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dimanche 15 avril 2018

L'As de pique (Milos Forman, 1963)


Milos Forman a longtemps représenté à lui tout seul le cinéma tchécoslovaque, plus encore que Vera Chytilova la première cinéaste de la Nouvelle Vague tchécoslovaque, que Zdenek Miler l'inventeur de la Petite taupe ou Ivan Passer, ce dernier est au générique de L'As de pique comme assistant réalisateur. Milos Forman n'a tourné pourtant que trois films en Tchécoslovaquie, après L'As de pique ce sera Les Amours d'une blonde puis Au feu les pompiers, en compétition au Festival de Cannes 1968 mais jamais projeté après l'interruption du Festival.

L'As de pique, ce Pierrot noir du titre original est Petr (Ladislav Jakim), pas très grand, une moustache encore mal dessinée sur le visage poupon. Petr arrive le dernier à l'épicerie où il doit commencer son premier travail. Son patron ouvre la porte à toutes les employées qui défilent dans la boutique avant de mettre leur uniforme sous son regard amusé, il affirme en avoir déjà vu d'autres. Petr se voit assigner une tâche ingrate, surveiller les clients et faire attention à ce qu'ils ne dérobent aucun produit. Le patron avec ses gros yeux observe Petr observer les clientes (ce sont surtout des femmes).

Le jeune homme semble, avec sa blouse blanche, comme un éléphant au milieu d'un magasin de porcelaines. Tout le monde repère qu'il est un employé d'autant plus qu'il aborde un regard insistant sur les clients. Le patron lui demande d'enlever la blouse et Petr se met à suivre un homme qu'il soupçonne de vol. Il va le suivre pas seulement dans la boutique mais quitter son poste et traverser la ville derrière lui. Milos Forman donne le ton de son film et de tout son cinéma dans cette poursuite drôlatique et absurde, un jeune homme qui suit aveuglément un ordre aberrant.

Petr vit encore chez ses parents. La mère fait la cuisine et le père ne cesse, dans chacune des scènes familiales, de l'interroger sur sa vie, son travail et ses amours. Petr semble constamment amorphe, un peu mou, ne sait jamais quoi répondre aux questions du paternel. C'est le choc des générations en œuvre, les parents nés avant guerre (sur le mur de la pièce principale le tableau d'une Vierge à l'enfant trône en bonne position) mais qui a vécu toute sa vie d'adulte sous l'ère socialiste face à la jeunesse née après guerre et qui vit dans une période de réformes sous l'ère Dubcek avant que les forces soviétiques ne viennent écraser le Printemps de Prague en 1968.

Petr a d'autres préoccupations dans la vie : les filles. Surtout une, Pavla (Pavla Martinkova), brunette aux cheveux courts. Mais Petr est timide, maladroit, pas très malin pour tout dire. La grande séquence de L'As de pique se déroule dans un bal populaire où Petr veut danser avec Pavla et tenter sortir avec elle. Il est accompagné de son meilleur ami. Il est vite abordé par Cena (Vladimir Pucholt) vu dans une scène précédente. Cena va passer son temps à taquiner Petr avec son « bonjour » sonore auquel Petr répond par un salut mou comme l'est son comportement habituel. « Ahoj, ahoj, ahoj », une répétition jusqu'à l'absurde.

Cette jeunesse est décrite par petites touches sensibles non dénuées d'humour, entre ce à quoi elle aspire et ce qu'elle vit. Des boulots peu enthousiasmants (Cena montre ses mains de maçon à Petr à le demande du père pour montrer ce qu'est un vrai travail) mais Petr préfère admirer un tableau de nu féminin acheté par son patron. Patatras, le tableau tombe et se casse, peu importe, Petr prend la toile abîmée c'est déjà mieux que la Vierge à l'enfant du salon. Le film s'achève sur une longue discussion moralisatrice du père et Milos Forman fige par deux fois le visage du père qui semble s'arrêter de vivre.

