa réalisation,
le film n'a pas pris une ride. La modernité de la mise en scène de
Mikhail Kalatozov se décèle, notamment, dans son art du cadre
biscornu, ses nombreux plans obliques, ses contre-plongées où il
filme les plafonds (sans doute tournés dans des décors réels et
non en studio) et un montage ultra rapide. L'influence d'Orson Welles
est partout présente.
Veronica
est un personnage à la Ingmar Bergman, l'autre référence évidente
du cinéaste. Une jeune femme solaire comme le cinéaste suédois en
filmait à l'époque, le sourire toujours aux lèvres, les cheveux en
bataille, le corps svelte constamment en mouvement. Veronica s'amuse
comme une enfant à vivre cet amour naissant. Elle batifole autour de
Boris, le taquine gentiment. Quand il pose des rideaux aux fenêtres
de la chambre, elle saute telle une biquette pour ralentir la tâche
du jeune homme, histoire qu'il reste plus longtemps avec elle.
Le
destin en a décidé autrement, le mélodrame s'enclenche avec
l'arrivée de la guerre. Jamais le nom de Staline n'est prononcé, on
remarque juste un buste de Lénine sur le bureau de Boris, Mikhaïl
Kalatozov a éliminé ces repères historiques, déstalinisation
oblige. Cela permet aussi au film de se projeter dans l'universel,
d'éviter l'édification politique, le réalisme socialiste. Cela a
permis à Quand passent les cigognes de passer l'épreuve du
temps, contrairement à la plupart des films soviétiques.
La
guerre signifie la séparation des deux amoureux avant même que leur
amour n'ait pu s'épanouir. Juste avant son départ pour le front,
Boris offre à Veronica un petit écureuil en tissu, un objet dans
lequel il a glissé une lettre, un joujou qui ne la quittera pas
pendant tout son périple, de Moscou au fin fonds de la Sibérie où
elle se réfugie avec la famille de Boris. Boris a surnommé Veronica
« écureuil ». Problème, le père de Boris la méprise,
tout comme la sœur, pour avoir épousé Mark, musicien prétentieux
et roublard. Personne ne sait pourquoi ce mariage a eu lieu.
Certaines
séquences sont d'une grande beauté et frisent l'abstraction pure.
Ce bombardement du logement de Veronica, bruits assourdissants, bris
de verre, vent, tout concorde pour signifier que Mark viole Veronica
(la presse de 1958 ne soutient pas cette thèse sans comprendre
pourquoi elle accepte de l'épouser). La séquence des bouleaux où
Boris meurt sous les balles nazies est forte en émotion, dans sa
chute mortelle, il imagine son mariage heureux avec Veronica, des
noces filmées au ralenti, comme une réconciliation familiale, comme
un souvenir inventé.
En
voyant Quand passent les cigognes, je me suis dit que ces gros
plans des visages ressemblaient à ceux que Wong Kar-wai pratique
dans ses films, que cette manière de suivre ou précéder Veronica,
caméra à l'épaule, m'évoque Rosetta des frères Dardenne
(sublime scène où elle court derrière les barrières, son visage
apparaît en stroboscope) et je ne peux pas m'empêcher de voir dans
les héroïnes brunes de Jean-Luc Godard (Anna Karina, Macha Méril)
un soupçon de la force et de la détermination de Veronica.
Inscription à :
Articles (Atom)










































