Ces deux films suivants sont encore meilleurs mais c'est la période américaine de Milos Forman que j'adore, tout particulièrement Larry Flynt et Man on the moon splendides portraits d'oustiders comme l'était en 1963 ce Petr de L'As de pique. Je reviendrai prochainement sur deux autres films américains que je n'ai pas vus depuis bien longtemps, Vol au dessus d'un nid de coucou et Amadeus. Comme je l'avais écrit l'an dernier, j'ai beaucoup de tendresse pour Hair que beaucoup jugent vieillot. Quant on mal-aimé Valmont, il souffrira toujours de la comparaison avec le film de Stephen Frears.

RIP Milos Forman



























jeudi 5 avril 2018

Le Tombeau des lucioles (Isao Takahata, 1988)

Le cinéaste japonais Isao Takahata, fleuron de Ghibli, est mort jeudi 5 avril à l'âge de 82 ans. Sur mon ancien blog, AsieVision, j'avais écrit sur la plupart de ses films, tous aux dessins variés, Panda petit panda, Goshu le violoncelliste, Kié la petite peste, Souvenirs goutte à goutte, Pompoko, Mes voisins les Yamada, Le Conte de la Princesse Kaguya et Le Tombeau des lucioles son film le plus connu, sorti le même année que Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, qui semble en être l’antithèse si ce n’est que dans les deux films, les deux enfants souffrent de leur grande solitude face à l’absence de leur mère.

La maladie de la maman des petites filles dans Mon voisin Totoro, la mort de celle du grand frère et de la petite sœur dans Le Tombeau des lucioles. La douleur est grande dans les deux cas et plus grave chez Isao Takahata parce que le film se déroule dans les derniers mois de la seconde guerre mondiale quand les avions américains bombardent le Japon. C’est lors d’un bombardement que la mère est brûlée vive, comme de nombreux autres villageois, laissant les deux enfants seuls.

L’aîné est Seita. Il porte son uniforme de collégien. Sa petite sœur est Setsuko qui n’aime rien d’autre que manger des bonbons aux fruits. Ils espèrent que leur père, soldat dans la marine, va venir s’occuper d’eux. Il ne viendra jamais, la flotte est décimée. Ils vont se réfugier chez une parente éloignée qui les accueille à bras ouverts mais très vite, les deux enfants doivent déchanter. Elle vend les kimonos de leur défunte mère pour acheter du riz. Son caractère va changer quand elle leur reproche de n’être que des oisifs et profiteurs.

Le film est une chronique de leur lente et inexorable déchéance. Dans Mon voisin Totoro, la plus petite allait se réfugier dans un tunnel qui accédait à la forêt magique. Ici, c’est un abri au bord d’une rivière qui leur sert de refuge après être partis de chez la parente ingrate. Mais, l’abri ne mène nulle part. Seita part dans leur ancienne maison chercher des duvets, un réchaud, une moustiquaire. C’est d’abord un jeu pour eux, chacun vaquant à sa tâche, puis la nourriture vient terriblement à manquer.

La pénurie de repas n’est pas le seul danger. Les avions continuent de lancer leurs bombes qui éclairent la nuit rouge de points rouges. Dans leur petit abri, les lucioles qu’ils ramassent à la tombée de la nuit et qui éclairent leur sommeil de leur lumière jaune et douce. L’inquiétude des bombes qui tombent au sol face à l’esprit rassurant des lucioles qui s’élèvent. Chacun de ces deux éléments annonce pourtant la mort qui va s’emparer du corps des deux enfants. Les lucioles, si protectrices, sont des insectes éphémères que Setsuko enterre le matin.


La douceur avec laquelle Isao Takahata filme la fin des deux enfants (Seita apparait mort dès l’ouverture du film) est d’une grande violence. Solitude, maladie, faim. Tout autant que l’indifférence des enfants devant le sort des deux gamins. La parente qui se plaint d’eux après les avoir volés, un vieux paysan qui refuse de leur donner à manger en sirotant son thé, un fermier qui roue de coups Seita qui a arraché des patates. Le film est la métaphore d’une société qui s’effondre et qui tue ses enfants.